Panorama politique : 1988, la démocratie !
Sénégal-Panorama politique
Crises & trucages
Crises et combines ont accompagné la vie politique de ces 75 dernières années au Sénégal.
Dossier réalisé par
Cheikh Tidiane DIACK
III-1988, année décisive
dans le processus démocratique

1988, une année électorale, une année décisive dans le processus démocratique du Sénégal. Une campagne électorale. Pour la première fois, la jeunesse sénégalaise, à travers des mouvements tels l’Union de la Jeunesse démocratique Alboury Ndiaye –UJDAN—, la jeunesse du PIT dont votre serviteur était membre du bureau national, créé en 1979 à Kaolack en pleine clandestinité, le MDJ de la LD, créé en 1983 au CDEPS de Guédiawaye, Elhadj Malick Sarr, frère de Saliou Sarr fut le premier secrétaire général, l’UJTS dirigée par Modou Diagne Fada, ces mouvements de jeunesse donc ont réuni leur force dans le cadre de l’alliance Sopi pour faire face au régime de Diouf.
Au plan international, on était en pleine lutte contre l’apartheid ; c’est ainsi que nous avions reçu durant cette période de haute tension politique la délégation de l’ANC de l’Afrique du Sud et de la SWAPO de Namibie. Nous nous étions organisés de manière à occuper le terrain politique sur l’ensemble du territoire national. Partout où Diouf passait, il était accueilli par des huées. Durant toute la campagne électorale, notre contingence, sous la direction de Wade, Dansokho et Bathily, faisait le buzz avec des meetings qui drainaient des foules avec des discours responsables axés sur les conditions de vie des populations. Les dénonciations par rapport au chômage des jeunes, de la cherté de la vie, aux conditions de traitement des ouvriers dans les entreprises, du rendement faible des cultures, des réalisations faibles du régime de Diouf que Wade appelait “Monsieur Forage”, sa dame “Madame Moulin”. On se retrouvait chaque soir au siège pour évaluer. Jamais on ne nous entendait attaquer des personnes ou avancer des propos de nature à déstabiliser ou attaquer les institutions. Une Jeunesse déterminée mais bien formée politiquement qui faisait face à Khalifa Sall, Papa Babacar Mbaye, Ndarime Diop Abdoulaye Wilane, Oumar Khassimou Dia du Parti socialiste. Les déclarations d’intention, les organes, les professions de foi se distribuaient à longueur de journée.
Nous avions infiltré le Parti socialiste
Des mots d’ordre de sabotage du meeting de clôture de Diouf qui était fortement hué au stade Amadou Barry de Guédiawaye. C’est là-bas où il parlait de jeunesse malsaine
Tirant les leçons des manquements de 1983, nous avions pris toutes les dispositions pour éviter les mêmes ennuis. Le jour du scrutin, nous nous sommes constitués en brigade de surveillance et de veille en faisant le tour des centres de vote où des scènes sporadiques de violence étaient enregistrées. A 18 h, on sentait déjà que ce qui se préparait pour la publication de résultats ne correspondant pas à la vérité des urnes. C’est dans la nuit que les contestations ont commencé avec des actes incontrôlés mais jamais on a pensé détruire des édifices publics ou des biens privés.
Les arrestations ont commencé avant même la publication des résultats par les commissions départementales. La presse privée, à travers Sud FM et Walf, n’avait pas accès aux informations.
L’histoire se répète : malgré les dispositions prises par l’opposition pour sécuriser le vote, le scrutin a été entaché de fraudes massives. Durant toute la journée, le pays a été sous tension et sous haute surveillance policière. La nuit, la RTS a commencé à annoncer des résultats favorables au camp du pouvoir, des résultats qui ne reflétaient les intentions de vote constatées tout au long de la campagne au regard des meetings, de l’occupation du terrain, du climat favorable à l’opposition.



Tôt le matin, les séries de contestations ont commencé qui se sont manifestées par des troubles, des actes de nature à défier l’autorité. Les séries d’arrestation ont commencé. Abdoulaye Wade, Amath Dansokho, Abdoulaye Bathily sont arrêtés. La campagne de 1988 a révélé le talent de nouveaux hommes apparus sur la scène politique dont Idrissa Seck, directeur de campagne de Abdoulaye Wade, un homme éloquent, avec un discours attractif malgré le temps d’antenne insuffisant pour étaler le programme du camp du Sopi.
