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Économie verte et croissance durable : Horizon 2050

Article d’analyse économique et de prospective stratégique

Par Dr Djiby NDAO

Introduction : Faire de la transition écologique un moteur de souveraineté économique

La transition écologique constitue aujourd’hui l’un des enjeux majeurs de la transformation des économies contemporaines. Longtemps considérée comme une contrainte supplémentaire pour les politiques de développement, elle s’impose désormais comme une opportunité stratégique de création de richesses, de modernisation industrielle, de diversification productive et de renforcement de la souveraineté économique. Pour les pays en développement, notamment ceux du continent africain, l’enjeu consiste à concilier l’accélération de la croissance, la création d’emplois décents, la réduction de la pauvreté et la préservation des ressources naturelles.
Le Sénégal se trouve précisément à la croisée de ces impératifs. Faiblement contributeur aux émissions mondiales de gaz à effet de serre à l’échelle internationale, le pays demeure particulièrement exposé aux conséquences du changement climatique. L’érosion côtière, les inondations récurrentes, la dégradation des terres, la salinisation des sols, la raréfaction de certaines ressources halieutiques et les tensions sur la disponibilité de l’eau fragilisent les bases productives de l’économie nationale. Ces phénomènes affectent directement l’agriculture, l’élevage, la pêche, le tourisme, les infrastructures et, plus largement, les conditions de vie des populations.
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de savoir comment protéger l’environnement, mais comment transformer cette exigence en un véritable levier de développement économique. L’économie verte doit être pensée comme une politique de transformation structurelle : produire davantage de valeur ajoutée localement, améliorer la productivité, développer des filières industrielles compétitives, créer des emplois durables et réduire les vulnérabilités économiques, énergétiques et climatiques.
Cette orientation trouve un prolongement stratégique dans la Vision Sénégal 2050, qui ambitionne de bâtir un Sénégal souverain, juste et prospère, reposant notamment sur une économie productive et compétitive, un capital humain de qualité, un développement territorial durable, une gouvernance exemplaire et une souveraineté renforcée.
La Stratégie nationale d’industrialisation verte (SNIV) 2026-2030, telle que présentée dans les éléments de cadrage fournis, constitue à cet égard une opportunité de rapprocher les objectifs industriels, énergétiques, environnementaux et sociaux. Toutefois, la réussite de cette ambition dépendra moins de l’accumulation de stratégies que de la capacité à mobiliser les financements, à coordonner l’action publique, à développer les compétences nationales et à mesurer les résultats obtenus.
L’analyse qui suit défend une thèse centrale : à l’horizon 2050, l’économie verte ne pourra devenir un moteur de croissance durable au Sénégal que si elle est intégrée au cœur de la politique industrielle, de la stratégie énergétique, de la politique agricole, de la gestion budgétaire et de la promotion de l’emploi.

I. L’économie verte : un impératif macroéconomique et une opportunité de transformation structurelle.

1.1. Du développement conventionnel à une croissance durable et inclusive
L’économie verte désigne un modèle économique qui cherche à améliorer le bien-être humain et l’équité sociale tout en réduisant les risques environnementaux et la dégradation des ressources naturelles. Elle ne se limite donc ni à la protection de l’environnement ni au développement des énergies renouvelables. Elle implique une transformation des modes de production, de consommation, d’investissement et de gestion des ressources publiques.
Cette approche s’inscrit dans la dynamique internationale engagée depuis le Sommet de la Terre de Rio en 1992, consolidée par l’Accord de Paris de 2015 et par les Objectifs de développement durable des Nations unies. Elle suppose de réconcilier trois dimensions indissociables : la performance économique, la justice sociale et la soutenabilité environnementale.
Pour le Sénégal, cette transition doit répondre à une difficulté structurelle : comment accélérer l’accumulation de capital productif et la création de valeur ajoutée sans accroître la vulnérabilité aux chocs climatiques, la dépendance énergétique et la pression sur les ressources naturelles ?
La réponse passe par une réorientation progressive de l’investissement vers des activités capables de produire simultanément des gains économiques, sociaux et environnementaux. Il s’agit notamment de l’agro-industrie durable, des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique, de la gestion des déchets, de la construction bioclimatique, de l’aquaculture durable, de la restauration des écosystèmes et des services environnementaux.
L’intérêt économique de cette orientation est majeur : en réduisant les pertes agricoles, les dépenses énergétiques, les coûts de pollution et les dommages provoqués par les catastrophes naturelles, l’économie verte peut améliorer la productivité globale des facteurs, préserver le capital naturel et renforcer la compétitivité des entreprises.

