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Abdoulaye Wade tribun et bâtisseur Par El Hadji Ibrahima NDAW

En l’an 2000, une nouvelle ère politique s’installe au Sénégal. Après une longue période de ras le bol socialiste, le plus tenace, le plus irréductible opposant au régime socialiste vient de remporter la plus éclatante victoire à l’élection présidentielle, mais aussi la plus chargée d’espoir. Maître Abdoulaye Wade, un brillant intellectuel, un tribun politique, vient de voir son rêve d’occuper la plus haute station du pays se réaliser. Il est élu président de la République du Sénégal. Les attentes sont énormes, et son projet de société décliné emporte l’adhésion des masses populaires.

Il voit le jour à Kébémer, où il mène une enfance assez agitée, sous le climat sec et aride du sahel, à travers les grands espaces chauds et secs ; cela a certainement forgé son caractère d’endurance, car l’homme est doté d’un courage qui frise la témérité. Il est prêt à donner sa vie pour une idée, convaincu de son bon droit. « J’ai été un enfant turbulent et bagarreur, qui aimait relever les défis et osait faire ce que les autres n’osaient pas faire. J’adorais braver les difficultés…», explique Abdoulaye Wade dans son entretien avec le journal Lissa. Ce trait de caractère l’accompagnera dans son parcours, aussi bien universitaire que politique. Cela expliquera sans doute ses positions sur beaucoup d’évènements qui ont jalonné sa vie.

Après l’école primaire supérieure Maurice de Lafosse, et une formation d’enseignant de 3 ans à l’école William Ponty de Thiès, il est sélectionné pour passer le Brevet élémentaire. Admis à l’examen de sortie, il est alors retenu comme maître d’internat  et a ainsi pu passer son baccalauréat avec succès. Il poursuivra ses humanités en France, grâce à une bourse accordée par Maître Lamine Guèye, alors maire de Dakar. Son cursus universitaire, qu’il mène tambour battant, indique à suffisance sa soif de connaissances mais également une certaine instabilité qui l’habite. Il le confesse par ailleurs : « J’ai fait un cursus scolaire assez compliqué. Je sortais d’un cours pour un autre. Je sortais d’une faculté pour une autre. Je passais ainsi 3 examens par an dans les facs de Lettres, de Droit, de Sciences… ». Il fera une accumulation de connaissances à travers toutes les facultés qu’il a eu l’occasion de fréquenter. Il a pratiquement tâté à toutes les disciplines : scientifique, littéraire, juridique et obtenu son doctorat en Droit et sciences économiques.

Du PAI à l’UPS, les diplômes ne font pas le politicien

À son retour au Sénégal, il s’investit dans la politique, comme tous les intellectuels de son époque. Son tempérament est tel qu’il ne faut donc pas s’étonner que cet homme-là ne soit pas satisfait de son itinéraire politique correspondant à ses flirts avec le mouvement PAI de Majmouth Diop, le BMS de Cheikh Anta Diop et l’UPS de Léopold Sédar Senghor. Dans cette dernière formation, par sa proximité avec Senghor, avec lequel il partage beaucoup d’idées, il milite dans sa ville de Kébémer. Mais il se rend vite compte que les diplômes ne font pas le politicien. Son dépit sera grand, les hommes en place feront écran contre lui, et l’homme bouillonne d’idées, il a des ambitions et ne peut rien entreprendre à l’intérieur de ces structures.

Il se retire de l’UPS et se consacre à son activité d’avocat, mais également d’expert et de consultant, pour des organismes internationaux, publics et privés. Cependant, dans toutes les structures qu’il a intégrées,  il y a beaucoup appris. Sa conviction est alors faite qu’il lui faut un cadre politique dans lequel il puisse évoluer à sa guise. Il le confirme lui-même : « Je vais me battre, comme cela, une fois arrivé au niveau de la décision, j’applique mes idées». Un rêve légitime, et le destin le place un jour en face de jeunes venus le solliciter, en tant qu’avocat pour la reconnaissance de leur parti ‘’Sunugal’’, suspecté de régionalisme par le pouvoir en place. Il s’associe alors à eux, et ensemble, ils décident de créer le Parti démocratique sénégalais -PDS- et désignent Maître Abdoulaye Wade comme Secrétaire général.

