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Trois figures marquantes de la période des luttes collectives pour les libertés fondamentales : Valdiodio Ndiaye, Abdoulaye Ly, Assane Seck Par El Hadji Ibrahima Ndao

El Hadji Ibrahima Ndao est un historien et homme politique : au sein du Parti socialiste, il a joué un grand rôle dans les années de braise au Sénégal ; il est également l’auteur du livre intitulé
« Sénégal, Histoire des conquêtes démocratiques ».

La présente étude est sa contribution à un ouvrage collectif dont elle est la principale épine dorsale : Les évolutions politiques de Valdiodio, d’Abdoulaye Ly et d’Assane Seck dans la période des luttes collectives pour les libertés fondamentales au Sénégal jusqu’à la crise de décembre 1962.

VII-Mais comment l’accueil de Dakar a-t-il été si minutieusement planifié ?

Le Comité Exécutif de l’UPS en décrétant la mobilisation générale, en vue de populariser les options de Cotonou savait qu’il disposait d’une jeunesse unie, disciplinée et déterminée à servir le Parti pour réaliser dans la dignité et la fermeté la libération du peuple sénégalais du joug colonial. La tournée du Général de Gaulle, surtout son passage à Dakar était, pour cette jeunesse, une occasion inespérée pour exprimer l’adhésion du peuple aux mots d’ordre :

  • Indépendance immédiate ;
  • Unité africaine ;
  • Coopération libre et égalitaire avec la France.

Il s’agissait de rendre le Général de Gaulle suffisamment attentif pour reconnaître le fait national africain, afin d’en tenir compte dans le texte qu’il devait soumettre au Référendum du 28 septembre 1958. Déjà le 24 août 1958, à l’étape de Brazzaville (Congo), le président du Conseil de l’Oubangui Chari (Centre Afrique actuelle), Barthélémy Boganda expliquera au Général de Gaulle, lors d’une entrevue privée, que « si le OUI signifie la renonciation irrévocable à l’indépendance, l’Oubangui Chari (RCA actuelle), la Guinée, le Sénégal, le Dahomey (Bénin actuel) et le Niger seront forcés de voter NON, étant donné les positions publiques qu’ont prises leurs leaders respectifs ».

Pour la première fois, les jeunes de l’UPS se sentaient ainsi placés devant une situation historique, qu’ils devaient assumer des tâches  patriotiques au nom de leur Parti, mais aussi de tous les peuples africains sous domination coloniale. Evaluant de telles responsabilités et soucieux de ne pas commettre aucune dérive  pouvant fournir d’alibi aux forces réactionnaires, les responsables du Mouvement des Jeunes de l’UPS (MJUPS) travaillèrent en étroite collaboration avec les membres du Bureau Politique, notamment avec Abdoulaye Ly, Valdiodio Ndiaye, Abdoulaye Guèye Cabri… Ce sont en effet des responsables du Bureau Politique de l’UPS, notamment Abdoulaye Ly et Valdiodio Ndiaye, qui furent chargés de la propagande et de la popularisation du mot d’ordre de l’indépendance.

Il faut rappeler que dès le coup de force d’Alger du 13 mai 1958 qui porta de Gaulle au pouvoir en France, l’Union des Femmes, l’UGTAN, la FEANF, l’UPS, le PAI et le Conseil de la Jeunesse du Sénégal (CJS) ripostèrent en créant le Comité de défense des libertés démocratiques.

Ce Comité dans le cadre de la campagne de sensibilisation organisa beaucoup de manifestations qui furent souvent dispersés par les forces de l’ordre avec des grenades lacrymogènes.

Face à ce contexte très explosif, et craignant la nervosité des militaires français, le Bureau Politique de l’UPS prit toutes ses dispositions, renouvela ses directives à tous les militants qui devaient dans la discipline et la dignité populariser et défendre les options de Cotonou, tout en veillant sur le service d’ordre du Parti qui devait être vigilant et courtois.

Le matériel de propagande (banderoles, affiches), le plan pour le jalonnement par leurs militants de l’itinéraire du Général de Gaulle, les consignes pour l’occupation massive de la Place Protêt (Place de l’indépendance actuelle), de l’Hôtel de Ville, tout fut minutieusement préparé dans le secret le plus absolu.

Grâce à l’unité politique réalisée entre la SFIO (toutes tendances confondues) de Me Lamine Guèye alors Maire de Dakar, le BPS du député Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia chef du gouvernement, l’Union Démocratique Sénégalaise (UDS) d’Abdoulaye Guèye Cabri, les capacités d’organisation et de mobilisation de l’UPS fusion de tous ces mouvements politiques ont été considérablement accrues.

Le mouvement des jeunes de l’UPS, incontestablement le fer de lance du parti avait donc pris toutes les dispositions pour impliquer l’ensemble des sections de Dakar, des délégations des régions en vue d’appliquer correctement le plan d’occupation des espaces ciblés pour une bonne popularisation de leurs mots d’ordre.