1.2. Le coût économique de l’inaction climatique
Le changement climatique doit être appréhendé comme un risque macroéconomique, et non comme une simple question environnementale.
Dans son Rapport national sur le climat et le développement du Sénégal, la Banque mondiale estime que, sans action suffisante, les pertes économiques annuelles pourraient atteindre 3 à 4 % du PIB dès 2030, puis 9,4 % du PIB à l’horizon 2050. Le rapport avertit également que plus de deux millions de Sénégalais pourraient basculer dans la pauvreté d’ici le milieu du siècle sous l’effet des risques climatiques. Ces projections mettent en évidence un enjeu essentiel : les dommages climatiques peuvent annuler une partie des gains de croissance et compromettre la soutenabilité des finances publiques. Une inondation majeure peut détruire des infrastructures, interrompre l’activité des entreprises et imposer des dépenses publiques imprévues. Une sécheresse prolongée peut diminuer les revenus agricoles, accroître les besoins d’importation alimentaire et exercer une pression sur les prix.
Les effets se transmettent ainsi à l’ensemble de l’économie par plusieurs canaux : baisse de la production, perte de revenus, recul de la consommation, hausse des dépenses de reconstruction et détérioration potentielle du solde budgétaire.
L’enjeu est particulièrement important pour un pays dont une partie substantielle de l’activité économique et des infrastructures est concentrée dans les espaces côtiers. L’érosion du littoral, la salinisation des terres et la fragilisation des activités de pêche et de tourisme menacent à la fois le patrimoine productif et les moyens de subsistance des populations.
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat confirme que les économies africaines, malgré leur faible contribution historique aux émissions mondiales, subissent déjà des dommages liés au changement climatique, notamment sur la production alimentaire, l’eau, la biodiversité et la croissance économique. 
La première justification économique de la transition verte est donc préventive : éviter que les pertes de capital naturel et les dommages climatiques ne deviennent un frein durable à la croissance.

1.3. Une transition déjà inscrite dans les politiques publiques sénégalaises
Le Sénégal n’aborde pas cette question sans acquis institutionnels. Depuis 2014, le pays participe à l’initiative PAGE (Partnership for Action on Green Economy), qui accompagne les États dans l’intégration de l’économie verte inclusive dans leurs politiques de développement.
Les travaux soutenus par PAGE ont notamment contribué à la réflexion sur les emplois verts, l’industrialisation écologique, la valorisation des déchets, le financement climatique, la formation des décideurs et la modélisation des effets économiques et environnementaux des politiques publiques. La Plateforme nationale sur l’économie verte constitue également un cadre de concertation entre les administrations, les collectivités territoriales, le secteur privé, les universités et la société civile. 
Ces acquis montrent que les fondements conceptuels et institutionnels de la transition sont déjà présents. Le défi consiste désormais à passer de l’élaboration des stratégies à leur exécution, avec des financements identifiés, des responsabilités clairement réparties et des résultats mesurables.

