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« Une ligne éditoriale très soixante huitarde, une approche iconoclaste sur fond de culture humaniste ».

Culture : Aline Sitoe en mode polyphonique

Fresque polyphonique

L’Africaniste Denis Virole continue sa croisade pour l’ancien continent par l’écrit, le geste et la chanson de geste. Il vient de publier deux ouvrages aux éditions “L’Harmattan” et invite ce 14 août autour du festin que constituent “Les villages de liberté, Enquête au Haut Sénégal Niger” et “Aline Sitoe Diatta, Voix et Contre-Voix“. 

Le spécialiste de Aline Sitoe Diatta Vovo Bombyx a eu accès au manuscrit en janvier dernier et une polyphonie est née.

Orphée soulevait le soleil, la renaissance, le jour nouveau. Morphée l’aimait bien car le soleil ne se couchait jamais sur leur royaume.
Aline Sitoé de Denis Virole est une fresque en plusieurs tableaux menant vers la Voie d’Ô, au sens biblique, cette poche d’eau libératrice de la vie.
Les tableaux sont les méandres d’un delta.

Quel est à la fois ce souci de vérité scientifique, historique, et en même temps ce souci de reconnaissance par la romance, la nuance, la tolérance ?
Dans le second ouvrage, Denis Virole se pose en être déchiré entre le souci de la concision et le doute de Dante (No menos que saber, dudar me gusta más” es de Dante Alighieri, autor de La Divina Comedia-Wikipedia). Virole devient ainsi  la propre victime de son assertion quand il est lui-même “pris dans la zone grise où l’on croit servir une « bonne cause » tout en fabriquant des récits rassurants”. 1887 ressemble fort à 2026.

