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Sénégal : La téranga balafrée

Sénégal

Pauvre téranga tant chantée

Quand  partir à tout prix devient le cri de cœur de toute une génération de jeunes. Quand « Barça ou Barsakh » s’échange contre les fruits d’années de dur labeur, l’épargne de la famille jusqu’aux bijoux liquidés pour un visa au coût de millions de francs. Et que refuser à son pays d’être une terre d’accueil d’immigrants est une incohérence absurde, surtout de la part de ceux qui ont été entretenus ou aidés par l’argent issu de la Diaspora.

De notre correspondant à Matam

ThilogneLa capitale sénégalaise du début des années de l’Indépendance était une miniature de l’Afrique occidentale française, l’AOF. Elle comptait en plus une présence remarquable de Libano-Syriens, de Marocains et de coopérants européens.
Une capitale cosmopolite de brassage et d’interaction dans une sereine atmosphère de complémentarité. Un pays de liberté, de fraternité, d’égalité des chances, où chacun se mouvait, selon ses aptitudes, son sens pour trouver sa part de soleil.

Pays de paix et de stabilité où le vocable « gan » en wolof signifiait l’hôte : l’invité sacré qui méritait égards, assistance et protection.
La société léboue, par excellence matriarcale, est l’exemple vivant de cette belle hospitalité, allant jusqu’à offrir à des ressortissants des pays limitrophes, par des alliances matrimoniales, une intégration réussie dans la Presqu’île.

Les appellations Naar Gannaar, Fass ou Beyrouth, comme celles d’ailleurs de Toucouleur bi, Sérère bi, Diola bi n’avaient rien de stigmatisant, de rejet ou d’exclusion.
Chacun évoluait dans sa sphère avec un bonheur égal : Diallo-këriñ, dibi-Hawsa, mbuus-Naar, tangana-Diarma, Jaayn-ndox etc.
Aux Cap-Verdiens les bars, les salons de coiffure, les salles de jeux, en ville au Plateau et à Rebeuss ; les soirées créoles aux cités Sicap Karack, Fann Hock, Baobabs.

La sémantique se mua ensuite en différenciation, puis en démarcation nette, comme présentement, en hostilités ouvertes contre les Guinéens.
Le Guinéen n’est plus un hôte parmi nous mais un étranger venu de loin ravir la place aux nationaux par une concurrence déloyale.

Quand “partir, partir à tout prix” devient le cri de cœur de toute une génération de jeunes. Quand «Barça ou Barsakh » s’échange contre les fruits d’années de dur labeur, l’épargne de la famille jusqu’aux bijoux liquidés pour un visa au coût de millions de francs. Et que, en retour, refuser à son pays d’être une terre d’accueil d’immigrants, est une incohérence absurde, surtout de la part de ceux qui ont été entretenus ou aidés par l’argent issu de la Diaspora.

Le Sénégal, comme les États-Unis, la France, l’Espagne, l’Italie, le Gabon, la Côte d’Ivoire, la Zambie à l’époque, pays à forte concentration d’immigrés, ne peut pas se déroger à la règle : être un point de chute naturel de ses voisins, le lieu de réalisation de leurs rêves.

Il faudra alors aux autorités expliquer et sensibiliser les Sénégalais des classes moyennement pauvres et franchement pauvres, victimes d’un conditionnement nationaliste étroit
.
Le Guinéen bénéficie du droit de circulation et de protection de ses biens dans cet espace, et s’il compte s’installer durablement dans l’un des pays ;  il ne lui sera demandé que la carte d’identité et le respect des lois et règlements en vigueur de celui-ci.

Comprendre aussi que la nature a horreur du vide et qu’aucun pays du monde ne peut vivre en autarcie, replié sur lui-même, surtout pas le Sénégal avec ses promesses d’exploitation de ses richesses minières, pétrolières et gazières.

EXPLOITER L’ÉGO ET LA PAUVRETÉ DES PETITES GENS

Ce qui se passe actuellement est une honte pour le pays et pour sa Teranga. Les frères et sœurs guinéens sont ciblés comme étant la source de tous les maux et malheurs des Sénégalais.

Ne sentent la présence de l’étranger guinéen que les jeunes complexés de faire de « sots métiers », des frustrés de leur situation, remontés et stimulés à pousser à l’extrême leur haine sur une proie facile. Alors que même abattu, leur problème reste entier puisqu’il est plus que structurel que conjoncturel. Tous les Guinéens, de la première à la dernière génération, chassés du pays, le problème des jeunes pour un emploi décent et stable reste irrésolu, insoutenable, tenace.

L’exploitation de la pauvreté des gens à des fins politiciennes est une manipulation très dangereuse. Le pays vient de sortir à peine de périodes de violences. Les plaies ne se sont pas encore cicatrisées. Le contexte est très défavorable au pouvoir et à l’opposition. Voila qu’on monte tristement le peuple contre leurs frères guinéens, comme les Noirs sud-africains, victimes du régime d’apartheid, contre leurs frères d’Afrique.

Comment peut-on arriver à ce niveau d’ignorance absurde ? Si l’Etat, les autorités religieuses et d’autres voix crédibles n’interviennent pas encore qu’il est temps, l’irréparable pourrait se produire à tout moment.

LA CONCURRENCE, SEULE ALTERNATIVE
Les Maliens, Ivoiriens, Burkinabé, Togolais, Béninois et Camerounais, éduqués dans l’endurance, la débrouille ne souffrent pas de la concurrence desdits étrangers. Pour eux, le travail, quel qu’il soit, si dégradant soit-il aux yeux d’autrui, libère, dans la mesure où il rend autonome, indépendant.

Au Sénégal, la sobriété aidant, les Guinéens, dans le petit commerce de détail, se sont implantés dans les banlieues, zones à forte densité de population et les quartiers résidentiels où ils sont prêts à miser au plus fort prix sur le loyer, même pour un espace commercial fort réduit. Ils ont réussi à maîtriser le commerce de détail et des fruits à Dakar et à investir dans l’immobilier.

La solution, c’est sur le terrain : se mettre à l’épreuve du travail et au respect de la rigueur et des contraintes qu’il impose.

Les Libano-Syriens étaient très présents à Kaolack, pendant la période coloniale, dans le bassin arachidier pour la traite de l’arachide. Ils s’étaient aussi établis à Dakar, Mbour, Saint-Louis, Ziguinchor, Thiès. Très entreprenants, ils investissaient dans le transport, la boulangerie, les fermes intégrées, puis, avec la création de la Zone franche industrielle, ils intervenaient dans le plastique, les biscuits, les bonbons, les jus, outre le fait de contrôler avec les Français les grands centres de distribution sur les avenues William Ponty et Abdoul Karim Bourgi et les rues aux alentours.

Par la suite, ils se sont vu concurrencés dans tous les secteurs cités plus haut par de nouveaux patrons nationaux comme Bara Mboup, Badara Lô, sans qu’il y ait une orchestration de xénophobie.

La transition fut progressive, naturelle, sans effraction, sans effusion de sang, sans chasse à l’homme.

 

Habib KA