II. Vision Sénégal 2050 : faire de l’économie verte un pilier de la souveraineté productive

2.1. Inscrire la transition écologique dans la transformation systémique
La Vision Sénégal 2050 ambitionne de construire une nation souveraine, juste et prospère, reposant sur une économie productive et compétitive, une société inclusive, une gouvernance exemplaire, un aménagement territorial durable et une souveraineté renforcée. Le Masterplan 2025-2034 constitue la première déclinaison stratégique et opérationnelle de cette vision. 
Cette architecture stratégique offre une occasion de dépasser l’approche sectorielle de l’environnement. La transition écologique doit être intégrée aux décisions d’investissement industriel, aux politiques d’emploi, aux stratégies d’exportation, à la planification territoriale et à la gestion des finances publiques.
Une politique industrielle verte, par exemple, ne peut se limiter à construire des zones industrielles. Elle doit garantir un approvisionnement énergétique compétitif, des infrastructures d’assainissement, une gestion maîtrisée de l’eau, des normes environnementales applicables et un accès au financement pour les entreprises locales.
De même, une politique agricole durable ne peut se réduire à la distribution d’intrants ou à l’extension des superficies cultivées. Elle doit intégrer la maîtrise de l’eau, la restauration des sols, la mécanisation adaptée, le stockage, la transformation agroalimentaire et la réduction des pertes après récolte.
La cohérence entre ces politiques est déterminante. C’est précisément cette articulation qui permettra de transformer la croissance en développement structurel.

2.2. La transformation locale comme principe directeur
La souveraineté économique suppose que le Sénégal capte une part plus importante de la valeur créée à partir de ses ressources. Dans les filières agricoles, halieutiques, énergétiques et minières, la priorité doit être accordée à la transformation locale, à l’amélioration des capacités technologiques et à l’émergence de fournisseurs nationaux.
L’économie verte peut contribuer à cette ambition à travers plusieurs mécanismes :

La substitution productive : développer localement des équipements, des matériaux et des services environnementaux qui sont actuellement importés.

La montée en gamme : améliorer la qualité, la traçabilité et la valeur ajoutée des produits agricoles, halieutiques et industriels.

La diversification des exportations : développer des biens et services compétitifs répondant aux normes environnementales des marchés internationaux.

La densification du tissu entrepreneurial : favoriser l’émergence de PME et de PMI capables de fournir les zones industrielles, les projets énergétiques et les services de gestion environnementale.

Il s’agit ainsi de transformer la transition écologique en politique de compétitivité et d’industrialisation. La réduction de l’empreinte environnementale ne doit pas être obtenue au prix d’une dépendance accrue aux équipements importés ; elle doit, au contraire, encourager l’apprentissage technologique, la formation professionnelle et la constitution de chaînes de valeur nationales.

III. Les principaux leviers sectoriels d’une économie verte compétitive

3.1. Accélérer l’industrialisation verte et la transformation locale
L’industrialisation constitue l’un des principaux leviers de la transformation structurelle. Toutefois, son efficacité dépend de la capacité à accroître la productivité, à créer des emplois qualifiés et à renforcer les liens entre les entreprises industrielles et le reste de l’économie.
La Stratégie nationale d’industrialisation verte (SNIV) 2026-2030, présentée dans les éléments de cadrage communiqués, s’inscrit dans cette perspective. Les objectifs annoncés comprennent une enveloppe de 350 milliards de FCFA, le déploiement de 45 zones industrielles et de 30 zones agro-industrielles. Ces ambitions visent à rapprocher les lieux de production agricole des infrastructures de transformation, à développer les chaînes de valeur et à soutenir la création d’emplois.
Ces montants et objectifs doivent néanmoins être rapportés au document officiel de la stratégie et à son plan de financement avant d’être considérés comme des engagements définitivement validés.
Pour transformer cette ambition en résultats économiques, cinq conditions doivent être réunies. Premièrement, les zones industrielles doivent bénéficier d’un approvisionnement énergétique fiable et compétitif.

Deuxièmement, elles doivent disposer d’infrastructures adaptées de traitement des eaux usées, d’approvisionnement en eau et de gestion des déchets.