La mobilisation populaire n’a pas été spontanée, elle est l’œuvre d’un travail méthodique de toutes les organisations démocratiques qui, quelque soient leurs potentiels et leurs catégories ciblées ont su gagner à la cause de l’indépendance nationale de larges couches du pays. Ce fut un grand exploit.

Il y a lieu de rappeler que, c’est le 8ème congrès de la FEANF du 28 au 30 décembre 1957 qui adopta les principes d’indépendance immédiate et d’unité africaine à conquérir par la lutte révolutionnaire et, dont la résolution générale a largement contribué à la radicalisation du Conseil de la Jeunesse et à son option de se lier aux forces en lutte pour l’émancipation des peuples africains.

Au retour de de Gaulle de son périple africain, le projet de constitution est définitivement arrêté en Conseil des ministres. Il est soumis au référendum le 28 Septembre 1958.

La suite de cet accueil mouvementé n’a pas immédiatement donné satisfaction aux « porteurs de pancartes », car le Référendum du 28 septembre 1958 ne leur fut pas favorable. Le « Oui » aux propositions d’autonomie au sein d’une communauté française l’emporta largement. Mais on aurait tort de penser qu’il s’agit d’un échec.

D’abord, les responsables de l’UPS Senghor et Dia, constatant à leur retour la popularité des « Porteurs de pancartes » et, l’impact important sur les jeunes cadres du pays, hésitèrent sur la voie à suivre. Mamadou Dia, Président du Conseil, fit même le 9 septembre 1958, un voyage rapide en Guinée où, semble-t-il, Sékou Touré lui aurait proposé que le Sénégal prenne son indépendance pour ensuite former une confédération ou toute autre forme d’unité avec la Guinée.

Ensuite au Sénégal, des rumeurs inquiétantes circulaient qui attribuaient aux autorités coloniales l’intention d’amener les Lébous du Cap-Vert à ne pas suivre un éventuel vote négatif du Parti au pouvoir, ce qui permettrait leur accession (peut-être même avec Saint-Louis), au statut de département français. Une promesse analogue aurait été faite aux responsables politiques de la région de Casamance, qui deviendrait un Etat autonome dans la Communauté française.

Vraies ou fausses, ces rumeurs prirent une grande ampleur, et ce serait une des raisons majeures de la décision du Parti au pouvoir lors de la réunion de sa direction à Rufisque le 20 septembre 1958, de préconiser un vote positif.

On peut aujourd’hui, après coup, mesurer toute l’importance de ces menaces quand on sait ce qui s’est passé au Niger où la section territoriale du PRA, la Sawaba le parti de Djibo Bakary Secrétaire Général du PRA au pouvoir à Niamey, qui avait opté pour le « non », fut battu par l’action du pouvoir colonial.

Le Sénégal défendait la thèse de l’indépendance dans l’Unité en disant : Indépendance Oui, mais indépendance dans l’Unité et qu’il fallait d’abord réaliser l’unité avant de prendre l’Indépendance. Au cours des débats sur la question de savoir s’il fallait voter « Oui » ou « Non », le Conseil Exécutif de l’UPS aurait mandaté Mamadou Dia auprès de Sékou Touré, leader du Parti Démocratique de Guinée, partisan du « Non » pour le convaincre de changer d’avis, afin que la Guinée, le Soudan et le Sénégal puissent aller ensemble à l’indépendance.

Réuni jeudi à Rufisque, le Comité exécutif de l’UPS, section du PRA, après avoir entendu les interventions de Lamine Guèye, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia en faveur d’un vote positif au référendum « dans le sens de l’unité africaine et de l’indépendance dans le cadre d’une association avec la France » a adopté la résolution suivante :

« Le Comité Exécutif de l’UPS, section du PRA, réuni à Rufisque le 11 septembre 1958,

  • Considérant que le projet de Constitution définitif proposé au référendum marque, par l’adoption des suggestions présentées par les parlementaires du PRA membres du Comité Consultatif Constitutionnel, un projet très net par rapport à l’avant-garde du Gouvernement.
  • Considérant que ce projet permet la réalisation des objectifs définis au Congrès de Cotonou, à savoir :
  1. Réalisation de l’unité africaine par la formation des fédérations primaires.
  2. L’indépendance
  3. L’association avec la France
  • Donne mandat à ses délégués au Comité directeur du PRA avec l’hypothèse d’un oui au référendum, ce « oui » signifiant :
  • Oui à l’unité africaine
  • ​Oui à l’indépendance
  • Oui à l’association avec la France »

Voici le détail du scrutin auquel a donné lieu cette résolution :
Votants : 306
Pour l’adoption : 204
Abstentions volontaires : 21
Absents : 48
Contre l’adoption : 13

La délégation qui représentera l’UPS à Niamey est ainsi constituée : MM. Lamine Guèye, Senghor, Maître Doudou Thiam, Grand Conseiller, Diop Ousmane Socé, Dia Mamadou »
Devant l’échec de la ligne de l’indépendance immédiate, Abdoulaye Ly et ses amis se sont détachés, ont démissionné de l’UPS, pour constituer le PRA-Sénégal avec Assane Seck, Amadou Mahtar Mbow, Thierno Bâ, Diaraf Diouf, Abdoulaye Guèye, etc.