À Léopold Sédar Senghor, ce parti sera présenté comme un parti de contribution pour tromper la vigilance de Senghor (si ce n’est pas de la complicité) de même qu’à bon nombre de Sénégalais qui y voyaient réellement un parti de contribution. Il s’insère ainsi dans les quatre courants politiques définis par Senghor.

Cette période va durer plus d’une vingtaine d’années et se traduira par un long combat pour la démocratie mais aussi un combat pour le pouvoir. Un parcours semé de privations de toutes sortes, de déceptions, de heurts avec le pouvoir en place. Il deviendra le plus implacable et le plus irréductible opposant d’Abdou Diouf et ses entrismes dans le gouvernement socialiste, devenus célèbres, n’émoussent pas sa combativité. Du reste, ce dernier confesse, au cours d’une émission radiophonique à RFI, que pour faire passer des mesures qu’il craint impopulaires, il lui arrive d’associer Maître Wade aux affaires de l’Etat. Il a la certitude, en ce moment-là, que la ‘’rue’’ ne bougera pas et que l’ébullition sociale attendue n’aura pas lieu. Drôle de compagnonnage-opposition, au cours duquel tous les deux trouvent leurs comptes : pour Abdou Diouf,  le front social est momentanément apaisé et pour Abdoulaye Wade, il est dur de mener une opposition de cette envergure sans ressources financières additionnelles.

Déroutant, Ndiombor

L’homme, en vérité, est quelque peu déroutant. Il est un homme d’idées, un intellectuel pur, mais l’homme est aussi affable dans le privé, capable de dépassement, sensible aux souffrances des autres. Ses actes pour soulager autrui sont innombrables et ceci dans la discrétion la plus totale. Cela constituera sa force dans tous les actes qu’il aura à poser, aussi bien sociaux, économiques que politiques. Cet homme concentre au tour de sa personne beaucoup de controverses. Jamais homme politique sénégalais n’a suscité autant d’admiration chez les uns et de défiance chez les autres. Cette intelligence cultivée très tôt, liée au désir inassouvi de beaucoup apprendre, de tout apprendre, a donné naissance à des idées peaufinées au contact des réalités politiques, économiques, sociales, écologiques et culturelles du continent africain et du monde.

Le livre qu’il fera éditer est le résultat de ses investigations : « Un destin pour l’Afrique ». Une véritable profession de foi, assortie de solutions concrètes pour l’Afrique et sa jeunesse. Les axes de pensées développées dans cet ouvrage rappellent, sur le plan politique, le combat de Léopold Sédar Senghor. La pertinence des visions  dégagées révèle un état d’esprit tout à fait orienté vers un engagement politique digne d’un véritable et authentique panafricaniste, en même temps qu’il voue à son pays un amour viscéral.

Wade est allé beaucoup plus loin dans cette vision pour l’Afrique que Senghor. Il est vrai que l’économiste et le juriste ont joué un rôle essentiel dans toutes les approches qui ont été faites. Le libéralisme social démocratique, c’est le modèle politique sur lequel il voudrait s’appuyer dans la gestion de son pays. Un modèle qui correspond, selon lui, à nos réalités sociales et culturelles du moment.

Ce qu’on pourrait lui reprocher, comme d’ailleurs à Léopold Sédar Senghor, c’est de n’avoir pas su susciter autour de leurs pensées un courant local fort, capable de les mettre en œuvre et de les pérenniser. Pour bien comprendre Abdoulaye Wade président, il ne faut donc pas perdre de vue la nature de l’homme, ses pensées et cette volonté longtemps exprimée de pouvoir enfin appliquer ses idées. Et elles sont nombreuses, ses idées, autant pour son pays, pour l’Afrique que pour les rapports entre le Sénégal, l’Afrique et le reste du monde. C’est une œuvre gigantesque et le temps lui manque cruellement.

Au Sénégal, le troisième âge se rappelle, avec nostalgie et reconnaissance, toutes les mesures prises pour son confort dans les files d’attente. Mais au terme de son deuxième mandat, Abdoulaye Wade doit faire face aux « déçus du sopi » (en particulier les jeunes), qui lui reprochent de ne pas avoir tenu ses promesses en matière d’éducation et d’emploi notamment. S’il a multiplié les efforts en faveur de l’amélioration des infrastructures scolaires et lancé de « grands travaux » (autoroute à péage pour désengorger Dakar, aéroport de Diass, plate-forme industrielle, modernisation du parc électrique de la SENELEC, développement de l’exploitation minière), son bilan économique et social, affaibli par les crises qui touchent l’agriculture, l’industrie ne permet pas de réduire significativement la pauvreté et d’améliorer l’accès de la population aux services de base. Dans un contexte politique de plus en plus tendu, marqué par les dérives financières, les multiples affaires, le peuple note une gestion gangrenée par la corruption et le népotisme et un État de plus en plus autoritaire. Et la crise économique mondiale n’arrangera pas la situation.

