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Madior Diouf : Une éducation totale

Politique linguistique nationale

La route est longue, Jessica

Mamadou Ndoye Mendoza et Abdou Fall ont été conviés ce mardi 28 juillet à l’ouverture d’un atelier de validation technique technique de politique linguistique nationale. Le ministre Moustapha Guirassy entendait ainsi associer tous ceux qui ont mené le combat des langues nationales.

Le Professeur Madior Diouf était de la partie, dès les années 80, au lendemain des conclusions des Etats généraux sur l’enseignement. Sa position ? Que les langues nationales favorisent une éducation globale.

C’était en 1985. C’est-à-dire depuis Mathusalem.

MADIOR DIOUF

«Il ne faut pas créer le mythe de la démobilisation»


DEPUIS avril 1983, le Syndicat unique et démocтаtique des enseignants du Sénégal (Sudes) semble occuper une place de choix, un partenaire privilégié du gouvernement. La tension sociale, au niveau du corps enseignant, a sensiblement baissé. Quelle a été la stratégie mise en place par l’actuel secrétaire général Madior Diouf pour faire aboutir certaines revendications qu’il qualifie d’«acquis positifs» ? La décrispation qui s’en est suivie est-elle seulement due à l’amitié qui lie M. Diouf au ministre Iba Der Thiam ? Qu’est-ce qui explique la léthargie dans laquelle le Sudes est plongé ? Madior Diouf flirte-t-il avec le pouvoir ? L’école nouvelle est-elle viable à long terme ?

À toutes ces questions, le secrétaire général du Sudes a répondu avec une franchise déconcertante, même s’il a trouvé par moments nos questions franchement «agressives et très proches des thèses des «dissidents». Pendant deux heures, Madior Diouf a tenté de faire le tour d’horizon des épineux problèmes qui secouent le monde de l’éducation.

Voici l’entretien que nous avons eu avec lui au siège du Sudes.

Propos recueillis par El Hadji Momar WADE

Le Devoir : En janvier 1981, les états-généraux ont été convoqués pour rompre avec a politique d’éducation élaborée depuis la colonisation. En avril 1983, nouveau ministre de l’Éducation nationale a pris fonction. Qu’est-ce qui a été fait concrètement jusqu’ici ?

Madior Diouf : «Les états-généraux ont dégagé le profil de l’école de développement qui devrait être une école de rechange pour des raisons diverses ayant trait à son efficacité, à sa rentabilité et à son importance. En outre, de grandes insuffisances ont été constatées. La conséquence naturelle a été de concevoir des orientations, des profils de formation, des fonctions de l’école nouvelle, des conditions de travail, tout cela composant des principes directifs pour en faire une école de développement. Les conclusions n’étaient pas applicables directement.

«La Commission nationale de réforme de l’éducation et de la formation (Cnref) a déposé ses conclusions. Il s’agit de formuler des revendications pour mettre en place l’école nouvelle. Ceci signifie de nombreuses mesures : les conditions d’études, la question des effectifs, celle des fournitures pour décongestionner et per- mettre un travail adéquat dans l’immédiat et préparer l’enseignement des langues nationales.

L.D. : Il avait été préconisé la création d’un institut des langues nationales afin de déboucher sur un enseignement en adéquation avec nos réalités socio-culturelles. Où en est ce projet ? Par ailleurs, certains pédagogues dénoncent la nouvelle orientation de l’école sénégalaise qui risque d’aboutir, si l’on n’y prend garde, à une alphabétisation (avec l’émergence de classes à Dakar) et non à une scolarisation.

M.D.: Les langues nationales doivent aller dans le sens d’une scolarisation totale. Il n’est pas dans nos habitudes de faire des revendications démagogiques.

La mise en place de la réforme doit être progressive. Les classes à double flux sont une innovation. Toute innovation pédagogique doit être évaluée ; l’appréciation syndicale doit découler de son expérimentation avant d’arrêter un rejet ou une adoption définitive. Il n’y a pas de méthodes à rejeter a priori. Nous ne nous laisserons jamais influencer par une appréciation élaborée ailleurs. Nous pensons par et pour nous-mêmes.

Il est trop tôt de parler de bilan ; mais, dès l’instant que nous constaterons des déviances, nous élèverons la voix pour les dénoncer.

L.D. : Monsieur le secrétaire général, certains examens ont été l’objet de controverses cette année, particulièrement le Cepe. Certains enseignants affirment que les sujets ont été beaucoup plus politiques que scolaires. Qu’en pensez-vous ?

M.D.: Quel que soit le régime, l’éducation doit comporter un volet «civisme». Il est tout à fait normal que l’élève sénégalais devienne un citoyen averti ; tout est question de dosage. Peut-être était-il trop tôt malgré tout de donner aux élèves un sujet ayant trait à la levée des couleurs, en dépit de la préparation qui a été faite par le biais de séminaires».

L.D.: Un aspect important a été mis en exergue : la démocratisation de l’enseignement. Les résultats ne sont pas très probants. L’enseignement est aussi élitiste qu’auparavant. Certains observateurs dénoncent même le processus d’alphabétisation engagé. Qu’en est-il exacte- ment ?

M.D.: Nous nous méfions des conceptions mécanistes erronées. La Cnref s’est beaucoup préoccupée de la démocratisation de l’enseignement. Il s’agit de rendre les chances égales pour tous et faire de l’accès à l’école un fait réel. Il ne faut pas que l’enfant soit condamné dès le départ par son origine sociale. Désormais, le recrutement se fait à 7 (sept) ans, il n’est plus question de favoriser les enfants qui fréquentent les jardins d’enfants.

