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Sénégal : Dette publique, Fmi, etc…

Dette publique, FMI et souveraineté économique 

Comprendre les enjeux réels du moment

Les emprunts,  preuve de souveraineté financière retrouvée ? Ils sont plus un outil de gestion, une trajectoire de dette préoccupante à moyen terme. À partir de 2027, le Sénégal risque de faire face à une situation critique

Par Dr Djiby NDAO, Economiste

Depuis l’accession au pouvoir du nouveau régime dirigé par le président Bassirou Diomaye Faye, l’État du Sénégal a eu recours à plusieurs emprunts obligataires sur le marché financier régional. Cette situation fait suite au refus temporaire du Fonds monétaire international (FMI) d’accorder de nouveaux financements, dans l’attente de clarifications sur la situation réelle de la dette publique.
Face à cette conjoncture, certains discours tendent à présenter ces emprunts comme une preuve de souveraineté financière retrouvée.

Une telle lecture est non seulement simpliste, mais surtout économiquement discutable. Il est donc impératif d’expliquer, avec pédagogie et responsabilité, les véritables enjeux afin d’éclairer l’opinion publique.

1. Les emprunts obligataires : un outil de gestion, pas un symbole de souveraineté

Le marché financier régional de l’UEMOA est essentiellement animé par des agents risquophobes : banques, institutions financières et investisseurs qui privilégient la sécurité, les échéances courtes et des taux d’intérêt relativement élevés.
Dans ce contexte, les obligations d’État sont naturellement perçues comme moins risquées que les titres émis par les entreprises privées. Lorsqu’un État émet massivement des obligations, les investisseurs vont préférer les titres publics au détriment des titres privés. C’est ce que les économistes appellent l’effet d’éviction.

Conséquence directe :

Les entreprises ont plus de difficultés à se financer,
L’investissement privé ralentit,
La croissance économique potentielle est freinée.
Ainsi, le recours répété aux emprunts obligataires n’est ni un acte de défiance vis-à-vis du FMI, ni une démonstration d’autonomie financière. Il s’agit plutôt d’un instrument transitoire de gestion de trésorerie, utilisé par l’État en attendant une normalisation des relations avec l’institution de Bretton Woods.

2. Une trajectoire de dette préoccupante à moyen terme

Le véritable danger ne réside pas dans l’emprunt ponctuel, mais dans sa répétition. À partir de 2027, le Sénégal risque de faire face à une situation critique marquée par le cumul de la dette héritée du régime précédent et celle contractée par le régime actuel.
Ce cumul entraînera une explosion du service de la dette, c’est-à-dire le montant annuel consacré au remboursement des intérêts et du capital. Or, plus le service de la dette augmente, moins l’État dispose de ressources pour l’éducation, la santé, l’emploi et les infrastructures, plus la dépendance financière s’aggrave.

3. La question de la dette cachée : une communication mal maîtrisée

La révélation de l’existence d’une dette non déclarée ou mal documentée a profondément fragilisé la crédibilité financière du pays. Cette situation est le résultat d’une mauvaise communication, voire d’une absence de transparence dans le passé. Les ministres en charge de l’Économie et des Finances ont récemment insisté sur la nécessité de cesser la surenchère communicationnelle autour de la dette cachée, non pas pour dissimuler la vérité, mais pour :

corriger les imperfections techniques,
restaurer la confiance des partenaires,
stabiliser les anticipations des marchés.

Cependant, ce serait une erreur monumentale d’ajouter de nouvelles zones d’ombre à une situation déjà fragile. La crédibilité économique se reconstruit par la transparence, la cohérence et la rigueur.

4. Le FMI : bien plus qu’un bailleur de fonds

Contrairement à une idée répandue, le FMI ne se limite pas à fournir des ressources financières. Son rôle principal est de jouer un effet de signal :

Il rassure les investisseurs internationaux,
Il facilite l’accès aux financements concessionnels,
Il crédibilise les politiques économiques d’un pays.

Autrement dit, le partenariat avec le FMI est souvent plus important que l’argent qu’il apporte. Un pays coupé durablement du FMI devient suspect aux yeux des marchés, ce qui renchérit le coût de son financement et limite les investissements directs étrangers.

5. La vraie souveraineté : produire ce que nous consommons

La souveraineté économique ne se décrète pas par des discours. Elle se construit.
Un pays qui ne produit pas ce qu’il consomme ne peut prétendre à une véritable indépendance économique.
Le chemin vers la souveraineté passe par :

La valorisation du secteur primaire (agriculture, pêche, élevage, mines),
La transformation locale des ressources dans le secteur secondaire,
La commercialisation compétitive sur les marchés local, régional et international.

À cela doit s’ajouter un patriotisme économique du peuple, fondé sur la consommation prioritaire des produits locaux. Sans cet engagement collectif, aucune stratégie de développement ne peut aboutir.

6. Une relation à rééquilibrer, pas une guerre à mener

Le Sénégal n’est pas en guerre contre le FMI. Il cherche légitimement à établir un partenariat sain, équilibré et respectueux de ses priorités nationales. Cela exige :

une gouvernance économique crédible,
des réformes structurelles courageuses,
une communication responsable.

La souveraineté véritable ne consiste pas à s’isoler, mais à négocier intelligemment, en s’appuyant sur une économie productive, résiliente et inclusive.

En somme, les emprunts obligataires actuels doivent être compris pour ce qu’ils sont : des solutions temporaires et non des victoires idéologiques. La priorité absolue reste la restructuration de notre modèle économique, la restauration de la confiance et la mise en œuvre d’une vision de développement fondée sur le travail, la production et la transformation locale.
Le Sénégal a les ressources humaines et naturelles pour réussir. Mais cela exige lucidité, rigueur et patriotisme économique.

Dr Djiby NDAO
Secrétaire Général – CAP/Diomaye Président