Le combat continue avec les retrouvailles de toutes les forces vives qui faisaient face au camp du pouvoir avec les Moustarchidines suite à la mort de quelques policiers lors des évènements sanglants qui ont occasionné la radiation de plusieurs agents de ce corps.
Le pays tombe dans une situation de désordre indescriptible, le pouvoir était dans la rue, les forces de défense et de sécurité étaient mobilisées pour le maintien de l’ordre, les chars de combat, le matériel militaire de toute forme étaient utilisés pour faire face aux manifestants qui résistaient malgré la poursuite des arrestations.
L’avant-garde s’est constituée ; le mot d’ordre était de poursuivre le combat jusqu’à l’annulation du scrutin.
A l’échelle nationale, les manifestations se déroulaient, le pays était ingouvernable malgré la présence massive des forces militaires qui se sont substituées aux forces de sécurité. Le président décrète l’Etat d’urgence, renforçant le pouvoir militaire, restreignant les libertés, interdiction totale de circuler au-delà de 20 h . Seuls les agents du corps médical sont autorisés avec leur badge et ceux qui détiennent des autorisations délivrés par le ministère de l’Intérieur. A 20 h, le bruit des concerts de casserole résonne malgré les restrictions.
Les manifestations se généralisent et s’étendent sur tout le territoire national. Difficile pour les forces de défense de maintenir l’ordre. Les formes de lutte étaient diverses, les marches accompagnées de distribution de flyers, on scandait des chansons révolutionnaires réclamant la libération des détenus politiques, les arrestations se poursuivaient. Toutes les activités étaient au ralenti, l’économie au bord de la banqueroute. Aucune perte humaine n’a été enregistrée, aucun bien public ou privé n’a été détruit. Le combat s’intensifie, le président de la République est obligé de s’adresser à la Nation. Malgré son discours conciliateur qu’il tentait avec difficulté de traduire en wolof : “maaye seine baaye” en voulant dire “Je suis le père de la Nation”, les manifestants étaient surexcités.
Apres l’expiration du délai de l’état d’urgence, un couvre feu a été décrété, renforçant le pouvoir de l’Armée.
Le président appelle au dialogue au moment où les leaders étaient en prison, l’opposition rejette l’appel et exige la libération de tous les détenus comme condition pour tenir un dialogue.
Les autorités religieuses et le corps diplomatique ont fait la médiation pour pacifier l’espace public. Ainsi, les détenus sont libérés, les mesures de restriction (couvre feu) enlevées. La marche de l’économie reprend son cours normal. Nous avions une opposition normale et républicaine, aucune perte en vie humaine malgré la densité de la lutte qui avait atteint une dimension qui pouvait renverser le pouvoir. Spontanément éclata un conflit entre le Sénégal et la Mauritanie, un conflit purement ethniciste, des scènes de tueries de Sénégalais en Mauritanie, la riposte n’a pas tardé avec le saccage des boutiques de Mauritaniens qui avaient le monopole du commerce en détail au Sénégal. S’en sont suivis des tueries et des vols de marchandises opérés par des étrangers (le Sénégalais ne peut pas tuern malgré la colère).
Les relations diplomatiques entre les 2 pays liés par l’histoire , la géographie, la culture, pays frères sont rompues. Des organisations internationales de secours dont le haut commissariat des réfugiés interviennent en procédant à la protection et à la déportation des citoyens sénégalais comme mauritaniens. On a assisté à des scènes horribles jamais connues dans notre histoire. Les Ambassades sont fermées de part et d’autre.
Des confits avec la Gambie dont les relations avec le Sénégal étaient tendues depuis l’installation de la confédération au lendemain du coup d’État avorté de Kukoy Samba Sagna en 1981. Aidé par le contingent sénégalais conduit par Elhadj Abdoulaye Cissé, digne fils de Dagana, le Sénégal a sauvé la Gambie, en rétablissant l’ordre, la paix avec l’installation des bases militaires en Gambie. Des opposants ont fortement dénoncé cette intervention qu’ils avaient considérée comme une ingérence dans les affaires intérieures de la Gambie malgré les conventions et accords et surtout des menaces dont le Sénégal faisait l’objet du point de vue de la position géographique de ce petit pays encerclé par le Sénégal en proie au balbutiement d’un conflit séparatiste dans la région Sud. Confit frontalier avec la Guinée Bissau. Les menaces étaient telles qu’il fallait taire les conflits internes.
(Asuivre)
Demain :
Gouvernement d’union, Opposition responsable : le Pit sauve la situation
