L’économe bleue : Un levier stratégique de croissance

L’ÉCONOMIE BLEUE AU SENEGAL A L’HORIZON 2050
Un levier stratégique de croissance et de transformation économique
Faire de la mer, des cours d’eau, des ports, de la pêche, de l’aquaculture, de la logistique et des activités maritimes des moteurs de transformation structurelle de l’économie sénégalaise
Avec près de 750 kilomètres de côtes, un important réseau fluvio-lacustre et une position géographique stratégique sur la façade atlantique de l’Afrique de l’Ouest, le Sénégal dispose d’un potentiel considérable dans le domaine de l’économie bleue. Pourtant, une part importante de ce potentiel demeure encore insuffisamment valorisée.
Par Dr Djiby NDAO
Introduction
Le discours prononcé par le président de la République, Son Excellence Bassirou Diomaye Diakhar Faye, lors de l’ouverture du Forum international sur le développement durable des transports maritimes et de la logistique dans l’économie bleue, met en évidence une orientation stratégique : faire de la mer, des cours d’eau, des ports, de la pêche, de l’aquaculture, de la logistique et des activités maritimes des moteurs de transformation structurelle de l’économie sénégalaise. Cette orientation s’inscrit directement dans l’ambition du référentiel Sénégal2050, qui vise à construire une économie souveraine, productive, compétitive, inclusive et durable.
L’enjeu dépasse donc la seule exploitation des ressources marines. Il s’agit de construire autour de l’économie bleue un véritable système productif capable de stimuler la croissance, créer des emplois, attirer des investissements, développer les territoires et renforcer la compétitivité internationale du Sénégal.
I) Une économie bleue déjà contributrice à l’activité économique
L’économie bleue ne constitue pas une activité économique marginale. Elle regroupe un ensemble de secteurs liés aux espaces marins, côtiers et fluvio-lacustres : pêche, aquaculture, transport maritime, activités portuaires, logistique, tourisme côtier, construction et réparation navales, énergies renouvelables, biotechnologies marines et services associés.
Le discours présidentiel souligne notamment que les activités portuaires de Dakar auraient généré, entre 2022 et 2024, environ 700 milliards de FCFA, soit près de 4 % du PIB, tout en soutenant environ 170.000 emplois.
Au-delà du chiffre, cette donnée permet de comprendre le potentiel d’effet multiplicateur de l’économie bleue. Une activité portuaire dynamique ne produit pas seulement des recettes directement liées aux opérations portuaires ; elle stimule également le transport, l’entreposage, la manutention, les services financiers, l’assurance, les activités douanières, le commerce, la maintenance, la restauration et une multitude de services connexes.
L’économie bleue doit ainsi être considérée comme un écosystème productif, et non comme une juxtaposition de secteurs indépendants.
II) De la position géographique à l’avantage économique

La position du Sénégal constitue un avantage géoéconomique important : situé à l’extrémité occidentale du continent africain et disposant d’une ouverture directe sur l’Atlantique, le pays peut jouer un rôle dans les échanges entre l’Afrique de l’Ouest, l’Europe, les Amériques et d’autres marchés internationaux. Mais une position géographique avantageuse ne devient un avantage économique que lorsqu’elle est accompagnée d’infrastructures, de services compétitifs et d’une politique logistique cohérente. C’est précisément l’un des enjeux des projets évoqués par le président de la République : le port en eau profonde de Ndayane, la modernisation du Port autonome de Dakar à travers le projet Jaambar, le port minéralier et vraquier de Bargny-Sendou ainsi que la modernisation des ports de pêche. Ces infrastructures peuvent contribuer à améliorer la capacité du Sénégal à capter davantage de valeur ajoutée issue des échanges commerciaux.
L’objectif ne devrait donc pas être uniquement d’augmenter le volume des marchandises transitant par les ports sénégalais, mais également de développer autour de ces flux une base productive nationale. Autrement dit, le véritable enjeu est de passer du simple transit à la création de valeur.
