Cheikh Bara, ce bout de Kocc
LA BARAMANIA OU CHEIKH BARA NDIAYE
Ce bout d’homme, Kocc Barma des temps modernes
De notre correspondant au Gabon
L’homme est un cas inédit, un phénomène médiatique qui mérite attention. Pourtant, il n’est pas une force de la nature, encore moins le président d’un parti ou le patron d’une institution de la République. Mais le surgissement de ce bout d’homme dans le paysage médiatique sénégalais invite à tirer des enseignements sur lui en tant que sujet de réflexion pour réarticuler, rectifier, réorienter ou réaffirmer les curricula fondateurs de notre rationalité scolaire, formative et universitaire. La bonne nouvelle apportée par ce phénomène, c’est que Cheikh Bara nous conforte dans notre ontologie d’homo senegalensis.

Comment expliquer que celui qui n’a jamais croisé la rationalité occidentale dans son parcours éducatif, et dans laquelle nous autres intellectuels ou instruits à l’école moderne sommes formatés, soit titulaire d’un si haut degré d’esprit d’observation et d’analyse au point de rallier à lui tout seul l’audimat radiophonique, numérique et télévisuel ? Ce fait inédit nous renvoie à notre personnalité culturelle d’intellectuel à la tête enfoncée de la puce aliénante dont parlait Cheikh Anta Diop et consubstantielle à toute formation transmise dans une langue étrangère. Oui : l’instruction reçue à « l’école nouvelle » selon la formule chargée de la Grande Royale, personnage emblématique de l’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, a dû tuer en nous une partie de ce que nous devrions aimer le plus en nous, c’est-à-dire la vita condimentum inaliénable et composante de ce que nous devons apporter au rendez vous du Give and Take; selon la belle formule de Malinowski.
Nous sommes dépossédés de langue. Nous avons été façonnés et moulés dans un système de transmission des savoirs et des formations totalement extraverti malgré les quelques réformes ou réformettes, qui sont plus de la cosmétique que des ruptures dans les curricula essentiels qui devraient être inspirés par une vision décomplexée d’une éducation inspirée des valeurs intrinsèques, fondatrices de l’homme sénégalais. Ces réformes ne pourront réellement avoir leur pesant d’or que si une volonté politique forte, indépendante et souveraine vis-à-vis du legs colonial comme de l’héritage culturalo-religieux. Un face à face avec le conservatisme confrérique et les féodalités culturelles est inévitable, car il faudra faire un inventaire exhaustif de notre tradition intellectuelle.
L’épisode regrettable des critiques de la rédaction de “L’histoire générale du Sénégal est encore là sous nos yeux. Feu le professeur Iba Der Thiam, responsable moral et scientifique qui en était le patron éditorial, a subi les foudres de certaines confréries, familles et communautés, qui avaient estimé que des sacrilèges, des oublis ou des rééquilibrages douteux avaient été commis dans la narration de l’histoire de leur héros familial. Ahmed Khalifa Niass, Jaraaf Youssou Ndoye, les Sine-Sine, Casamançais, les Mourides…s’étaient farouchement opposés à ce travail. Et les ruades contre le professeur Thiam étaient tellement violentes. Finalement, d’une histoire générale du Sénégal, on est arrivé à une histoire généralisée du Sénégal. Le professeur Thiam était allé trop vite en repentance et en contrition, consacrant ainsi la défaite de la science, en permettant de jeter l’opprobre sur tous les membres de ce comité de pilotage du projet. L’historien qu’il était devait refuser de s’inscrire dans une démarche moralisante et affective ; il devait leur faire savoir que l’histoire est une discipline et que seuls les disciples de Clio ont le monopole de sa structuration méthodologique, même s’ils ne vont pas réinventer ou réécrire l’histoire ou les histoires.