Troisièmement, les PME nationales doivent pouvoir accéder au foncier, au crédit, aux marchés et aux technologies.

Quatrièmement, les dispositifs de formation doivent être alignés sur les besoins réels des entreprises.

Enfin, les investissements doivent favoriser les transferts de compétences et la production locale d’intrants et d’équipements.
L’enjeu est d’éviter la création de zones industrielles fonctionnant comme des enclaves, faiblement intégrées au tissu économique national.
La performance d’une zone industrielle verte doit se mesurer à la valeur ajoutée locale, à la productivité, aux emplois décents créés, à la consommation énergétique par unité produite et à la capacité des entreprises à accéder aux marchés nationaux et internationaux.
3.2. Faire de la transition énergétique un instrument de compétitivité
L’énergie est un facteur déterminant de la compétitivité industrielle. Son coût, sa disponibilité et sa fiabilité influencent directement les décisions d’investissement, les coûts de production et les prix des biens et services.
Le Sénégal dispose d’un potentiel solaire important et d’opportunités de développement de l’énergie éolienne. La Banque mondiale souligne que le déploiement des énergies renouvelables peut contribuer simultanément à répondre à la demande croissante d’électricité, à réduire les émissions et à soutenir les ambitions de développement du pays. Elle insiste également sur la nécessité de sécuriser les financements et de maîtriser les risques liés au rythme de déploiement des nouvelles capacités.
Les éléments de cadrage communiqués évoquent l’ambition de porter les énergies renouvelables à 40 % du mix énergétique à l’horizon 2030. Cet objectif appelle une précision méthodologique : il convient de distinguer la part des renouvelables dans la production d’électricité de leur part dans l’ensemble du mix énergétique, qui comprend aussi les transports, l’industrie et les usages thermiques.
Pour accélérer la transition, plusieurs orientations méritent d’être privilégiées :
Développer les capacités solaires et éoliennes en cohérence avec les besoins de consommation et les capacités du réseau.
Renforcer le stockage, la flexibilité du système électrique et les interconnexions.
Promouvoir l’efficacité énergétique dans les bâtiments, les transports et les installations industrielles.
Développer des compétences locales en installation, maintenance, ingénierie et fabrication d’équipements.
Faciliter l’accès des PME à des solutions d’autoproduction et d’efficacité énergétique adaptées à leur capacité financière.
Il est également nécessaire d’examiner avec rigueur la place du pétrole et du gaz dans la transition. L’exploitation des hydrocarbures peut procurer des recettes publiques et soutenir certains usages énergétiques, mais elle ne garantit pas automatiquement une transformation productive. Le risque serait de consacrer durablement les investissements, les compétences et les ressources budgétaires aux activités fossiles, au détriment des filières à faible émission.
Une politique cohérente doit donc articuler sécurité énergétique à court terme, développement accéléré des renouvelables, réduction de l’intensité énergétique et diversification progressive de la base productive.