III) Ndayane et les corridors logistiques :
un potentiel effet d’entraînement territorial
Le développement portuaire ne peut produire tous ses effets économiques que s’il est connecté au reste du territoire. C’est pourquoi la question des corridors logistiques occupe une place centrale dans la stratégie présentée dans le discours présidentiel.
Les infrastructures portuaires doivent être reliées efficacement aux zones agricoles, minières et industrielles. Une amélioration de la logistique peut réduire les délais de transport, diminuer certains coûts, améliorer la prévisibilité des chaînes d’approvisionnement et renforcer la compétitivité des entreprises sénégalaises. Cette logique rejoint l’approche de territorialisation mise en avant dans la Stratégie nationale de développement 2025-2029, notamment à travers la structuration du développement autour des pôles-territoires. L’économie bleue peut ainsi devenir un instrument de rééquilibrage territorial.
Les zones côtières peuvent développer les activités portuaires et industrielles, tandis que les territoires fluviaux et lacustres peuvent bénéficier d’activités liées au transport, à la pêche, à l’aquaculture, au tourisme et à la transformation des produits. L’objectif doit être de créer des chaînes de valeur territorialisées, reliant production, transformation, transport, commercialisation et exportation.
IV) La pêche et l’aquaculture : transformer une ressource naturelle en chaîne de valeur
La pêche constitue l’un des piliers traditionnels de l’économie bleue sénégalaise. Cependant, la croissance économique ne dépend pas uniquement de la quantité de ressources prélevées ; elle dépend également de la capacité du pays à transformer localement ces ressources et à développer les activités situées en amont et en aval.
La modernisation des ports de pêche, annoncée dans le discours présidentiel, peut donc être accompagnée par le développement des infrastructures de conservation, de la chaîne du froid, de la transformation agroalimentaire et halieutique, de la commercialisation, de l’aquaculture, de la recherche scientifique et de la formation professionnelle. Cette approche permettrait d’augmenter la valeur ajoutée créée localement. L’enjeu est particulièrement important pour l’emploi des jeunes et des femmes, notamment dans les activités de transformation, de commercialisation et de services. Mais cette transformation doit impérativement respecter la capacité de renouvellement des ressources halieutiques. Une économie bleue durable ne peut reposer sur une surexploitation du capital naturel.
V) Le capital naturel comme facteur de production
L’un des apports majeurs de l’économie bleue à la stratégie Sénégal2050 réside dans la possibilité de concilier croissance économique et préservation du capital naturel. Le capital naturel marin et côtier constitue en effet un actif économique. Les mangroves, les zones humides, les ressources halieutiques, les écosystèmes côtiers et les cours d’eau rendent des services économiques et environnementaux importants.
La dégradation de ces écosystèmes peut générer des coûts considérables : diminution des ressources halieutiques, érosion côtière, pertes touristiques, dégâts liés aux phénomènes climatiques et réduction des revenus des communautés dépendantes des ressources naturelles. L’économie bleue doit donc intégrer une logique de gestion durable du capital naturel. Cela implique notamment de renforcer la surveillance des espaces maritimes, de lutter contre la pêche illicite, de préserver les écosystèmes côtiers, de réduire les pollutions et d’améliorer la connaissance scientifique des ressources.
La durabilité n’est donc pas une dimension périphérique de l’économie bleue. Elle constitue une condition de sa viabilité économique à long terme.
VI) La logistique et le commerce extérieur : un enjeu majeur de compétitivité
Pour un pays comme le Sénégal, la compétitivité des entreprises dépend également du coût et de la fiabilité des échanges. Une logistique plus performante peut contribuer à améliorer la compétitivité des exportations sénégalaises et à faciliter l’accès des entreprises aux marchés régionaux et internationaux. C’est ici que l’économie bleue rejoint directement la problématique du commerce extérieur. Le développement des ports, des corridors et des services logistiques doit permettre de mieux connecter les entreprises sénégalaises aux marchés de la CEDEAO, de l’Afrique continentale et aux marchés internationaux.
L’objectif de Sénégal2050 ne devrait donc pas être uniquement de faire du Sénégal une plateforme de transit, mais une plateforme productive et logistique, capable d’attirer les investissements tout en permettant aux entreprises nationales de mieux participer aux chaînes de valeur régionales et mondiales.