Aline Sitoé Diatta 

De Kabrousse à Tombouctou, itinéraire d’une Reine

Le récit écrit par Denis Virole éclaire plusieurs pans de l’histoire extraordinaire de la reine de Kabrousse, Aline Sitoé Diatta.
Les faits historiques s’accumulent et la progression voire la conversion d’une femme venue de sa Casamance natale à Dakar va apparaître dans ce récit avec ses «  mille éclats »…
Il faut poser ses deux mains sur le visage pour ne pas se laisser éblouir…
L’auteur a recours à la technique de la «polyphonie » : il faut passer d’une voix ( voie?) à l’autre souvent au milieu de plusieurs rêves.
Alternance des voix, alternance des temps…
Alternance des lieux…
Aller et retour…
On serait tenté – avec raison – d’écrire : «  D’où parle-t-elle »?
D’où parle donc la reine de Kabrousse ?
De Kabrousse, de Dakar, de Thiès, de Tambacounda, de Kayes, de Bamako ou de Tombouctou ?
Aline Sitoé Diatta devenue, à la mort du roi du Kasa, reine de Kabrousse et prêtresse, a parlé depuis des « endroits multiples »…
« Elle » raconte avec souvent force détails sa vie, celle qui s’est arrêtée à Tombouctou au Mali le 23 mai 1944…
L’heure de son « dernier souffle » n’a pas été précisée hélas car il s’agit de l’heure de son passage définitif dans « l’autre monde »…
Nous avons choisi délibérément de « faire entendre » une seule voix, celle de la reine Aline Sitoé Diatta.
Les autres voix parleront un autre jour…
La voie d’une reine est prépondérante…
Dès l’instant même, à Dakar, où Aline Sitoé Diatta, employée de maison chez un couple de français, a entendu « une voix » qui « venait des profondeurs de la mer » et qui lui demandait de retourner à Kabrousse, les passages d’un monde (le monde visible) à l’autre (le monde invisible) n’ont eu de cesse…
Elle est devenue «  Reine et Prêtresse » de son « pays natal », Kabrousse….
Aline va obéir et elle prend seule la décision de regagner sa « terre natale » par la mer…
Boucle marine ?
Elle quittera à nouveau sa « terre natale » par la mer au mois de mai 1943.
La voix qu’elle avait entendue à Dakar, venait de la mer..
« Les mots viennent du littoral »…
Le « récit polyphonique » qui est offert « à nos yeux » fixe le temps sur un territoire : son lieu de détention à Tombouctou…
Elle raconte depuis « là-bas » les séquences de son histoire, y compris celle de sa vie privée…
Elle évoque la plage de l’Anse Bernard à Dakar.
Elle parle de sa fille qu’elle aime et qui lui manque beaucoup.
Le hasard du temps, un temps plus proche, m’avait placé aux côtés de sa fille, Seynabou Gnawless, en 2005, au théâtre national Daniel Sorano.
Cette année-là, la marraine de la cérémonie du « Lion d’or »était sa mère, Aline Sitoé Diatta.
J’avais écouté comme elle et tout l’auditoire – le président Abdoulaye Wade était présent- un philosophe et journaliste, directeur général du quotidien le Soleil ; il parlait de Aline Sitoé Diatta…
Retour à Tombouctou…
Du lieu où la reine« parle »…
Cette voix-là est une voix d’outre-tombe…
Elle évoque sa jambe qui la fait souffrir…
Cette douleur à la jambe apparaît peu de temps avant sa conversion et son intronisation.
Elle évoque «  Atemit », Dieu et guide spirituel.
Elle évoque Emitay, le Dieu suprême des «  Adiamat » (Diola)
La cosmogonie décrite est celle de « son peuple et de sa terre »…
Elle raconte sa « découverte » de « Bamba », Serigne Touba qui l’impressionne de par les actes empreints de non-violence et de résistance qu’il a su poser face à la colonisation.
Elle écoute attentivement le « récit de Baye Fall »….
Elle retient les leçons de résistance et la grande philosophie de Serigne Touba.
Elle écoute Libasse qui lui parle de Seydina Limamou Laye et de la « lumière »…
Elle a été jugée à Dakar comme Serigne Touba a été jugé à Saint-Louis du Sénégal.
Elle prônera comme lui le « non recours aux armes » pour vaincre l’ennemi…
Elle place, comme lui, la « non violence » au-dessus de la violence.
La violence dans leur vision singulière engendre la « non-violence »…
Le choix de la méthode pour vaincre est fait…
Désobéissance civile, refus de la culture de l’arachide, refus du « paiement des impôts »…
Une forme de résistance éprouvée qui conduira à son arrestation au mois de mai 1943 par les Français.
Les méthodes utilisées par la colonisation ont toujours consisté à « éloigner les meneurs d’hommes »….
Les guides spirituels…
Éloignement géographique que bien des résistants à la pénétration coloniale ont subi : Samory Touré, Cheikh Amadou Bamba, pour ne citer que ceux-là…
Même si dans l’éloignement géographique, les Anglais iront plus loin en déportant Napoléon à Sainte- Hélène, l’Empereur des Français.
Sainte-Hélène, une île volcanique de 122 Km2 de superficie et située à environ 6.700 Km de Paris…
Le « récit polyphonique » qui nous est proposé a ceci de particulier qu’il mêle à dessein «voix coloniales », «  voix bibliques », «  voix noires » et même «  voix marines »…
Les « voix coloniales  » qu’il nous est donné de «  lire » parlent du fond des « archives coloniales »…
Les textes de la Bible sont cités car ils viennent illustrer le tableau qui se dessine lentement, sous nos yeux…
Les archives coloniales restent à exploiter plus complètement par nos historiens afin que nulle « zone d’ombre » ne soit laissée dans le récit historique de la reine de Kabrousse et de nos héros.
Reine et Prêtresse…
Elle avait aussi le « don de guérison » et elle faisait « tomber la pluie »…
Dons multiples…
Nous avions demandé il y a quelques années que « l’itinéraire de déportation » de la reine de Kabrousse puisse être décrit.
Celui-ci est désormais porté à notre connaissance et nous savons que plusieurs « modes de transport » ont été utilisés : la mer, le rail, la voie fluviale…
Cette « déportation » s’est déroulée en plusieurs étapes…
Point de départ : Kabrousse ( Casamance/ Sénégal)
Point d’arrivée : Tombouctou ( Mali)
La reine de Kabrousse a emprunté une pinasse à Bamako pour se rendre à Tombouctou par le fleuve (le fleuve Niger)
Elle est passée par Ségou, autre royaume bambara (Segoukoro), autre ville du fleuve comme Djenné, Mopti et Tombouctou.
Son voyage en pinasse s’est arrêté à 8 km de Tombouctou…
Elle a atteint Tombouctou après avoir « achevé son trajet sur l’eau »…
Au commencement était l’eau : Dakar, Kabrousse, Dakar, Bamako, Koulikoro, Ségou…
À l’arrivée était l’eau : à 8 km de Tombouctou…
Elle est descendue à « Kabara » et elle a marché jusqu’à Tombouctou avec ses chaînes…
Le sable était chaud.
Elle est tombée à plusieurs reprises…
Comme un chemin de croix…
Elle a vécu à Kabrousse dans des « lieux sacrés » appelés « Daliba »…
Elle connaît les rites de sa « terre natale »…
Elle se relève et poursuit son « chemin vers Tombouctou »…
La reine de Kabrousse n’a pas eu le temps de remonter le cours de l’histoire afin de découvrir la « force spirituelle » de Tombouctou.
Tombouctou reste et restera la « ville des 333 saints »…
Religions mêlées…
Tombouctou : dernière frontière du « monde visible » pour la Prêtresse Aline Sitoé Diatta ?
L’auteur du « récit polyphonique » a figé le temps (1er décembre 1944)
Le décalage entre l’extinction définitive de la voix de la reine de Kabrousse (23 mai 1944) et la « voix d’outre-tombe » choisie par l’auteur du récit polyphonique (1er décembre 1944) Denis Virole, annonce une « autre remontée du temps »…
Le temps du récit qui commence à Dakar…
Un jour – une nuit- une voix est sortie de la mer…
Destin d’une femme exceptionnelle…
Trajectoire(s) dessinée(s) dans l’espace et dans le sable chaud de la ville de Tombouctou…
La reine de Kabrousse a su « relier » tous les territoires…
Une « voix parle »…
Récit « polyphonique »…
Des « voix parlent »…
La reine de Kabrousse l’avait déclaré : « La voix des Adiamats ne se tairait pas, elle porte loin… »
La terre de Tombouctou dans laquelle la reine a été ensevelie n’est pas la terre de Kabrousse.
La constitution de ces deux terres n’est pas la même.
Le lieu choisi comme « dernière demeure » à Tombouctou pour la reine de Kabrousse ne saurait être sa dernière demeure…
La reine Aline Sitoé Diatta devra un jour ou l’autre revenir sur la terre de ses ancêtres et « dormir à Kabrousse »….

Vovo Bombyx
9 janvier 2026