Nécrologie : Par Devoir de Momar
Nécrologie
Par Devoir de Momar
Il y a un mois, le 25 juin dernier, que nous quittait notre regretté El Hadji Momar Wade. Il a été de tous les combats intérieurs et extérieurs. Solide pilier et professionnel jusqu’au bout des ongles, il a été d’un puissant apport au Devoir à ses débuts.
Nul plus que Le Devoir ne pouvait revenir à 1985, période de braise de la démocratisation de la société sénégalaise.
Au Devoir, El Hadji Momar Wade a ouvert des portes si ne se refermeront jamais.
Le Devoir No 7, Juin 1985, page 7
Débrayages du Sustas
Peut-on laisser mourir un malade au nom du droit de grève ?
Les médecins ont déclenché leur seconde série de débrayage dans la première quinzaine de mai. Cette autre grève d’une semaine, intervenue après la première manche (6,7 et 8), nous amène aujourd’hui à poser la question qui s’impose : un médecin a-t-il le droit, même sous le prétexte d’une grève légale, de laisser mourir un homme ? A-t-il le droit finalement de manquer à ses devoirs ? Plus fondamentalement, le droit de grève ne devrait-il pas s’accommoder du droit d’assurer un minimum de services ?
LA seconde grève des médecins du Syndicat unique des travailleurs de la santé et de l’action sociale (Sutsas) a… vécu le 19 mai dernier, après près de dix jours de débrayage, le second après la première manche. Deux jours auparavant effet, les membres du Sutsas mettaient… fin à une première grève, de trois jours celle-là (6, 7 et 8 mai). Et puisque le dicton populaire l’affirme, un troisième débrayage se préparerait, plus long celui-là, pour le mois de juin.
Au-delà de la passion, du légitimisme des uns et des autres, au-delà des tensions, des clivages, des rivalités et sensibilités politiques, une question se pose, centrale…, vitale, si ce jeu de mot est permis : les médecins ont-ils le droit, sous le prétexte d’une grève légale, de manquer à leurs devoirs ? Ont-ils le droit de laisser mourir des hommes dans d’atroces circonstances ? La loi ne fait-elle pas obligation grévistes d’assurer le service minimum auquel tout citoyen est en droit de s’attendre ?
Après la seconde grève du Sutsas et en attendant le 3ème mot d’ordre de débrayage en effet, il s’agit de voir la réalité en face : les services d’urgence (accouchements, accidents, brûlures graves) ne doivent-ils pas être assurés à tout prix ? Au niveau purement moral, la réponse est positive. Malheureusement, durant cette seconde grève du Sutsas, il en a été tout autre.
Le Sutsas, nous le comprenons, est un syndicat autonome sérieux. Il n’y a aucun doute à ce sujet. Dans ce sens, il lutte pour la défense des intérêts matériels et moraux de ses adhérents ; il lutte pour une médecine populaire et nationale. Ce syndicat aurait cependant mieux gagné si, dans la lutte pour salut national au sens premier du terme, il avait su ou voulu préserver la vie de ceux qui, comme lui, ont été les victimes d’une absence nationale de politique sanitaire valable, c’est-à-dire allant aux plus démunís plutôt qu’aux nantis.
Non-assistance
VUS sous cet angle, les problèmes posés par le SUTSAS restent entiers, sur le plan strictement moral au moins. L’affaire de Saint-Louis en est une illustration parfaite et aurait pu être évitée. Nous y reviendrons.
Le syndicat exige que notre médecine ne soit plus élitiste et met.. fin à la complicité d’alors qui le liait à l’État. ” Nous avons choisi d’alléger la souffrance des autres. Nous sommes les soldats de la santé du peuple” affirme le Dr Seydou Badiane, un des porte-parole du Sutsas, lors de l’Assemblée générale tenue le 17 mai dernier au Relais route de Ouakam. Cependant, au vu de tout ce qui précède, les mauvais pensants pourraient douter du désintéressement et de l’esprit d’abnégation des militants du Sutsas. Deux exemples sont assez révélateurs à ce sujet.
Le premier a eu pour cadre Saint-Louis. On le connait largement puisque M. le ministre s’en est prévalu pour faire la morale aux grévistes et pour attirer sur eux les foudres du gouvernement et du peuple sénégalais. Comme si le gouvernement n’était pas responsable de la cause du mouvement. Un interne de l’hôpital régional de Saint-Louis a donc été sollicité pour assister trois blessés dont deux assez grièvement atteints. Cela se passait un peu après minuit. Se réfugiant derrière le mot d’ordre de grève décrété, cet interne refusant de prodiguer les soins aux nécessiteux, car ce débrayage devait être effectif à zéro heure. Cette heure dépassée, l’interne était légalement en grève. Conséquence : un mort.
