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Économie : Merlin l’enchanteur

Économie-Entre arithmétique de meeting et mirages financiers

La dangereuse théâtralité                  de la gestion de la dette

Le Dr Babo transforme un sujet macro-économique d’une gravité absolue en un spectacle d’applaudissements. La dette du Sénégal est un sujet trop sérieux pour être abandonnée aux illusionnistes du dimanche.

De notre correspondant en France,

Séga Fall MBODJI

Lors d’une récente conférence du parti au pouvoir, Pastef le public a assisté à un exercice de communication bien rodé, transformant un sujet macroéconomique d’une gravité absolue en un spectacle d’applaudissements. Face à un auditoire conquis mais non technicien, l’économiste Dr. Babo s’est livré à un exercice de séduction comptable qui, sous le vernis de la technicité, s’apparente à une véritable tentative d’enfumage intellectuel.
Quand la science économique est sacrifiée sur l’autel du populisme textuel, il est du devoir des observateurs de rétablir la vérité des faits. Non :  aligner des additions de niveau secondaire ne relève pas du génie financier. Non : la crise de liquidité du Sénégal ne se résout pas à coups de formules magiques chipées au jargon des marchés dérivés.

L’illusion de la technicité par l’arithmétique de comptoir

Le premier tour de passe-passe de cette intervention a consisté à empiler les chiffres publics, déficit budgétaire, amortissement de la dette, arriérés de paiement, pour aboutir aux fameux besoins de financement de 5.715 milliards en 2025 et 6.075 milliards en 2026. Sortir une calculatrice pour sommer des données déjà inscrites noir sur blanc dans les rapports d’exécution budgétaire n’est pas une « démonstration » ; c’est de la comptabilité de base.
Le but de cette avalanche de milliards est évident : noyer l’auditeur sous le poids des chiffres pour s’attribuer une stature d’expert et disqualifier d’office toute critique, notamment celle des universitaires orthodoxes. Mais faire de la politique avec des additions n’a jamais permis de définir une stratégie économique viable.

Le mirage du marché de l’UEMOA et l’asphyxie de l’économie réelle

Présenter la levée de 1.779 milliards de FCFA sur le marché financier régional de l’UEMOA comme une victoire éclatante est un contre-sens économique majeur. Le Sénégal ne s’est pas tourné vers le marché régional par génie stratégique, mais par obligation. Suite aux déclarations intempestives et aux rapports de fin 2024 ayant dégradé la signature de notre pays, le marché international des Eurobonds s’est refermé, exigeant des taux d’intérêt prohibitifs allant jusqu’à 15 %.

Ce que l’économiste du parti omet de dire, c’est que le marché régional de l’UEMOA n’est pas un puits sans fond. En siphonnant les liquidités des banques locales pour refinancer les errements budgétaires de l’État, le gouvernement crée un effet d’éviction massif : chaque milliard capté par le Trésor public pour rembourser les Eurobonds passés est un milliard en moins pour le financement des PME, du logement ou de l’agriculture. C’est l’économie réelle sénégalaise que l’on asphyxie en silence pour sauver les apparences budgétaires.

Le gros bluff des « TRS » : Un pansement de luxe, pas une stratégie

Le summum de l’enfumage a été atteint lors de l’explication du remboursement de l’échéance des 726 milliards de FCFA le 13 mars dernier. Parler de Total Return Swap (TRS) en le confondant grossièrement avec un simple swap de change pour impressionner un public profane relève du bluff pur et simple. Un TRS n’est pas une invention magique du nouveau régime. C’est un instrument financier complexe, souvent opaque et extrêmement coûteux, qui consiste à transférer le risque d’un actif à une banque tierce. En clair, l’État a utilisé l’équivalent d’une carte de crédit internationale de luxe pour payer une dette à court terme parce que ses caisses étaient vides. On évite le défaut de paiement immédiat, ce qui est heureux pour la signature du Sénégal, mais on masque le coût réel de cette opération. À quel taux d’intérêt effectif ce TRS a-t-il été négocié ? Quelles commissions ont été versées aux intermédiaires ? Le silence est assourdissant.

Quatre questions cruciales au MFB : Le mur du silence
Face à ce discours lénifiant destiné à caresser les militants dans le sens du poil, la réalité macroéconomique impose des réponses claires. Ces réponses, nous avons tenté de les obtenir en interpellant directement le Ministère des Finances et du Budget (MFB) à travers quatre questions de vigilance fondamentales. À ce jour, ces interrogations sont restées sans la moindre réponse de la part des autorités, se heurtant à un mur de silence qui en dit long sur l’embarras du gouvernement :
1. La Sincérité : Avec un ratio de service de la dette sur recettes fiscales qui frôle l’asphyxie, comment rassurer les investisseurs sur la capacité à « rouler » notre dette à moyen terme sans passer, tôt ou tard, par une restructuration forcée ?
2. La Trésorerie : Le paiement de 267 milliards de FCFA via les impôts collectés au premier trimestre pour éteindre l’incendie des Eurobonds ne va-t-il pas se traduire mécaniquement par une explosion des arriérés de paiement et des retards pour les entreprises et fournisseurs locaux ?
3. La saturation de l’UEMOA : Face au resserrement de la liquidité par la BCEAO et à l’essoufflement évident du marché régional, quelle alternative de financement restera-t-il à l’État si les banques locales saturent leurs lignes de crédit sur le Sénégal ?
4. Le Coût futur : Quel sera l’impact réel de la dégradation de la note risque-pays de l’OCDE sur le montant total des intérêts que les contribuables sénégalais devront payer d’ici 2027 ?

Sortir du dogmatisme pour faire face au réel
Il est de bonne guerre, en politique, de rejeter systématiquement la faute sur le régime précédent et d’évoquer de lointains conflits géopolitiques (comme les tensions USA-Iran avancées par Dr. Babo) pour justifier les tensions de trésorerie locales. Mais gouverner, c’est prévoir, et non plus accuser. On ne résout pas une crise structurelle de solvabilité par des acrobaties financières de court terme et de la rhétorique de meeting.
Le public sénégalais mérite de la transparence, de la rigueur et de la vérité, et non des cours de comptabilité falsifiés par le prisme du dogmatisme partisan. Le MFB peut continuer à esquiver les questions des techniciens, mais la réalité des marchés financiers, elle, finira par imposer ses propres réponses. La dette du Sénégal est un sujet trop sérieux pour être abandonnée aux illusionnistes du dimanche.

Pr Séga Fall MBODJI

Qualité : Consultant BA data, Ingénieur statisticien, Mathématicien du risque

Citoyen sénégalais engagé

Contact : segafall.mbodji@gmail.com