Un port performant peut augmenter le volume du commerce sans nécessairement augmenter dans les mêmes proportions la valeur ajoutée nationale. Pour maximiser l’impact sur la croissance, il faut donc favoriser l’implantation d’activités industrielles, logistiques et de transformation autour des infrastructures portuaires.
VII) Le Compact régional du MCC : une opportunité pour l’économie bleue
Le troisième Compact du Millennium Challenge Corporation, alors en cours de formulation, constitue un autre élément important de cette dynamique. Présenté en novembre 2024 comme un programme à dimension régionale centré sur l’économie bleue, il devait couvrir les écosystèmes marins, côtiers et fluvio-lacustres et s’inscrire dans la perspective du nouveau référentiel Sénégal 2050. L’intérêt économique d’un tel programme réside notamment dans son approche intégrée.
L’économie bleue ne peut être développée uniquement à travers des investissements isolés. Elle nécessite des infrastructures, des compétences, des institutions efficaces, des financements, des données, des capacités de transformation et des débouchés commerciaux. L’approche territoriale mise en avant dans la formulation du Compact peut également contribuer à mieux répartir les bénéfices économiques des investissements au-delà de Dakar.
La logique doit être celle d’un développement articulant infrastructures, territoires, entreprises, ressources naturelles et capital humain.
VIII) Le capital humain : la condition souvent sous-estimée
L’un des points particulièrement importants du discours présidentiel concerne la formation. Le projet d’une grande école des métiers de l’économie bleue, appelée à évoluer à terme vers une université dédiée, répond à un besoin structurel.
Le développement d’une économie maritime moderne nécessite des compétences dans de nombreux domaines tel que la navigation. la gestion portuaire, logistique l’ingénierie maritime, la construction et réparation navales, la pêche durable, l’aquaculture… La formation constitue donc un investissement productif. Elle permet de réduire la dépendance à l’expertise extérieure, d’améliorer la productivité du travail et de favoriser l’émergence d’entreprises nationales capables de répondre aux besoins des nouveaux secteurs.
Dans la perspective de Sénégal2050, l’enjeu sera de créer un véritable capital humain maritime sénégalais.
IX) Digitalisation et économie bleue : vers une logistique plus intelligente
Le développement de l’économie bleue doit également s’appuyer sur la transformation numérique. La digitalisation des chaînes logistiques peut améliorer la traçabilité des marchandises, faciliter les procédures, réduire certains délais et améliorer la coordination entre les différents acteurs ; elle peut également contribuer à la lutte contre certaines pratiques illicites grâce à une meilleure traçabilité des opérations.
Dans cette perspective, les investissements numériques doivent être considérés comme des investissements productifs au même titre que les infrastructures physiques.
Le couple port-infrastructure et données-numérique pourrait ainsi devenir l’un des déterminants de la compétitivité maritime du Sénégal.
X) Les obligations bleues et le financement de la transformation
La réalisation de cette ambition nécessite cependant des ressources financières importantes. Le président de la République a évoqué le recours à des instruments innovants, notamment les obligations bleues, afin de mobiliser l’épargne nationale et les capitaux privés. Ces instruments peuvent contribuer au financement de projets liés à la protection des océans, à l’aquaculture durable, aux infrastructures portuaires, à la gestion des ressources hydriques ou encore à la résilience climatique. Mais leur utilisation doit être accompagnée d’une gouvernance rigoureuse.
L’endettement destiné à financer l’économie bleue doit générer des actifs économiques, des recettes, des gains de productivité ou des externalités suffisamment importantes pour justifier son coût. La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir comment financer l’économie bleue, mais comment transformer le financement en capacité productive durable.
XI) Quel impact potentiel sur la croissance du Sénégal ?
L’impact de l’économie bleue sur la croissance peut être analysé à travers plusieurs canaux.
Premier canal : l’investissement
Les infrastructures portuaires, logistiques, industrielles et numériques augmentent la capacité productive de l’économie.
Deuxième canal : l’emploi
La pêche, l’aquaculture, la logistique, le transport maritime, le tourisme, la construction navale et les services associés peuvent générer des emplois directs et indirects.
