Nouvelle : Ardo Bah Lobbo
Culture
Ardo Bah Lobbo
Une nouvelle de
Habib KA,
chef du bureau de Matam,
Thilogne
Le ciel veillait sur Weendu Gay, petit village surplombant le bord du ruisseau dont il porte le nom.
Les premiers rais de soleil irisaient les interstices des huttes, projetant des images animées sur le banco enduit de bouses de vaches. Soufflait une brise veloutée, replongeant dans les bras de Morphée quelques paresseux encore somnolents sur leurs nattes de bambou.
Aux alentours les poules gloussaient, tandis que les cabris, les ovins et les poulains se livraient à leur jeu matinal favori, la gambade. Un exercice acrobatique de ruades que seule la jeunesse de leurs membres autorisaient.
Ardo, du haut de son mètre quatre-vingt-dix et ses soixante lunes, devant son troupeau, marmonna la rituelle incantation dont lui seul détenait le secret. La procession s’ébranla, Mbouna en tête, le plus gros géniteur du troupeau, remarquable par ses mesures, par sa bosse et par ses énormes cornes. Quatre chiens dréssés qui faisaient office de bergers, fermaient la marche.
Longtemps encore Ardo regardait, mystique; son troupeau s’éloigner avant de regagner, pensif, sa case.
Ce vendredi-là, à la mi-journée, une fine pluie tomba. Puis le ciel s’assombrit, se chargea de nouveau. Cette fois, de gros nuages noirs et denses qu’on dirait un éclipse. Des grondements sourds se faisaient entendre. Un vent inaccoutumé secoua gravement tout Weendu Gay.
Sur la plaine, Mbouna, comme piqué par une guêpe en pleine narine, s’agitait. Il tournoyait nerveux, de ses sabots de devant et de derrière il soulevait frénétique des mottes de sable et de la poussière. Il enfonçait ses cornes dans la terre comme s’il déterrait quelque chose. Il beuglait à extirper ses tripes de ses entrailles.
Tout le troupeau cessa de brouter, regardant la mastodonte continuer de s’agiter, de tournoyer. Puis, une à une, les bêtes enchaînèrent un mouvement giratoire autour d’elle : tête de l’une contre derrière de l’autre, telle une chorégraphie chinoise en spirale.
La page s’ouvrit sur Mbouna en tête, ses longues cornes dressées haut. Les bêtes suivirent. Elles rebroussèrent chemin à une heure inhabituelle. La mastodonte toujours devant, en marche accélérée, parfois au trot, la grosse bosse se balançant de gauche à droite. Le troupeau suivait continuellement sa cadence, les chiens derrière, silencieux, la queue entre les jambes.
Il retraversa ce soir-là le gué sans y plonger le museau, sans aspirer de grosses gorgées d’eau tiède et limpide, sans prendre une bonne baignade comme il le faisait de tout temps avant de rentrer.
Ardo qui n’avait pas mis pied dehors depuis le matin après le départ du troupeau, de son lit, observait toute la scène. ll alla à la rencontre du troupeau. Il s’arrêta sur le seuil de la palissade, épiant le moindre signe. Mbouna vint à lui, poussa trois longs beuglements puis se dirigea avec sa suite vers le vaste plein air. Mbouna venait de délivrer le message qu’il avait décrypté. Ardo le reçut amèrement.
Ardo et son Mbouna communiquaient, leur liaison était fusionnelle, sans interférence. Point besoin du langage des hommes ou de celui des animaux. Quant aux quatre chiens, ils agitèrent nerveusement leur queue, poussant des jappements sinistres comme pour exprimer une douleur insupportable. Ils s’assirent ensuite, patte devant, au pied du maître. Ardo retourna dans sa case, d’un pas traînant, sans mot dire.
La nuit s’installa. La pluie reprit de plus belle. Le ciel se déchirait d’éclairs éblouissants tel un volcan en éruption. Les tonnerres, dans un bruit assourdissant d’obus, intriguaient. Éclairs et tonnerres alternaient en un rythme si rapproché que même les vieux pères s’étaient tus. Dehors, les eaux ceinturaient les cases, se rejoignaient derrière les palissades puis coulaient droit vers le ruisseau qui débordait de son lit.