Par ailleurs, la gratuité des fournitures pour les familles démunies doit être réelle et enfin il ne faut plus surcharger les classes. On recrute le maximum d’enfants possible.

L.D.: Abordons maintenant le volet syndical. M. Diouf, vous avez été élu secrétaire général en 1981. Le Sudes a traversé une crise qui a abouti à une scission. Actuellement, quelle est la situation qui prévaut au niveau de votre syndicat ?

M.D.: Seule l’appréciation des enseignants importe. Sur ce plan, je n’ai nullement à me plaindre : les enseignants envoient leurs revendications de toutes les instances avec une efficacité remarquable.

Depuis 1982, il n’y a plus de surexcitation négative. Il est de la démarche du Sudes d’avoir des discours injurieux, de parler de revendications à la légère. Ma préoccupation est payée en retour. Elle a consisté à privilégier les enseignants sur le plan de leur travail, de leurs conditions matérielles et de la gestion du personnel. La différence est fondamentale. En 1981, nous nous sommes mis en grève pour un dialogue avec les autorités, obnibulés que nous étions par des poussières de meetings et des discours enflammés.

L.D.: Certains observateurs ne manquent pas de constater une démobilisation au niveau des militants de base. Ces constatations sont-elles fondées ?

M.D.: Les revendications satisfaites ont une valeur démobilisatrice ; les revendications réglées, la démobilisation est l’aboutissement logique d’un processus dès lors qu’il n’existe plus de blocage. Nous n’avons jamais eu à recourir à la base pour faire des pressions… Tout n’est peut-être pas réglé mais je ne m’en plains pas. Car, il ne faut pas créer le mythe de la démobilisation.

1981 a été une année décisive. Il y a eu des réflexions très approfondies, des acquis importants. Un grand pas a été franchi en ce qui concerne la gestion démocratique. Le résultat a été que nous avons obtenu le règlement de beaucoup de questions importantes : d’abord les arriérés de frais de déplacement, la régularisation de situations administratives et la création de commissions de mutations ; on ne propose plus de poste ou de logement contre de l’argent, tout se fait dans la transparence à tous les niveaux : attribution de bourse, orientation, etc…

Enfin, nous avons obtenu une évolution au sortir des états généraux. L’enseignant devait être logé sans tenir compte de la titularisation. Ainsi, 2.640 enseignants vont-ils bénéficier de l’indemnité de logement. Les autorités vont nous dire ce qu’elles comptent faire pour l’application des conclusions de la Cnref. Le président de la République recevra bientôt le Ben. Notre gestion est collégiale, la gestion “vedettariat” n’est pas mienne.

L.D : Vos anciens camarades, que certains qualifient de “dissidents”, vous ont, semble-t-il; tendu la main. De fortes velléités unitaires se manifestent actuellement. Qu’avez-vous répondu ?

M.D : Je suis frappé par l’écart entre le discours et la pratique. Certains comportements sont immatures : développer des discours unitaires et les saper ensuite par un travail souterrain ; aller en douce à la Fédération internationale des Syndicats de l’Enseignement (Fise), accepter de jouer le rôle de nègre de service du responsable de cette instance sont des actes irresponsables et indignes que nous dénonçons avec virulence. Toute unité suppose des conditions préalables.

Nous avons élaboré un règlement intérieur ; les camarades sanctionnés ne l’ignorent guère. A toutes les séances de la Ca du Sudes, nos membres manifestent une réelle ouverture. Les camarades doivent respecter les règlements et aller militer à leurs bases respectives.

L.D: Justement, certains dissidents prétendent que vous flirtez ouvertement avec le régime. Certes, vous appartenez à un parti politique mais cela n’influence guère votre action syndicale. En outre, vous êtes un ami de longue date de l’actuel ministre. Votre position n’est peut-être pas confortable. Cette situation ne risque-t-elle pas de donner beaucoup de crédit à ces affirmations ?

M.D.: Certains militants ont un comportement souterrain, d’autres sont agressifs. J’ai l’habitude des disgressions, cela ne m’émeut plus. Depuis 1983, l’actuel ministre de l’Education a élaboré un plan d’action devant le Ben à l’auditorium de l’Université ; ce plan d’action a été ouvert. Mon amitié avec Iba Der Thiam n’a rien à voir avec mes positions syndicales.

Hostiles à ce plan, mes anciens camarades m’en ont voulu. Pour moi, l’intérêt national passe avant toute autre considération. Le ministre de l’Education nationale ne me dérange pas au sens où cela me bloquerait. Le dialogue est toujours possible. Peu m’importe ce qu’il peut développer, l’essentiel est que les principes d’une action commune soient mis en exergue. Je peux travailler en tant que syndicaliste dans son action.

L.D.: Vous avez, si j’ose dire, une triple vie : syndicale, professionnelle et politique. Comment faites-vous pour remplir tous vos devoirs ?

M.D.: En travaillant. J’ai la chance d’avoir une épouse qui me comprend. Mes enfants sont travailleurs et ils arrivent à identifier l’essentiel du superflu.

Ma maison n’est pas un siège ; par conséquent, mes enfants ne sont pas perturbés par mes activités syndicales ou politiques.

PAGE 7, LE DEVOIR NO 9, AOÛT 1985