Malgré tout, aujourd’hui quand nous observons tous les ouvrages qui sortent de terre, à travers la ville de Dakar et ailleurs au Sénégal, nous reviennent alors ces mots de Senghor : «Dakar sera comme Paris en l’an 2000 ». Abdoulaye Wade a fait le vœu de réussir ce grand pari. Alors toute opposition à sa progression lui pèse énormément et le retarde davantage. Cela explique en partie et avec son âge avancé, tous les dérapages et les affaires notées çà et là au cours de ses mandats et que l’opposition et la société (surtout les jeunes) ne lui pardonnent pas. Mais tout, ses idées sur le Sénégal et sur l’Afrique sont généreuses. Cependant a-t-il raison ou tort dans ses approches ? Seule l’histoire le dira un jour. Ce qu’il faut retenir,  c’est que les grands peuples se sont élevés dans le sacrifice.

Une génération doit se sacrifier pour une autre et ce poids doit être senti par tous. C’est peut-être cela aussi qui a manqué et qui est reproché à Abdoulaye Wade, quand nous observons le train de vie agressif de ses partisans.

En outre, l’une des plus grandes erreurs de Maître Wade est d’avoir voulu intégrer dans les sphères politique et gouvernementale son fils Karim Wade, jeune, inexpérimenté et ignorant tout des réalités sénégalaises, parce que français d’origine, ayant acquis la nationalité sénégalaise en l’an 2002 seulement. Ce qui explique, sur le plan politique, en plus de sa manière de gérer son parti, la désagrégation et les mutations successives du PDS qui enregistre des départs –souvent forcés- de poids lourds tels Jean Paul Dias, Serigne Diop, Marcel Bassène, Idrissa Seck, Macky Sall, etc. Il faut dire que la volonté de massification du PDS, qui suivra en 2000, n’est pas une panacée en soi : les motivations des uns et des autres sont souvent mal vécues en interne, malgré le culte de la personnalité qui fait de Maître Wade la seule ‘’constante’’ du parti. Ainsi que nous l’avons souligné tantôt, Abdoulaye Wade déroute. L’état de grâce que lui a accordé le peuple depuis 2000, a fini d’installer chez lui un sentiment ‘’d’invulnérabilité’’ politique, au point de s’identifier à un messie capable de recevoir l’onction du peuple pour un troisième mandat présidentiel, malgré les rigueurs de la Constitution.

Il faut dire que durant tous ses mandats, Abdoulaye Wade a réussi la prouesse de banaliser quelque peu les Institutions du pays, de sorte que dans son parti, chaque membre, imbu d’une parcelle de responsabilité, se croyait tout permis. Ce sentiment d’électron libre a engendré un tourbillon dévastateur qui a balayé une grande partie des prérequis de notre système de valeurs. Est venue se greffer, à cette situation, la tragédie du bateau ‘’le Joola’’, une erreur lamentablement humaine, mal gérée, et qui laisse les innombrables victimes et leurs parents dans une soif extrême et légitime de justice. Le naufrage a quelque peu déstabilisé l’opinion publique qui comprend mal, alors que toutes les responsabilités sont situées, l’absence de sanctions pour un Etat de droit. Ceci n’est-il point prémonitoire d’une fin politique pour lui ? Car le peuple désorienté, sous le poids des difficultés sociales et la dévolution monarchique pointée sur sa tête, fait barrage. Ebranlé, celui que beaucoup prenait pour une ‘’bête politique’’, n’ayant pas appréhendé la pleine mesure de ses capacités physiques et intellectuelles, parce que sénile, s’est lourdement couché, touché au plus profond de son orgueil le 25 mars 2012.  Enfin, Abdoulaye Wade, on l’aime ou on ne l’aime pas. Mais ce que le monde retiendra sous son magistère, c’est que le Sénégal a vécu de profonds bouleversements sociaux, économiques et culturels.

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