Le second cas s’est déroulé à Rufisque. Un de nos confrères, très proche du parti gouvernemental, en a été la victime. Ses sympathies politiques l’avaient amené à rédiger un article tendancieux dans lequel il a condamné avec une rare virulence la grève du Sutsas. Il a semblé avoir été mal inspiré car sa fille a succombé quelques jours après des suites d’une brûlure et ceci faute d’assistance et de soins. Ces deux cas isolés interpellent nos consciences celles des médecins grévistes et du peuple sénégalais dans totalité.
Sur le plan purement juridique, il est difficile de trancher honnêtement. Le Sutsas a pris toutes les garanties juridiques nécessaires à la lutte qu’il a décidé d’engager. En effet, il a suivi toute la procédure en vigueur en déposant à chaque fois un préavis avant de lancer des mots d’ordre de débrayage à ses militants. À ce niveau, les militants du Sutsas sont couverts pour le cas où l’État déciderait de porter plainte. Mais la loi réprime quand même le délit de non-assistance à personne en danger.
En définitive, au-delà de l’aspect juridique, un problème déontologie se pose celui de la fidélité au serment d’Hippocrate. Aussi la fermeté du Sutsas est-elle gênante dans une certaine mesure. Ceux qui sont sensés être assistés sont devenus des morts en sursis, dans d’autres cas des morts tout court. Le peuple sénégalais ne mériterait-il pas mieux que ce bras de fer historique que se livrent le gouvernement et le SUTSAS ?
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«NOUS NE CÉDERONS PAS
«ΤOUT mouvement impopulaire se discrédite à la longue. Le nôtre a un dessein historique. La riposte cinglante est à la mesure de l’ampleur de la tâche. Le discours du ministre de la Santé redéfinit encore la politique anti-sociale du gouvernement. Nous n’accepterons jamais de mourir sur le plan syndical ». Ces propos sont ceux d’un militant de base du SUTSAS à l’occasion d’une assemblée générale extraordinaire tenue le 17 mai au «Relais», Route de Ouakam. Convoquée par le Bureau exécutif national, cette rencontre a été l’événement de taille. Les observateurs les plus sceptiques ont pu se rendre compte «de visu de la vitalité et de la mobilisation sans faille de ce syndicat autonome.
La salle, pourtant immense, s’est révélée exiguë pour contenir les grévistes. La sérénité et la détermination nées d’une situation que le gouvernement et le corps médical ont créée se lisaient sur tous les visages.
En organisant cette réunion, le BEN du SUTSAS avait tenu à mettre les pendules à l’heure, c’est-à-dire faire la part des choses afin que tout le monde se fasse une idée plus nette des raisons qui ont abouti à ce bras de fer. Cette grève regrettable a été bien suivie par les membres du SUTSAS dont les dirigeants ont souligné la détermination tout en se félicitant de la cohésion des adhérents.
Le D’ Seydou Badiane, porte-parole du SUTSAS, a saisi cette occasion pour fustiger l’attitude des autorités qui n’ont manifesté aucune volonté de négociation alors que la direction syndicale s’est montrée toujours disponible. « Il n’y a pas d’hôpitaux dans ce pays, tout au plus de grands dispensaires. On ne sauve que ceux qui se sont guéri eux-mêmes », s’est-il écrié devant un parterre de médecins, d’infirmiers et de sages-femmes qui, visiblement, en ont assez de faire les frais d’une politique d’austérité imposée.
Le D’ Badiane a ensuite mis en exergue les principaux objectifs des autorités tel qu’analysés par le BEN. Il estime « qu’elles veulent les diviser et ensuite leur retirer le soutien populaire dont le SUTSAS jouit et ceci par le biais de l’intoxication ». Pour le porte-parole du SUTSAS, aucun doute n’est permis : « La lutte va être rude et risque d’être longue ».
Au cours de cette A.G, tous les intervenants ont disséqué la stratégie élaborée pour faire échouer la grève. Le problème épineux des bénévoles a été mis en avant. Certains d’entre eux ont été retenus sur leurs lieux de travail. Profitant de cette aubaine, ce personnel peu ou non qualifié a pu vivre en réalité des rêves nourris : occuper la place des médecins. Conséquence : ces bénévoles ont éprouvé de nombreuses difficultés pour traiter les cas les plus anodins.
Un constat s’impose : les militants sont extrêmement mobilisés parce que conscients de l’enjeu. L’ampleur du mouvement est sans commune mesure avec les grèves sporadiques qui ont jalonné l’histoire du mouvement syndical de notre pays. Les étudiants ont décrété un mot d’ordre de 48 heures (vendredi 17, samedi 18 mai) afin de soutenir les médecins.
Des espoirs sont permis quant à l’issue victorieuse de cette bataille syndicale historique. Si et seulement la direction syndicale ne se perdait pas dans des conjectures politiques et si certains éléments politiques ne tentent pas de caporaliser le mouvement. Ce qui est fort à craindre.
