GMT Pile à l'heure

La Ligne du Devoir

Emily, Lisa, Marième Lettre marine du 26 septembre

Lettre marine du 26 septembre 2021

 Emily, Lisa, Marième, mes filles, mes chères filles, …

 

Chaque année, El Hadji Ibrahima Ndaw s’adresse à ses trois filles disparues dans la tragédie du bateau « Le Joola » ; inlassablement, il intitule son texte “Lettre marine”. Pour  2021, Ndaw leur parle d’Histoire, celle des Noirs d’Afrique.

 

Par El Hadji Ibrahima NDAW

Mes filles, cette année je vais tenter à vous livrer une petite tranche de l’histoire des Noirs d’Afrique. Je laisse le soin aux historiens de profession de combler les inévitables lacunes.

Depuis l’aube des temps, les conflits ont toujours émaillé l’évolution des hommes sur cette terre que nous partageons pourtant tous. Les Ecritures révélées-la Thora, la Bible, le Coran– nous apprennent qu’en des temps immémoriaux, le seul couple sur terre, Adam et Eve, a vu sa famille disloquée, par suite de désobéissance, des querelles intestines et dispersée à travers le monde.

L’humanité connaît alors ses premières affres sur terre et son évolution sera chaotique, revêtant souvent des aspects liés à son environnement et à sa survie en général. De siècle en siècle, les cassures se suivent et ne se ressemblent pas. Des populations plus fortes envahissent d’autres plus faibles pour avoir plus d’espace vital ; certaines le font pour survire. Les empires, les royaumes naissent, se battent entre eux et meurent pendant qu’ailleurs des regroupements identitaires s’organisent et se fortifient ; pour disparaître à leur tour pour faits de guerre. Et ce cycle immuable et infernal de se poursuivre inlassablement. Pour dire que le monde vit depuis toujours au gré de ces terribles moments de ravages, de destructions et de carnages sans nombre, émaillées de temps en temps par de grandes épidémies aux origines parfois inconnues ou imparfaitement connues.

L’Afrique, pour sa part, a subi l’esclavage, la colonisation, la période subtile de la ‘’décolonisation’’ avec le monstre hideux, ‘’la Françafrique’’. Le monde avance à un rythme effréné certes. Mais tous ses habitants n’avancent pas au même rythme de développement économique, social et culturel pour des raisons diverses qu’il faut souvent rechercher dans leur façon de gérer leurs terroirs.

En Occident, les Anglais, les Portugais, les Espagnols, les Hollandais jadis les ‘’maîtres’’ de la mer, lancent leurs caravelles sur les flots, à la découverte de terres vierges. Ils envahissent l’Amérique alors habitée par des Aborigènes appelés indiens ou peaux rouges et s’aventurent jusqu’aux côtes de l’Afrique, continent partiellement occupé mais où se détachent, par leur puissance et leur richesse, de puissants empires et royaumes.

Ce sera le début pour l’Afrique de combats parfois épiques contre les assauts de ces étrangers. La richesse de cette contrée sauvage par l’environnement mais faible et sous armée est découverte. 

La France est la dernière à se lancer réellement dans cette aventure. Elle n’a pas les moyens déployés par les autres pays. Le développement industriel et la technologie aidant, l’Afrique sera l’épicentre d’une course acharnée par l’Occident, pour ses hommes et ses richesses. Terre relativement vierge de toute industrie mais pleine de ressources, l’Afrique noire vit repliée sur elle-même, protégée par les mers, les cours d’eau et les forêts souvent denses et impénétrables. C’est dans ce contexte que se déclencheront des évènements qui vont la marquer à jamais : la triste et ignoble traite des Noirs, la colonisation, les indépendances ’’couplées’’ à la sinistre et hideuse françafrique.

Mes filles, la traite des Noirs est rendue possible à l’époque des faits, puisqu’il n’existait aucune entité au plan mondial pour gérer les dissensions entre les peuples. C’était la jungle qui prédominait ; l’emporte celui qui dispose de tous les moyens matériels et humains. L’Amérique -actuels USA- alors peuplée d’Aborigènes encore appelés “Peaux rouges”, est envahie et sa population autochtone anéantie ou parquée en des lieux choisis. Cette nouvelle colonie européenne d’Amérique -constituée principalement d’Anglais-, s’installe donc dans cette vaste étendue de terre hostile mais gorgée de richesses de toute nature. Les Etats-Unis d’Amérique viennent de naître et, pour rentabiliser leurs immenses plantations, on fait appel aux négriers, les marchands d’esclaves, pour la plupart des Occidentaux. C’est le début de la grande et ignoble traite des Noirs. Le code noir, une loi créée par l’Empereur français de l’époque, l’Eglise et les riches commerçants, est codifié pour renforcer chez les Occidentaux que les Noirs sont assimilables à du bétail, qu’il est donc légitime et légal d’en acquérir selon les conditions commerciales des marchés en cours.