L’enseignement des langues nationales n’a pas porté les fruits escomptés, car jusqu’à présent le français est la langue officielle et administrative du Sénégal. Certains veulent qu’on introduise dans les programmes la littérature religieuse de certains guides religieux, ce qui est normal et presque obligatoire. Mais cela ne se fera pas sans problèmes comme ceux rencontrés dans la rédaction de L’histoire du Sénégal. L’écueil à cette réforme plus qu’urgente viendra des tenants dogmatiques à l’esprit taliban qui voudraient créer une patristique musulmane ou confrérique préservée de l’esprit critique inhérente à toute approche analytique, à plus forte raison à celle philosophique. Donc les pesanteurs qui ont sapé le travail du professeur Thiam risquent de refaire leur apparition, et une résistance scientifique forcenée devra leur être opposée. La plupart de ces forces réactionnaires promeuvent la sous-culture et entretiennent une relation de rente avec cet héritage qui, pourtant,; est un patrimoine national. En réalité nos textes religieux sont des textes philosophiques car écrits sous l’éclairage de la foi musulmane, à l’image de l’Augustinus, des textes de Pascal, saint Thomas d’Aquin ou de Karl Jaspers. Donc il n’y aura aucune excuse locale pour tropicaliser ou inventer une quelconque approche adaptée à ces textes qui seront en concurrence avec ceux de Platon, Aristote, Plotin ou Erasme de Rotterdam régulièrement soumis à une analyse textuelle scientifique. Au nom de l’universalité de la rationalité interprétative, ces textes ne seront pas abordés a priori sous le sceau de la croyance et de la foi, mais sous l’éclairage de la raison critique, qui n’aura aucune prétention à leur enlever leur dimension religieuse. Par cette approche, ces textes ou ces œuvres comme les khassida ou poésie religieuse de Serigne Touba, de Kodd Adama Aissé (El Hadj Omar Tall , Hadji Malick Sy, les déclamations de Serigne Moussa Kâ, les pensées recueillies de Kocc Barma, les textes jurisprudentiels du cadi Khali Madiakhaté Kala… pourraient accéder scientifiquement au statut d’objet philosophique. Et dans cette entreprise universitaire ou scolaire laïque du rapport des textes aux utilisateurs, il faudra envisager qu’ils peuvent courir de grands risques, ceux de la démystification, de la démythification et de la désacralisation. La présence d’un intellectuel de la trempe de Cheikh Bara permet de mettre un bémol à ces précautions et inquiétudes raisonnables, tant est que nous parlons d’éducation et de formation.
Nous signalons que sous ce rapport, Cheikh Bara Ndiaye n’est premier que dans son style qui est totalement inaugural, mais des lettrés arabes participant à la vie intellectuelle est une tradition bien sénégalaise. Les analyses de Cheikh Bara sont dépouillées de toute citation d’expert, idéologue ou homme de culture pour donner du crédit à ses propos. De temps en temps, il lui arrive de citer des auteurs occidentaux, mais souvent c’est pour se moquer de ses détracteurs. Son crédo intellectuel est nourri par sa foi en Dieu, en son guide religieux, son ancrage dans la culture mouride et wolof, les écrits du Cheikh, ses traditions du terroir et d’une vaste culture générale presqu’encyclopédique. Pourtant nous autres intellectuels frappons souvent d’anathème ou de manque de considération toute velléité intellectuelle se justifiant de la tradition féodale ou religieuse, comme si elle était synonyme d’obscurantisme. Avec Cheikh Bara nous recevons en pleine figure l’existence et la solidité incontestable d’une rationalité discursive totalement idiosyncrasique et différente de la rationalité kantienne ou cartésienne. Oui, puisque ceux qui, comme nous, saupoudrent leurs analyses de citations de Descartes ou de Husserl les ont croisés dans un itinéraire de formation intellectuelle et universitaire labélisé occidental avec des certifications parchemisantes leur donnant des titres dont ils s’affublent pompeusement.
