Thérèse Faye, sociologue : La vie d’après
Thérèse Diouf, spécialiste des médias
“L’espace public favorise l’instantanéité et l’émotion avec le développement du numérique qui a révolutionné le champ médiatique”
Elle a certainement mis à contribution ses humanités en sciences sociales pour réorienter sa praxis après le pouvoir. Le regard lucide qu’elle pose sur la scène politique contraste avec l’exclusivisme du pouvoir. Contrition ? Maturité ?
La pluridisciplinarité, les lustres et la vérité du terrain ont amené cette responsable politique à la concision, à la précision, à la vérité scientifique avec une quête infinie de savoir. Elle résume bien elle-même cet entretien : “Je vous remercie pour ces questions exigeantes. Elles offrent l’occasion d’un retour critique et réfléchi sur mon parcours. Ayant soutenu mon mémoire sur “Les rapports entre presse et pouvoir au Sénégal : Le cas du groupe Sud communication”, mon parcours se situe à la croisée de la recherche, de l’action publique et de l’engagement politique. Ces questions permettent d’interroger les transformations profondes du rapport entre le savoir, le pouvoir et la société, ainsi que les enseignements que l’expérience gouvernementale nous permet de tirer les enseignements sur l’état de notre démocratie et le champ politique contemporain”.
Questionnaire confectionné par
Pathé MBODJE

Spécialiste du binôme “Presse et pouvoir” avec une thèse qui fait date, vous avez succombé aux lustres par rapport à la rigueur du terrain. Quel est le secret de la politique qui vide les rédactions et les amphithéâtres ?
Il n’existe pas de secret. La politique absorbe désormais l’essentiel de la visibilité et de l’influence de notre action quotidienne. Elle capte de plus en plus les ressources humaines qui faisaient autrefois la force des rédactions et des amphithéâtres. La presse et l’université ont perdu leur centralité.
Pour ce qui est de la presse, il me semble important de rappeler les résultats de nos enquêtes sur la précarité des conditions de travail des professionnels des médias. Ce qui explique la migration d’une bonne partie de journalistes vers d’autres institutions avec des rôles différents qui peuvent ne pas correspondre par fois à leurs cœurs de métier. Actuellement, les métiers du savoir se sont précarisés. Le temps long de la réflexion critique a été marginalisé. L’espace public favorise l’instantanéité et l’émotion avec le développement du numérique qui a révolutionné le champs médiatique. L’État, à travers ses directions générales et ses ministères, est devenu le lieu privilégié de l’action. Il combine expertise technique, arbitrage politique et mise en œuvre des décisions. C’est pour cela que de nombreux intellectuels, parmi eux d’éminents hommes des médias, ont quitté les espaces de production du savoir pour investir ceux de l’action.
“Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce binôme après de 15 ans dont douze en politique ?”
Avec la libéralisation de la presse au Sénégal dans les année 80, nous avons assisté à la création de plusieurs médias, d’où une révolution médiatique au Sénégal et son impact sur le champ politique sénégalais. Il a été toujours marqué par un climat conflictuel entre acteurs.
Le binôme presse–pouvoir est désormais asymétrique. La presse n’est plus seulement un contre-pouvoir comme avant où la parole était donnée à d’éminents intellectuels qui traitaient de sujets essentiels pour la société et la démocratie. Aujourd’hui, elle est traversée par des rapports de force politiques, économiques et numériques. Le pouvoir redoute moins la critique que la perte de maîtrise du récit public. La presse, fragilisée, peine à produire une conflictualité intellectuelle autonome. L’expérience gouvernementale montre que la politique transforme profondément le rapport entre le savoir et l’action.
Êtes-vous d’accord avec ce regard sur la société qui refuse aujourd’hui les grandes coalitions politiques comme raccourci vers le pouvoir ?
Oui, ce regard est fondé. Jusqu’à un passé récent, la gouvernance par les idéologies politiques était bien ancré dans le registre politique sénégalais. Soit qu’on est affilié à la Gauche ou à la Droite, etc. Aujourd’hui, les idéologies politiques sont affaiblies pour la bonne et simple raison que les partis ne s’allient plus dans les coalitions politiques pour des raisons idéologiques mais plutôt pour des raisons liées au contexte politique. Nous pouvons citer en exemple le cas de Benno Bokk Yakaar BBY où les Socialistes et Libéraux et la Gauche étaient tous ensemble pour la deuxième alternance.
Pour revenir à la question, la société montre une fatigue démocratique. Elle ne rejette pas la coalition en soi, mais le système de reproduction et de migration des ténors politiques d’une coalition à une autre. Les grandes coalitions ont longtemps intégré et reproduit les mêmes élites politiques. Mais les coalitions en soit sont des moyens légitimes pour réaliser le jeu des grands ensembles et relever des défis ensemble, comme ce fut le cas de BBY pendant 12 ans.
Quel enseignement majeur tirez-vous de votre immersion au pouvoir et qu’elle attitude face à l’après ?
Le pouvoir est un champ de contraintes et de négociations permanentes. L’action publique est toujours limitée par les structures administratives et les routines institutionnelles. Il existe un écart entre la volonté politique et la faisabilité concrète. Face à l’après, il faut être réflexif. Il faut transformer l’expérience du pouvoir en capital analytique et politique, et non en simple capital de légitimité. Il est important également de partager toujours ton expérience gouvernementale afin de continuer à influencer d’une manière ou d’une autre l’action publique.
Autrement dit, la perte du pouvoir apériste vous rapproche-t-elle plus de la politique que de la recherche sur l’évolution de la société ?
La sortie du pouvoir ne m’éloigne ni de la politique ni de la recherche. Aujourd’hui, je suis maire d’une commune de presque 35.000 habitants, député à l’Assemblée nationale et Présidente de la commission des affaires monétaires et financières du parlement panafricain. Alors je suis toujours dans mon rôle d’exercer des responsabilités politiques en même temps je suis un master sur l’évaluation et la digitalisation des politiques publiques pour me recentrer sur la recherche car le savoir est une quête perpétuelle. L’après-pouvoir permet également une relecture critique objective de l’action de l’État. Elle permet une observation fine des mutations sociales. Elle favorise une politisation plus profonde, dégagée de l’urgence de l’action gouvernementale.
L’expérience apériste n’a pas clos un cycle, au contraire vu notre jeune âge et nos responsabilités actuelles, elle nous a ouvert d’autres perspectives polico-administratives au niveau national et continental. Elle a approfondi mon rapport à la politique et à l’analyse de la société.