Suite logique de ces démissions du Parti, le départ volontaire de l’équipe gouvernementale des ministres Amadou Mahtar Mbow (Education et Culture), Latyr Kamara (Fonction Publique) et Diaraf Diouf (Coopération et Mutualité), le 22 Septembre 1958.

La décision de voter « Oui » au référendum venait non seulement de faire éclater l’UPS à peine le regroupement des partis politiques réalisé, mais d’affaiblir le Conseil de Gouvernement en le privant de près du quart de ses membres.

En effet, la majorité du Comité Exécutif de l’UPS, sous l’impulsion des deux premiers responsables, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, se rallia à cette option pour le Référendum du 28 septembre 1958, c’est-à-dire la situation d’Etat autonome au sein de la Communauté française.

En même temps, un manifeste hostile était proposé à la signature de ceux qui souhaitaient créer un nouveau parti, le PRA-Sénégal. Le Comité Exécutif de l’UPS considéra que les signataires s’excluaient eux-mêmes de l’UPS. En effet, les jeunes qui, le 26 août 1958 avaient opté pour « l’indépendance immédiate », étaient décidés à aller jusqu’au bout.

Le PRA-Sénégal, ayant à l’esprit l’adhésion de l’UPS comme section sénégalaise du Parti du Regroupement Africain (PRA), qui, rappelons-le, lors de son Congrès tenu à Cotonou, du 25 au 27 juillet 1958 avait lancé le mot d’ordre d’ « indépendance immédiate », se considérant comme véritable section sénégalaise de ce Mouvement Africain, contesta ainsi cette qualité à l’UPS, au sein de laquelle, d’ailleurs, on n’en entendit plus parler.

« Il semble, en ce qui concerne le « Oui » au référendum, que la pression sur le gouvernement faite par les chefs traditionnels et religieux ait été déterminante. Certains d’entre eux déclarèrent que si la majorité se prononçait en faveur du « Non », les populations qu’ils représentaient pourraient demander de demeurer unies à la France. L’action de Mr Ibrahima Seydou Ndaw, du grand marabout Ibrahima Niasse, du Khalife des Mourides Falilou Mbacké et du Cheikh Ahmed Tidiane Sy, neveu du Khalife des Tidianes, devait faciliter un regroupement des forces favorables à la réponse positive au référendum comportant la participation à la Communauté ». (D.G.Lavroff in La République du Sénégal  L.G.D.J.-Paris 1966).

A cet égard, Elhadji Falilou Mbacké, Khalife général des Mourides à Touba fit publier le communiqué suivant : « Après avoir pris contact  vendredi 12 septembre 1958 à Touba avec les élus responsables du Territoire du Sénégal et examiné avec eux la situation face au devenir du pays, je prends solennellement position en faveur de la Constitution proposés au peuple et engage toute la collectivité mouride de l’AOF, fidèle à la sage tradition de ses chefs, à voter OUI le 28 septembre 1958 ».

Dans tous les territoires d’outre-mer, la constitution fut accueillie positivement. Au Sénégal, les résultats ont été les suivants :

  • Inscrits : 963.410
  • Votants : 796.611
  • Oui : 772.058
  • Non : 21.546

Seule la Guinée vota « Non » et accéda à l’indépendance. Le 4 Octobre 1958 la Constitution fut promulguée. Ainsi, la Communauté comprend la République et douze Etats membres : les 7 de l’AOF (Sénégal, Mauritanie, Côte d’Ivoire, Soudan, Dahomey, Haute Volta, Niger), les 4 de l’AEF (Tchad, Congo, Centrafrique, Gabon) et Madagascar.

Evidemment l’option de l’UPS, l’emporta largement, non seulement en raison de son organisation, à travers tout le territoire national, mais surtout en raison de la brièveté du temps dont disposaient les opposants (une semaine avant le scrutin), et enfin le laisser-faire de l’Administration face au Parti au pouvoir. Néanmoins, les « Non » exprimés, pratiquement sans campagne, inquiétèrent les autorités. Bref ! Ce Référendum du 28 septembre 1958, mit fin au régime de la Loi Cadre et ainsi se tourna une nouvelle page dans l’histoire récente du Sénégal.

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Prochain

VIII-La marche forcée
vers l’Indépendance

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