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Cinéma : La brute et le truand Génératino anti-héros

Cinéma: Héros ou anti-héros, le choix se fait-il par génération ?

 

Ni Dieu ni le Juge !

 

2018-2019, les années qui font la part belle aux anti-héros. À travers Breaking Bad, Casa de Papel, The Walking Dead, You, (etc.), les cinéastes ont su toucher une nouvelle corde sensible chez certains spectateurs qui affirment que « les anti-héros ont toutes les qualités de leurs défauts » ; quelle empathie !
Comment les antagonistes réussissent-ils à gagner le cœur des spectateurs malgré leur personnalité criante de méchanceté ? Quelles sont les nouvelles formes d’écriture, de tendances et de perspectives en matière de production, de génération, de nouveaux cinéastes, qui apportent pièce à l’édifice au cinéma ? Modibo Diawara, coordinateur pédagogique à l’école Kourtrajmé de Dakar, et Toumani Sangaré, auteur réalisateur fondateur de l’école kourtrajmé Dakar, interviennent sur le sujet.

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Entretien dirigé par

Chérifa Sadany Ibou Daba SOW,
Chef du Desk Culture

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Modibo Diawara

Dans sa veine américaine, le cinéma évolue du héros traditionnel dans la dramaturgie classique vers l’anti-héros. En Afrique, les héros portaient les combats africains contre les influences impérialistes ; ce rapport a progressivement évolué pour apporter le rapport entre un individu et sa société. Exemple : la femme vis-à-vis du polygamisme dans La vie est belle ; la femme qui revient dans sa société qui l’avait rejetée dans « Hyènes » pour dicter son pouvoir. Dans Yelen, Souleymane Cissé règle ses comptes par rapport à la société qui est fermée, en ouvrant une brèche et Yelen qui signifie l’ouverture : l’ouverture d’une société fermée en proie à ses mythes et ses traditions, vers une société ouverte qui donne la pluralité, la diversité dans la lutte et dans les pratiques culturelles.
Il y a des pistes de recherche où le héros traditionnel, à la fois basé sur la dramaturgie classique, va évoluer non pas sous la forme d’une épiphanie héroïque mais dans un moment de vie spécifique. L’idée, ici, ce n’est pas de donner une leçon de morale mais de placer le héros dans une forme d’ouverture symbolique où il prend conscience de son état, son évolution et après tout juste il nous donne à voir les réalités qui sont autres et qui intéresse l’auteur. Nous sommes en effet dans une dynamique sociale où les sociétés s’interrogent sur des questionnements liés à leur existence, sur des problématiques individuelles et plurielles.


Les méchants sont excusés !

Toumani Sangaré

Je pense que c’est normal dans le sens où c’est humain. On a tendance à qualifier ce personnage d’anti-héros mais finalement on se rend compte que ces anti-héros sont finalement très humains et se rapprochent de ce qu’on est nous, spectateurs, et ça aujourd’hui.

Avant, on était beaucoup plus dans une construction binaire mais on se rend compte que la vie, ce n’est pas ça. Même si on est gentil, ça peut nous arriver d’être méchant de manière non intentionnelle. Quand on est méchant, soit on est un trafiquant de drogue, un tueur, on a quand même des moments de gentillesse avec ses enfants, sa mère, avec ses proches. Il y a des tueurs comme ça : ils rentrent à la maison et sont très affectueux avec leur famille. C’est aussi un être humain de manière générale.

L’objectif des nouvelles formes d’écritures !

Modibo Diawara

Dans l’histoire des cinémas africains, selon les époques, tendances et profils des auteurs et réalisateurs, le cinéma a été un peu assujetti à plusieurs contextes socio-politiques, socio-culturels, en l’occurrence la première veine qui concerne des cinéastes qui ont vécu entre les années 50, 60, 70. La priorité était dans le combat au-delà de l’époque coloniale ; il fallait asseoir une nouvelle écriture cinématographique orientée vers le discours politique. L’écriture portait sur un combat politique qui était engagé par des générations comme Tarek de Tunis, Sembène Ousmane Dakar, etc.
Après les années 70, les cinéastes se sont intéressés aux mœurs sociales. Dans cette lecture des mœurs sociales, l’écriture s’est adressée à la vie est belle qui a regroupé toutes les stars africaines comme Papa Wemba et autres ; donc ce sont des films qui s’interrogent sur des questions sociales, sur des nouvelles sociétés après l’indépendance et portaient une écriture qui était plutôt satirique, ironique sur la société, et revisitait certains nombres de valeur qui étaient établis, notamment la polygamie, l’influence musulmane, etc, ces rapports de forces qui étaient liés à la spiritualité africaine face à une influence étrangère, à la fois arabe ou catholique.
On a donc campé le débat autour de ces conflits qui portent sur notre rapport à la vie, ce qui influait sur la forme de la culture cinématographique

Une scène du film Yelen quand le fils apporte la lumière à sa mère.

La fonction secondaire du cinéma !

Toumani Sangaré

Pour moi, le cinéma, de plus en plus, il est là pour faire comprendre des choses, ne pas juger. Il a aussi la volonté de changer, d’exploiter des nouvelles thématiques qui n’ont jamais été faites par le passé, de ne plus suivre les codes. Quand on regarde par exemple la série Game of thrones qui a énormément séduit son public et qui a beaucoup de fins de saisons, les méchants tuent les héros ; ça suscite un engouement énorme pour cette série et je pense que ce concept-là a favorisé son succès et son originalité.

Modibo Diawara

Aussi à s’interroger ! Est-ce qu’on peut raconter une histoire africaine à travers cette linéarité, cette construction en trois actes ? L’image cinématographique africaine épouse une sorte d’allégories et de symboles qui étaient propres à notre façon de voir le monde. Les thématiques ont varié pour changer carrément et porter sur un cinéma de la transgression plutôt qu’un cinéma linéaire de type analytique, dramatique. On ne peut plus analyser ce cinéma-là à partir des années 80 comme on analysait les films dans les années 60-70. C’est plutôt le cinéma de la révolte, le cinéma de la subversion qui apporte une nouvelle écriture qui est carrément orientée vers le langage lui-même.

Le questionnement sur le langage, exemple la scène de Yelen, où le jeune garçon qui a volé les connaissances bambara et qui a causé le ‘’courroux’’ de son père et qui, dans une salle initiale, discute avec sa maman qui lui conseille de fuir le village, de peur que son papa, en colère, ne lui verse toutes les malédictions que son statut de chef bambara lui confère. Dans cette discussion entre une mère et son fils, cette séquence est filmée en champ contre champ. Ce qui établit un rapport rationnel des forces et des deux actions compris en tout cas dans une discussion classique : vous avez deux interlocuteurs comme un champ et puis en contre-champ, en donnant un rythme de montage qui est saccadé. Ici, le réalisateur a choisi par exemple de ne pas créer une ligne imaginaire. Considérons que nous sommes dans un cercle qui symbolise toute la maternité à la manière africaine entre une maman et son fils. Ce rapport entre la ligne imaginaire qui sépare le fils et la maman est transgressé sans cesse. Ce qui apporte une subversion sur le regard des téléspectateurs. Toutes ces pistes sont des pistes de réflexion sur une forme d’écriture qui titille un peu la donne universelle du cinéma qui est partagée par d’autres communautés d’ailleurs.

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