3.3. Transformer l’agriculture et l’agro-industrie pour renforcer la souveraineté alimentaire
L’agriculture demeure un secteur essentiel pour l’emploi, les revenus ruraux et la sécurité alimentaire. Elle est toutefois exposée aux irrégularités pluviométriques, à la dégradation des sols, à la salinisation, aux épisodes de chaleur et à la raréfaction de l’eau.
L’étude du Programme des Nations unies pour l’environnement consacrée à l’économie verte au Sénégal identifie notamment l’agriculture, la pêche, les ressources forestières, l’eau, l’énergie et la gestion des déchets comme des secteurs prioritaires pour une transition économique durable. Elle met en évidence le rôle de l’investissement vert dans l’amélioration de la productivité agricole et la préservation du capital naturel. 
Pour le Sénégal, l’objectif doit être de passer d’une agriculture principalement exposée aux aléas climatiques à des systèmes de production plus productifs, mieux équipés et davantage intégrés aux marchés.
Cela implique de développer l’irrigation raisonnée, la collecte et le stockage de l’eau, la restauration de la fertilité des sols, les semences adaptées, la mécanisation appropriée et les systèmes d’information climatique. La transition doit également favoriser les solutions agroécologiques lorsqu’elles sont économiquement pertinentes, sans négliger les besoins de rendement, de financement et de sécurité alimentaire.
Cependant, l’amélioration de la production ne suffira pas. Une part essentielle de la valeur ajoutée doit être captée après la récolte, grâce à des unités de stockage, de conservation, de conditionnement et de transformation agroalimentaire.
Les filières du riz, de l’oignon, de la pomme de terre, de l’arachide, des céréales locales, des fruits et légumes présentent des enjeux importants de réduction des pertes, de substitution aux importations et de valorisation commerciale.
La mise en place de zones agro-industrielles n’aura d’impact durable que si elle s’accompagne de contrats entre producteurs et transformateurs, d’un accès au crédit agricole, d’infrastructures logistiques et de débouchés commerciaux prévisibles.
Le verdissement de l’agriculture doit ainsi être évalué selon une double exigence : préserver les ressources naturelles et améliorer la rentabilité des exploitations.

3.4. Développer l’économie circulaire et faire des déchets une ressource productive
Les déchets représentent simultanément un problème environnemental, un coût pour les collectivités et une opportunité de développement économique.
L’économie circulaire vise à prolonger la durée d’utilisation des matières, à limiter le gaspillage et à réintroduire les déchets valorisables dans les circuits de production. Elle peut contribuer à l’émergence de nouvelles activités dans le recyclage des plastiques, la récupération des métaux, le compostage, la production de matériaux de construction et la valorisation énergétique des déchets organiques.
Le Sénégal dispose déjà d’expériences et de travaux institutionnels sur la structuration du secteur des déchets. PAGE a notamment soutenu des études portant sur les débouchés du recyclage des plastiques et sur les possibilités d’organisation coopérative des récupérateurs. Ces travaux soulignent l’intérêt de structurer des filières capables de combiner réduction de la pollution et création d’emplois. 
Les objectifs communiqués pour la transition envisagent la valorisation de trois millions de tonnes de déchets par an. Pour en faire une cible opérationnelle, il faudra préciser le périmètre des déchets concernés, les taux de collecte, les volumes effectivement recyclés, les capacités industrielles disponibles et les débouchés commerciaux.
Le succès dépendra également de la formalisation progressive des activités de récupération, de l’amélioration de la sécurité des travailleurs, de la mise en place d’infrastructures de tri et de la création de contrats d’approvisionnement entre collectivités et entreprises de recyclage.
Il serait particulièrement pertinent d’encourager les PME locales à produire des matières premières secondaires destinées à l’industrie, plutôt que de considérer le recyclage comme une activité périphérique.
L’économie circulaire deviendrait ainsi une composante de la politique industrielle, capable de réduire certaines importations, de créer des revenus et de limiter les coûts environnementaux.

3.5. Préserver le capital naturel et renforcer la résilience territoriale
La transformation structurelle ne peut être durable si elle détruit les ressources qui soutiennent la production, l’emploi et le bien-être des populations.
La protection du littoral, la restauration des mangroves, la lutte contre la désertification, la préservation des forêts, la gestion des bassins versants et la sécurisation des ressources en eau doivent être considérées comme des investissements économiques.
Dans les zones côtières, la lutte contre l’érosion et la pollution marine doit être articulée à la protection des infrastructures, à la planification urbaine et à la préservation des activités de pêche et de tourisme.
Dans les bassins agricoles, l’amélioration de l’efficacité de l’irrigation et la prévention de la salinisation doivent accompagner les investissements productifs. Dans les villes, les ouvrages de drainage, les réseaux d’assainissement et le contrôle de l’occupation des zones inondables constituent des éléments fondamentaux de la politique de développement.
Cette approche suppose également de renforcer les capacités des collectivités territoriales. Les plans de développement locaux et les plans climat territoriaux doivent être reliés aux budgets, aux programmes d’investissement public et aux dispositifs nationaux de suivi.
Le principe directeur est simple : chaque investissement public important doit être évalué non seulement au regard de sa rentabilité immédiate, mais aussi de sa résistance aux risques climatiques et de ses effets sur les ressources naturelles.