Cheikh Bara Ndiaye n’est titulaire d’aucun parchemin, il n’a même pas fait des humanités dans les universités islamiques comme la plupart des intellectuels arabisants de la trempe du Docteur Bakary Samb de Timbuktu Institute, Rawane Mbaye, Khadim Mbacké. Cette sorte de vide dans son parcours que beaucoup allèguent pour le disqualifier est une bonne nouvelle, car pour que nous revenions sur terre et rectifions nos errements, et que nous puissions brandir l’irruption de Cheikh Bara dans le débat public comme une bonne nouvelle, il fallait qu’il soit préservé des déviations aliénantes consécutives à « l’école nouvelle » dont nous avions parlé un peu plus haut. Cheikh Bara est préservé du mal matinal qui s’est incrusté comme le plomb dans l’aile dans nos voltiges cognitives, nous voulons parler de ce mal bien français à rechercher une rhétorique ronflante, verbeuse et souvent oiseuse au point de frapper de vacuité sémantique toute nos entreprises réflexives.
Cheikh Bara pense en wolof et s’exprime en wolof, ce qui n’est pas le cas de la plupart d’entre nous, ce qui montre qu’il n’est pas victime de cette lobotomie aliénante dont nous souffrons, nous qui avions été B.A.BAtisés dans un médium de transmission de connaissances occidental. Oui : nous essayons même souvent de penser en wolof, pulaar, soninké, sérère qui sont nos langues natives, mais pour échanger et partager nous subissons l’imposition d’une
langue d’emprunt. Et le poète haïtien Léon Laleau exprimait si bien ce malaise, cet écartèlement traumatisant de l’intellectuel partagé entre sa langue maternelle, sa langue de pensée et sa langue d’écriture dans son poème Trahisons :
« Ce cœur obsédant qui ne correspond pas à mon langage ou à mes coutumes d’Europe,
Sentez-vous cette souffrance et ce désespoir à nul autre égal, d’apprivoiser avec des mots de France, ce cœur qui m’est venu du Sénégal ».
Prendre Cheikh Bara Ndiaye comme un phénomène médiatique passager, ou un feu follet qui est programmé dans le provisoire et l’éphémère serait une grosse erreur. En ce moment, il domine de plusieurs têtes la galaxie numérique, il est de façon incontestable le Sénégalais le plus suivi après Ousmane Sonko. Reconnaissons-le : Cheikh Bara est un intellectuel et un analyste politique qui bat avec perspicacité certaines grandes langues de la presse dont le clavier, le micro ou la plume sont captifs de l’œsophage. Pourtant Cheikh Bara ne rentre pas dans la codification héritée de la science politique occidentale, à l’image de La Boetie expliquant les mécanismes de la tyrannie et de la servitude volontaire, d’un Diderot philosophant sur l’autorité politique. Mieux : les références linguistiques de Cheikh Bara qui ne sont ni Molière, ni Shakespeare, non plus Cervantes ou Goethe ne l’empêchent pas de concurrencer les dédis politiques ou éditoriaux ou se bousculent des « intellectuels labellisés ».
Certains intellectuels complexés, à défaut de lui opposer une contradiction assumée, le taxent d’affabulateur. Pourtant aucun procès en diffamation contre lui n’a encore été remporté ; il reste un homme bien informé, et sa redoutable méthodologie lui permet de prendre de l’avance sur ses détracteurs. Cheikh Bara a encore de beaux jours devant lui, son aura attachée à celle de
l’homme le plus populaire en ce moment ira crescendo et proportionnellement à celle de son idole qui, dans la temporalité politique du moment, domine d’une verticalité jupiterienne le landerneau politique. Des Cheikh Bara, il y’ en aura plusieurs et préparons-nous à les accueillir avec bonheur pour la pluralité du débat public. Car au-delà de ses analyses considérées comme subversives ou partisanes pour ses détracteurs, l’homme reste un cas inédit qui mérite attention.
Alioune SECK de Bargny,
Libreville, Gabon
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