A la fin officielle de cette traite, combattue partout par les intellectuels éclairés et les humanistes, l’Occident déjà présent sur les côtes africaines entreprend alors méthodiquement d’occuper l’Afrique à la suite d’un découpage historique et inique. La colonisation vient ainsi d’être entérinée. Les Noirs n’ont fini de panser leurs cicatrices de l’esclavage qu’ils se retrouvent dans un système d’asservissement initié par la France qui applique une gouvernance directe impliquant la vassalisation ou l’élimination des autorités autochtones traditionnelles. Le rôle de l’administration coloniale est donc d’étendre et de renforcer le contrôle militaire sur les colonies, de protéger les ressortissants de la métropole, d’épauler parfois le travail de « civilisation » des missionnaires. Pour réussir et pérenniser cette entreprise, rien n’est laissé au hasard. Tout l’arsenal politique, militaire, intellectuel, évangélique, commercial est mis à contribution.

Durant toutes ces périodes pleines de péripéties douloureuses, l’âme noire se trouve asservie, écartelée, annihilée puis corrompue et ses ressources spoliées sans états d’âme.

En Afrique francophone, le cheminement de l’empire colonial se déroule ainsi jusqu’à la deuxième guerre mondiale, la plus avilissante pour la France occupée par les troupes allemandes. La résistance s’organise autour du Général De Gaule. La fragilité de la grande métropole est mise à nu. De Gaule lève des troupes jusque dans les colonies. Cette conjonction des faits favorisera, dans l’empire colonial français, l’émergence d’une prise de conscience entre les communautés sous tutelle.

Mes filles, à la fin de la guerre, les intellectuels africains prennent conscience qu’il est temps, pour leurs pays respectifs, de s’affranchir de la domination française. De Gaulle y souscrira, mais à sa manière en instituant un cabinet dirigé par Jacques Foccart pour gérer les indépendances à venir. Ainsi naît la fameuse ‘’françafrique’’ dont les membres, pour renforcer la prégnance de la France sur les Etats naissants, font appel à des mercenaires, des baroudeurs reconvertis, etc. Un monstre redoutable, perfide et cruel dont les éléments engagés dans cette inique œuvre sont sans pitié. Aussi, toute velléité de souveraineté pleine et entière est toujours mal venue et mortellement combattue. Et cela tous nos dirigeants le savent.

Les séquelles de toutes ses périodes vécues par le noir d’Afrique à travers des siècles laissent entrevoir la difficulté qu’il éprouve pour se soustraire de toutes ces pesanteurs accumulées. Construire son pays en se servant des méthodes pensées et élaborées par sa tutelle d’antan ou bien opérer une rupture en partant de ses propres valeurs de civilisation. L’environnement socio-culturel n’étant pas le même qu’en Occident, l’on devine aisément l’effroyable dilemme qui peut agiter les esprits.

‘’La France sans l’Afrique, ce serait la bombe nucléaire sans uranium, l’industrie sans pétrole, la faillite pour les nombreuses sociétés françaises qui surexploitent le bois, le coton, les phosphates, les minerais, le cacao...’’ disait le président Charles De Gaulle. Ce constat terrible, cette sentence sans appel de la plus haute autorité de l’époque perdure encore et n’est pas sans conséquence dans les rapports entre l’Occident et nous.

Mes chères filles, le sentiment que les puissants de ces époques-là déteignent sur ceux qui prétendent  gérer le monde actuellement reste vivace dans les esprits. Les slogans humanistes ou humanitaires cachent mal leur propension souvent subtilement déclinée d’organiser le monde selon leur vision. La  terrible pandémie de la Covid-19 qui sévit depuis 2019 où les pays plus nantis et plus puissants se disputent les vaccins au détriment des pays pauvres et démunis ; où les planches à billets fonctionnent pour les uns selon leurs besoins exprimés en oubliant les autres. Le monde va de plus en plus mal, les moins nantis souffrent de la déstructuration de leurs tissus économiques, industriels et sociaux.

Ainsi va notre histoire mes chères filles adorées. Chaque jour qui passe renforce mes sentiments d’inquiétude quant à notre capacité à comprendre que notre destin est l’affaire de tous et pas seulement de nos politiciens qui passent le plus clair de leur temps à batailler pour rien.

 

 

 

 

%d blogueurs aiment cette page :