IV. Financer la transition verte : mobiliser le capital sans compromettre la soutenabilité budgétaire

4.1. Faire du budget de l’État un instrument de transformation écologique
La transition verte exige des investissements considérables dans l’énergie, les infrastructures, l’agriculture, l’assainissement, la formation et la recherche. Dans un contexte de contraintes budgétaires, leur financement nécessite une hiérarchisation rigoureuse des priorités.
La budgétisation verte constitue un premier levier. Elle consiste à identifier les dépenses et les recettes publiques qui contribuent aux objectifs environnementaux, à apprécier leurs effets et à mieux intégrer les risques climatiques dans la programmation budgétaire.
Cette approche devrait s’appliquer à l’ensemble du cycle de l’investissement public : sélection des projets, évaluation économique, analyse des risques climatiques, passation des marchés, exécution et évaluation ex post.
Il convient notamment de distinguer les investissements réellement additionnels de ceux qui auraient été réalisés indépendamment de leur étiquette environnementale. Une dépense ne devient pas automatiquement « verte » parce qu’elle est associée à un projet d’infrastructure ou d’énergie.
L’État doit également mieux évaluer les risques budgétaires liés aux sécheresses, aux inondations et aux autres catastrophes naturelles. Une telle démarche faciliterait la constitution de marges de sécurité budgétaires et l’amélioration de la préparation financière aux crises.

4.2. Valoriser les revenus pétroliers et gaziers au service de la transition
L’entrée du Sénégal dans la production d’hydrocarbures offre des possibilités de recettes supplémentaires, mais elle soulève aussi une question stratégique : comment transformer une ressource épuisable en actifs productifs durables ?
Une allocation judicieuse de ces recettes devrait privilégier les infrastructures résilientes, la formation, la recherche, les équipements collectifs, la diversification industrielle et les investissements énergétiques compatibles avec les objectifs de long terme.
Il ne s’agit pas d’affecter mécaniquement chaque recette à une dépense environnementale. Il s’agit de construire une règle de décision qui empêche les revenus temporaires de financer durablement des charges courantes ou des projets à faible rendement social.
Une gestion transparente, accompagnée d’une évaluation indépendante des projets, renforcerait la confiance des citoyens et la capacité du pays à convertir ses ressources naturelles en capital humain et productif.

V. Les conditions de réussite : gouvernance, compétences et évaluation des résultats

5.1. Renforcer la coordination institutionnelle
La multiplication des stratégies ne garantit pas leur efficacité. Le principal risque réside dans la fragmentation des responsabilités, le chevauchement des programmes et l’absence de mécanismes communs de suivi.
La Vision Sénégal 2050 et le Masterplan 2025-2034 offrent un cadre pour renforcer la cohérence entre la politique industrielle, la transition énergétique, l’agriculture, les transports, l’environnement et les finances publiques. 
La SNIV, les politiques sectorielles et les programmes d’investissement devraient être accompagnés d’un cadre de résultats commun, comportant des objectifs quantifiés, des responsabilités institutionnelles clairement définies et des échéances vérifiables.
La Plateforme nationale sur l’économie verte pourrait contribuer au dialogue entre l’État, les entreprises, les collectivités, les universités et les organisations professionnelles. Son efficacité dépendra toutefois de sa capacité à produire des analyses utiles à la décision, à suivre les engagements et à favoriser des projets concrets.
La transparence est ici déterminante : les dépenses engagées, les résultats obtenus, les emplois créés et les impacts environnementaux doivent faire l’objet d’une publication régulière.