Troisième canal : la productivité
Une meilleure infrastructure logistique réduit les coûts et les délais, améliorant ainsi la compétitivité des entreprises.
Quatrième canal : les exportations
Une plateforme portuaire et logistique performante peut faciliter l’accès des produits sénégalais aux marchés régionaux et internationaux.
Cinquième canal : l’investissement privé
Des infrastructures de qualité peuvent améliorer l’attractivité du Sénégal pour les investisseurs souhaitant accéder au marché ouest-africain.
Sixième canal : le développement territorial
La connexion des zones côtières, fluviales et intérieures aux corridors économiques peut contribuer à une meilleure répartition géographique de l’activité.
Septième canal : l’innovation
Les biotechnologies marines, les énergies renouvelables, la digitalisation et les nouveaux services maritimes peuvent créer de nouveaux secteurs de croissance.
L’économie bleue peut donc agir simultanément sur l’offre productive, l’emploi, les exportations, l’investissement et la productivité.
XII) Les risques à maîtriser
L’ambition de Sénégal2050 ne pourra cependant être atteinte par les seules infrastructures. Plusieurs risques doivent être anticipés.
Le premier est celui de la dégradation environnementale. Une croissance fondée sur la surexploitation des ressources halieutiques finirait par réduire la capacité productive du secteur.
Le deuxième est celui d’une économie portuaire essentiellement tournée vers le transit. Si la valeur ajoutée demeure concentrée dans les opérations de passage, l’effet sur la transformation structurelle nationale pourrait rester limité.
Le troisième concerne le financement. Les grands projets doivent faire l’objet d’une analyse rigoureuse de leur rentabilité économique, sociale et environnementale.
Le quatrième concerne la gouvernance. La multiplicité des acteurs nécessite une coordination forte entre l’État, les collectivités territoriales, les entreprises privées, les pêcheurs, les organisations professionnelles, les chercheurs et les partenaires techniques et financiers.
Enfin, la formation doit évoluer suffisamment rapidement pour accompagner les besoins nouveaux de l’économie maritime.
Conclusion :
L’économie bleue peut constituer l’un des piliers de la transformation structurelle du Sénégal à l’horizon 2050.
Le pays possède les ressources naturelles, la position géographique et le potentiel humain nécessaires pour développer une véritable économie maritime. Les projets portuaires, les corridors logistiques, la modernisation de la pêche, l’aquaculture, le tourisme, la construction navale, la digitalisation et la formation peuvent créer un écosystème économique capable de produire davantage de valeur ajoutée.
Mais la réussite de cette stratégie dépendra d’une condition fondamentale : ne pas confondre exploitation des ressources et transformation économique.
L’objectif de Sénégal 2050 doit être de transformer l’avantage maritime du Sénégal en avantage productif national. Il s’agit de passer de la mer comme espace géographique à la mer comme espace économique ; du port comme infrastructure au port comme écosystème productif ; du transit comme activité au transit comme point de départ de chaînes de valeur ; de la ressource halieutique comme produit à la ressource comme base d’une industrie ; de la position géographique comme avantage naturel à la compétitivité logistique comme avantage construit.
Dans cette perspective, l’économie bleue peut devenir un puissant accélérateur de la croissance sénégalaise, à condition que les investissements soient accompagnés d’une politique industrielle, commerciale, logistique, environnementale et de formation cohérente.
Le véritable enjeu de Sénégal2050 est ainsi de faire de l’Atlantique, des fleuves, des lacs et des territoires côtiers non pas de simples frontières ou espaces de ressources, mais de véritables territoires de production, d’innovation, d’emploi et de souveraineté économique.
La formule prononcée lors du Forum résume finalement cette ambition : « La mer n’oublie jamais ceux qui la respectent. » Pour le Sénégal, la respecter signifie aussi la connaître, la protéger, la gouverner et surtout transformer durablement son potentiel en prospérité partagée.
Dr Djiby NDAO
Membre fondateur Kiiraay ,
Membre club koom-koom
Membre des cadres du parti Kiiraay.