On entendait des rafales de tempête emmêlées à des craquements secs de branches d’arbres. Des cases perdirent leur toit, puis s’écroulèrent. Les animaux affolés, en espèces regroupés, fuyaient les enclos pour, comme dernier espoir, se blottir contre les cases.
La nuit restait noire, angoissante, éternelle. Un vendredi noir sur le village d’Ardo.
Personne n’osait murmurer, de peur d’irriter davantage les dieux et de s’attirer leurs foudres. La peur gagnait tous les toits. La panique partout s’était installée. Était-ce l’apocalipse, le courroux des dieux contre les humains, la punition sévère contre les transgressions des interdits, la perte de foi ?
Personne ne savait. Tout le monde s’interrogeait. Parmi les anciens qui avaient encore bonne mémoire, jamais une situation égale à celle-ci ne s’était produite à Weendu Gay.
Coïncidence fortuite avec des évènements malheureux antérieurs, tous survenus des nuits de vendredi ?
Galo et tout son troupeau foudroyés au pied d’un caïlcédrat. Oumarel, à la fleur de l’âge, disparu la nuit de ses noces, après de longues nuits de festivités. Dix jours de battue organisée et de recherches dans toute la contrée, point de Oumarel. Les croyances restaient ancrées, malgré les sermons de l’Imam, que c’est Dieu qui avait donné et que c’est Dieu qui avait repris.
Tout se racontait sur Ardo. Que ses richesses et ses pouvoirs provenaient des Djinns. Qu’on ne pouvait soustraire de son troupeau le plus petit sabot. Que ses bêtes avaient le pouvoir de ramener d’autres dans le troupeau et qu’une fois dedans, jamais elles ne le quitteraient. Que même mortes, les hyènes, les chacals et les charognes ne pouvaient s’approcher de leurs cadavres pour les dévorer.
Il était hyper blindé, Ardo, contre les jets de sort, contre les armes blanches ou à feu. Il détenait des pouvoirs mystiques, pouvait neutraliser ses adversaire et même les anéantir. Pourtant, sa cour ne désemplissait pas. Les notables, les marabouts, les griots et les nécessiteux la fréquentaient assidûment : il était généreux, donnait sans compter, immolait des béliers et des bœufs, en donnait aussi de si gros aux hôtes de marque ou lorsqu’on lui en faisait la demande pour toute cérémonie.
Ardo avait sa case personnelle, située en retrait de la maison. Il avait quatre épouses. Celle qui était de tour devait attendre que les visiteurs du soir retournent chez eux et que les déplacements dans la grande cour se raréfient pour enfin rejoindre son homme, dont elle était privée d’intimité six jours sur huit. La pluie empêcha celle dont c’était le tour d’y aller. Cette nuit-là, Ardo dormait seul dans sa case.
La nuit renonça enfin à durer. La pluie s’arrêta. Plus d’éclairs, plus de tonnerre, plus de rafales de vent. Les esprits reprenaient peu à peu de la sérénité. Puis soudain, des cris, des pleurs de femmes montaient du côté de chez Ardo. Ce que virent les premiers arrivés sur les lieux était hallucinant, surréaliste : Mbouna en cendre au milieu du troupeau. La famille alertée. L’épouse qui était de tour et qui n’avait pas pu joindre son mari à cause de la pluie déplaça nerveusement la porte et trouva Ardo allongé raide, face contre terre.
Six jours durant, au petit matin, comme à l’accoutumée, le troupeau et les quatre chiens prenaient la direction de la vaste pleine et revenaient le soir. Au septième jour, Ils ne sont plus jamais rentrés à Weendu Gay.
Les nuits de pluie de vendredi, on entendait encore des beuglements de Mbouna venant du Mourtowi Ardo Bah Lobbo, arbre au pied duquel, sous sa recommandation, il fut enterré avec ses secrets.