5.2. Développer les compétences et les emplois verts
La transition écologique ne produira ses effets économiques que si les compétences nécessaires sont disponibles sur le territoire national. Les besoins concernent notamment les techniciens en énergies renouvelables, les spécialistes de l’efficacité énergétique, les ingénieurs en procédés industriels propres, les professionnels du recyclage, les experts en gestion de l’eau, les agronomes spécialisés dans l’adaptation climatique et les analystes des risques environnementaux.
Les universités, les instituts de formation professionnelle et les écoles techniques doivent développer des formations directement reliées aux besoins des filières émergentes. Les entreprises doivent également participer à la conception des programmes et à l’accueil des apprenants. La politique de formation doit accorder une attention particulière aux jeunes, aux femmes et aux travailleurs du secteur informel susceptibles d’être affectés par les mutations technologiques et réglementaires.
La formalisation des activités vertes doit être progressive, en tenant compte des capacités des petites entreprises et des travailleurs. Elle doit s’accompagner d’un accès à la protection sociale, au crédit, à la formation et aux marchés. Il convient enfin de mesurer les emplois verts selon une méthodologie statistique explicite, en distinguant les emplois directs, indirects et induits, les emplois temporaires et permanents, ainsi que les emplois décents et les activités simplement associées à l’environnement.
5.3. Mettre en place un système de suivi macroéconomique de la transition
La crédibilité de la stratégie dépendra de la capacité à mesurer ses résultats. Un tableau de bord national devrait suivre, au minimum :

la part des investissements verts dans l’investissement public et privé ;
la part des énergies renouvelables, en distinguant production électrique et consommation énergétique totale ;
la productivité énergétique et hydrique des entreprises ;
les volumes de déchets collectés, recyclés et valorisés ;
la valeur ajoutée locale générée par les filières industrielles vertes ;
le nombre d’emplois verts créés, leur durée et leur qualité ;
les émissions de gaz à effet de serre par unité de PIB ;
les pertes économiques liées aux catastrophes climatiques ;
la résilience des infrastructures et la préservation des écosystèmes.

Ces indicateurs devraient être désagrégés par région, secteur d’activité, taille d’entreprise et, lorsque les données le permettent, par sexe et catégorie d’âge. Ils doivent aussi être rapprochés des objectifs budgétaires et des résultats économiques. Une augmentation des investissements verts ne constitue pas, à elle seule, une preuve de réussite si elle ne se traduit pas par des gains de productivité, des emplois durables et une réduction mesurable des vulnérabilités.
VI. Une feuille de route pour 2050 : passer des ambitions aux résultats
La transformation écologique exige une programmation progressive. Les échéances doivent être articulées entre les mesures immédiates, les objectifs de moyen terme et les transformations structurelles de long terme.
Trois horizons d’action
Accélérer l’exécution
Opérationnaliser la SNIV, sélectionner les projets prioritaires, sécuriser les financements, développer les zones industrielles et agro-industrielles, renforcer la formation et fiabiliser les indicateurs de suivi.
Changer d’échelle
Développer les chaînes de valeur locales, augmenter la productivité des filières vertes, renforcer l’intégration industrielle, améliorer l’efficacité énergétique et élargir l’accès des PME aux financements.
Consolider la souveraineté productive
Faire de l’économie verte un pilier durable de la compétitivité, de l’emploi qualifié, de la résilience climatique, de la diversification des exportations et de la préservation du capital naturel.
Cette feuille de route doit être assortie de revues périodiques permettant d’adapter les programmes aux résultats obtenus, aux contraintes budgétaires et à l’évolution des risques climatiques.
Elle suppose également de renforcer les capacités de recherche et d’évaluation économique. Les modèles macroéconomiques et les analyses coûts-bénéfices doivent permettre de comparer plusieurs scénarios d’investissement et d’identifier les arbitrages entre croissance, emploi, finances publiques et environnement.
L’objectif n’est pas de verdir indistinctement toutes les activités, mais de prioriser celles qui offrent le meilleur compromis entre création de valeur, compétitivité, inclusion sociale et préservation des ressources.

