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Vie carcérale – Le tourment de la vie de l’ex-détenu Ibrahima Sall: Le président de l’ASRED à cœur ouvert. Propos recueillis par Khadidiatou GUÈYE Fall

Acquitté après 6 mois de prison, il y est oublié pendant plus de deux ans. La taule ne l’a pas broyé pour autant, tout au contraire. Juste froissé.

Dans la vie, rien n’arrive par hasard. Chaque événement constitue un puzzle de l’existence de la personne. Pour cet homme, son entrée en prison lui a permis de constater l’ignominie qui sévit dans le monde carcéral. Conduit en prison pour recel, il en sort plein de projets pour venir en aide aux détenus et ex-détenus. Son parcours ébahit, son histoire tétanise.

« Je m’appelle Ibrahima Sall. J’habite aux HLM de Rufisque, au quartier Médine. Je suis allé à l’école primaire Bassirou Fall et au Cem Maurice Guèye. Faute de moyens, j’ai finalement abandonné les études pour apprendre l’électronique que j’ai exercée durant des années.
Par la suite, j’ai intégré l’Armée en 2002. Je servais au bataillon du train. Grâce à mes performances, j’ai été affecté chez le général Madické Seck qui pilotait l’avion présidentiel.
Lorsque j’ai été libéré de l’Armée, j’ai repris mon métier. J’ai ouvert un laboratoire à Rufisque que j’ai nommé Carbone 14 ; je reparais tout ce qui était électronique (écrans, téléphones, …) Et ça marchait ; malheureusement en 2015, un événement chamboule tout : des enfants qui étaient amis à un frère ont volé l’argent de leur papa, le colonel Djadji Bâ qui était un douanier. Alors mon petit frère m’a remis un montant pour que je lui règle un voyage mais ils ne m’ont pas dit l’origine de l’argent. Et là, je suis parti voir un ami pour qu’il se charge du voyage. Lorsque la police a interpellé ces jeunes, ils m’ont cité, j’ai été à mon tour interpellé par la police le 6 novembre 2015 par le juge. Il m’a emprisonné pour recel et, par la grâce de Dieu ´, après 6 mois, j’ai été acquitté. Mais avec les dysfonctionnements de la Justice, on m’a oublié là-bas jusqu’au bout de 2 ans 18 jours.

En prison

Mon séjour en prison m’a beaucoup affecté. J’ai été déçu par les conditions qui y sont déplorables. Il y avait un nombre pléthorique : des vieux, des handicapés et beaucoup de jeunes. Ça m’a énormément marqué. Je me suis dit que donc toute la jeunesse est en prison. Ces gens-là, est-ce qu’ils reçoivent de l’aide ?

Durant tout mon séjour, je n’ai jamais vu à la télé une association qui défend les droits des prisonniers. C’est de là que m’est venue l’idée d’en créer une première au Sénégal et en Afrique de l’Ouest.

Projet de l’Asred

J’ai rendu visite à Seydi Gassama d’Amnesty pour discuter avec lui sur mon projet ainsi que le directeur de l’administration pénitentiaire de l’époque, le colonel Daouda Diop, l’actuel général de la gendarmerie. J’ai fait les démarches tout seul. C’était difficile au début car mon ami me disait que c’était sensible, que je risquais de retourner en prison ; mais j’y ai cru.

J’ai réussi malgré plusieurs tentatives avec de la corruption. En effet, c’était devenu une association nationale et internationale car j’ai accordé une interview à France 24 ; par la suite, je suis allé voir l’actuel directeur pénitentiaire et le ministre de la justice Ismaïla Madior Fall qui m’ont proposé de formaliser l’association par une assemblée générale. Chose faite à Wal Fadjri sous la présence de Seydi Gassama et je fus nommé président de l’association pour le soutien et la réinsertion sociale des détenus. Aujourd’hui, je suis consultant et Expert dans le cadre de la détention ; j’ai eu à travailler à Walf comme chroniqueur judiciaire de l’émission « Balance » pour une période de 4 à 5 ans. Beaucoup de plateaux sur les chaînes nationales m’ont accueilli. J’ai été invité dans plusieurs chaînes nationales et internationales grâce à l’association. Mes propos sont vérifiables sur le net. Notre association a marqué son empreinte toute seule sans l’aide de personne. On fait nos réunions, on se cotise entre nous. Pourtant, chaque rapport est transmis au président de la République avec des recommandations pour apporter des solutions aux problèmes des détenus. Mais la réponse habituelle est un courrier avec des remerciements de la part du président de la République, plus des lettres d’encouragement et de félicitations à propos de notre travail. On a eu des distinctions. Des renforcements de capacités ont été prévus avec des étudiants en Droit. Des panels sur les droits et libertés des prisonniers ont été organisés.

C’est sur ces actions que le directeur pénitentiaire a fait un témoignage en disant que notre association constituait la plus solide au Sénégal. On défend les prisonniers pour la restitution de leurs droits et libertés fondamentaux, mais aussi l’amélioration des conditions de travail des gardes pénitentiaires. C’est ce qui nous a attribué notre visibilité et note crédibilité au regard de la presse. En cas de problème éventuel dans les prisons, ils font appel à nous. Nous en rendons grâce à Dieu

Le silence de l’État

Le premier responsable, c’est l’État car il est garant de notre société parce que nos forces de défense et de sécurité, les agents pénitentiaires dépendent de lui-même. Dans nos prisons, il n’y a pas de photocopieuse, pas d’encre ; parfois, même pour les déplacements, les voitures de service manquent de carburant.

Certains services travaillent dans des conditions extrêmement difficiles. Il n’y a pas assez de magistrats, pas assez de greffiers. L’État doit davantage éclairer les zones pour réduire la criminalité et c’est à lui de renforcer les moyens de la police, des moyens modernes, mais aussi d’augmenter leur salaire pour réduire la corruption, le renforcement des dispositifs de la gendarmerie et le recrutement de maximum de jeunes. La faculté de Droit produit plus de 200 personnes qui ont le master 2 et paradoxalement il n’y a pas assez de magistrats et c’est un déficit à combler».

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