Universités : Le chaos
Sénégal-Universités en feu
La chronique sans faim d’un chaos annoncé
De notre correspondant en France
La situation des étudiants est complexe et déchirante, touchant le cœur de l’avenir du Sénégal. Le dossier des bourses universitaires est une véritable « bombe sociale » que chaque gouvernement se repasse depuis des décennies.
En 2014, nous écrivions au ministre de l’Enseignement supérieur pour l’alerter sur une dérive inévitable. Douze ans plus tard, le constat est là, brutal : nos campus brûlent, la jeunesse est dans la rue, et le dialogue de sourds sur les bourses de 40.000 FCFA menace la stabilité du pays. Ce n’est pas qu’une crise budgétaire. C’est le naufrage d’un modèle qui a transformé l’université en un « parking social » saturé : pour l’Etat, la dépense est devenue rigide. C’est un investissement qui ne produit pas de retour immédiat en termes de recettes, ce qui crée des tensions de trésorerie ; pour l’étudiant, dans un contexte d’inflation, ces 40.000 FCFA ne sont pas un « bonus », mais une condition de survie dans un système à bout de souffle. Pour beaucoup de jeunes venant des régions, c’est l’unique moyen de se loger et de manger.
Le problème vient souvent du manque de critères de ciblage. En effet, la généralisation héritée de l’ère Wade est généreuse, mais elle ne distingue pas l’étudiant dont les parents sont aisés de celui qui est en situation de précarité absolue.
L’Alerte de 2014 : Le péché originel de l’orientationè-Le « tout-université » est une illusion qui se paie aujourd’hui au prix fort. En ouvrant les vannes des facultés de Lettres et de Droit à des cohortes entières, sans sélection ni orientation réelle, nous avons créé un entonnoir mortel.
– L’encombrement : Des milliers d’élèves, parfois sans le profil requis pour des études théoriques longues, s’entassent dans des amphis de 1.000 places par défaut de choix.
– Le gaspillage : Ce système produit des diplômés en quête de débouchés, tandis que nos chantiers et nos industries peinent à trouver des techniciens qualifiés.
– La conséquence : La bourse n’est plus une aide aux études, elle est devenue un «salaire de substitution » pour une jeunesse sans perspective immédiate. Vouloir la supprimer brutalement, c’est enlever son dernier filet de sécurité à un étudiant qui n’a que cela pour survivre loin de chez lui.
L’urgence immédiate-On ne peut pas réformer sous les grenades lacrymogènes. Pour ramener le calme à l’UCAD, à l’UGB et ailleurs, l’État doit poser un acte de justice visible et immédiat :– Le Moratoire social : Suspendre toute mesure de suppression des bourses pour les étudiants issus des milieux les plus modestes. On ne change pas les règles en plein milieu de l’année. Le discours de l’Etat devrait être : « Nous voulons que cet argent arrive à ceux qui en ont vraiment besoin, sans retard ».
– L’Audit de la Justice : Lancer sous 30 jours un audit citoyen sur l’attribution des bourses. Il est inacceptable que le « bras long » permette à des enfants de privilégiés de bénéficier de bourses d’excellence à l’étranger pendant qu’on demande au fils de paysan à Saint-Louis de renoncer à ses 40.000 FCFA. Pourquoi l’Etat trouve-t-il des millions pour envoyer un fils de ministre à Paris, mais dit qu’il n’a plus 40.000 FCFA pour un fils de paysan à Dakar ? Ce sentiment d’être les « sacrifiés » du système transforme une revendication syndicale en révolte politique.
Plafonner les bourses étrangères : réduire drastiquement les bourses accordées pour les études à l’étranger lorsque la formation existe au Sénégal, et réinjecter ces économies dans le budget des bourses nationales.
Publier les critères d’attribution des bourses d’excellence pour prouver qu’elles ne sont pas données par «bras long ».
– Sanctuariser le « Ticket » : Le gouvernement peut proposer un compromis immédiat pour réduire la dépendance à la bourse liquide.
Restauration et logement : garantir que même si le paiement de la bourse a du retard, l’accès au restaurant universitaire et aux chambres est maintenu sans frais pendant la période de crise.
Transports gratuits : offrir la gratuité du réseau de bus (Dakar Dem Dikk) pour tous les étudiants boursiers, afin de réduire leurs besoins de liquidités pour se déplacer.
La Solution durable : Un Pacte entre État, Parents et Entreprises
S’attaquer aux causes réelles demande de déconstruire le « mythe de la licence » pour valoriser le métier.
– La responsabilité des Parents : Il faut briser le tabou culturel. Réussir ne signifie pas forcément porter une cravate après un Master. Un parent doit pouvoir être fier d’orienter son enfant vers une formation technique dès la 3ème. C’est la garantie d’un métier, d’un salaire et d’une utilité réelle pour la nation.
– L’engagement des Entreprises : Le secteur privé ne peut plus se contenter d’être spectateur. Elles doivent s’ouvrir massivement à l’apprentissage. Pour chaque bourse économisée à l’université, l’État doit proposer une « Prime à l’apprentissage » où l’entreprise forme le jeune et l’État complète son revenu.
– L’Orientation dès la 3ème : Dériver 40% des flux vers des formations professionnelles (CAP, BEP, BTS/DUT). L’intelligence n’est pas que théorique, elle est aussi pratique. Un pays ne se construit pas qu’avec des théoriciens. Un technicien supérieur en énergies renouvelables ou un expert en agrobusiness est aujourd’hui plus utile à notre économie qu’un énième licencié en Droit sans débouché.
– Piège de la décentralisation : Si on ouvre une université à Saint-Louis pour y faire de la Sociologie ou du Droit sans lien avec l’agriculture ou le tourisme local, on ne fait que déplacer le problème du chômage de Dakar vers les régions.
En 2014, c’était une mise en garde. En 2026, c’est un cri d’alarme. L’enseignement supérieur ne doit plus être une machine à fabriquer de la frustration. Soit nous réformons l’orientation pour donner un métier à chaque enfant du pays, soit nous continuerons à financer, à coups de bourses de survie, l’incendie de notre propre avenir. L’heure n’est plus aux calculs comptables, elle est à la justice sociale et au réalisme patriotique.
Séga Fall MBODJI,
Paris