Conclusion : faire de l’économie verte un choix de souveraineté et de prospérité

L’économie verte représente pour le Sénégal une possibilité de repenser les fondements de sa croissance. Elle offre l’opportunité de dépasser un modèle reposant trop fortement sur l’exploitation des ressources naturelles et sur des activités insuffisamment transformées, afin de construire une économie plus productive, plus diversifiée et plus résiliente.
La Vision Sénégal 2050 donne une orientation stratégique à cette ambition. La Stratégie nationale d’industrialisation verte 2026-2030, sous réserve de la vérification de ses objectifs officiels et de son financement, peut constituer un instrument important pour rapprocher les politiques industrielles, énergétiques et environnementales. Mais le succès ne dépendra pas seulement des montants annoncés, du nombre de zones industrielles créées ou de la capacité installée en énergies renouvelables. Il dépendra de la valeur ajoutée produite au Sénégal, de la compétitivité des entreprises, de la qualité des emplois, de l’efficacité des dépenses publiques et de la capacité à protéger les populations contre les risques climatiques.
Trois exigences doivent, à cet égard, guider l’action publique : investir dans les secteurs qui créent de la valeur ajoutée locale, financer la transition selon des règles compatibles avec la soutenabilité budgétaire et évaluer systématiquement les résultats économiques, sociaux et environnementaux.
La transition verte doit également être conçue comme un projet collectif associant l’État, le secteur privé, les collectivités territoriales, les universités, les travailleurs et la société civile. Aucun acteur ne peut, à lui seul, mobiliser toutes les compétences, les ressources et les capacités d’innovation nécessaires.
À l’horizon 2050, l’ambition ne doit donc pas être simplement celle d’un Sénégal plus respectueux de l’environnement. Elle doit être celle d’un Sénégal capable de transformer ses ressources en richesses durables, ses investissements en emplois décents et ses engagements écologiques en avantages compétitifs.
La véritable réussite de l’économie verte sera de démontrer que la souveraineté économique, la justice sociale et la préservation de l’environnement ne sont pas des objectifs concurrents, mais les trois fondements d’une même stratégie de transformation structurelle.

Références bibliographiques et institutionnelles
Les sources ci-dessous permettent d’approfondir les fondements économiques, climatiques et stratégiques de l’analyse.
1. Présidence de la République du Sénégal. Vision Sénégal 2050 : une ambition collective pour une nation souveraine, prospère et solidaire. Présentation officielle de la Vision. Consulter la présentation officielle⁠.
2. Présidence de la République du Sénégal. Sénégal 2050, Agenda national de transformation : Masterplan 2025-2034. Cadre de planification stratégique et opérationnelle.
3. Banque mondiale. Senegal Country Climate and Development Report. Diagnostic des risques climatiques, des pertes économiques potentielles et des options de transition.
4. Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Green Economy Assessment Study – Senegal. Étude sur les scénarios d’investissement vert et les secteurs prioritaires.
5. ⁠Partnership for Action on Green Economy (PAGE).
Sénégal: Green and Ecological Transition. Présentation des initiatives sur l’économie verte, les emplois verts et la gestion des déchets.
6. Convention-cadre des Nations sur les changements climatiques ( CCNUCC).
7. ⁠Ministère de l’Industrie et du Commerce du Sénégal. Stratégie nationale d’industrialisation verte 2026-2030

Dr Djiby NDAO
Membre fondateur Kiiraay,
Membre club kom-kom,
Membre commission environnement,
Membre commission économie, finance et budget,
Responsable sous commission, coopération économique et planification des échanges

Mail: djibyndao3@gmail.com