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Parcours: « GANE DECOR » le pionnier de la décoration au Sénégal Ndèye Fatou DIONGUE

« Chaque jour est une leçon que l’individu doit apprendre »

De son vrai nom Papa Gane Dione, plus connu sous le nom de « Gane Décor », nom de son entreprise à Dakar. Agé de 45 ans, il est marié et chef cuisinier de profession aux Etats-Unis. Il raconte son fabuleux parcours de peintre, vendeur de « toufa » (escargots de mer) devenu un célèbre décorateur professionnel.

Etudes et expériences professionnelles

« Cela risque de surprendre certains, mais j’ai arrêté les études en classe de cm1, je n’ai même pas atteint le niveau de cm2. Toutefois, je peux dire que ça n’a pas eu d’impact considérable au cours de ma carrière professionnelle. Je me suis toujours dit que dans la vie les études ne se limitent pas seulement au milieu scolaire, chaque jour est une leçon que l’individu doit apprendre et c’est ça l’expérience la plus sûre ».

Voyager nous en apprend un peu plus sur la vie. Cela m’a beaucoup aidé à acquérir une certaine expérience. J’ai beaucoup voyagé, un peu partout. Aujourd’hui ça m’a permis d’avoir un niveau comparable à un étudiant de bac+2 ou bac+3. Il y a pas mal de gens qui n’en reviendraient pas si je leur disais que je n’ai pas fait d’études poussées.

Juste pour dire aussi aux plus jeunes de ne jamais avoir le complexe de dire qu’ils n’ont pas de niveau ou que le fait de ne pas avoir fréquenté l’école constitue un blocage leur empêchant d’avancer.

En matière d’expériences aussi, j’ai eu la chance de côtoyer beaucoup de gens qui ont un certain niveau d’études. Mais aussi, j’ai eu à faire beaucoup de métiers dont je savais que l’utilité de chacun me servirait dans le cadre de mon travail un jour ou l’autre.

En un certain moment, quand j’ai arrêté l’école française et que j’ai terminé l’apprentissage du Saint Coran, je savais que je devais enfin affronter la vraie vie. Parce que j’ai perdu mes parents très tôt et cela m’a beaucoup forgé.

Le problème chez beaucoup de Sénégalais, c’est qu’ils se basent trop sur leurs parents ou sur l’aide des autres. Mais du moment où tu ne vois ni papa ni maman, tu es seul dans la vie… Ce sont mes sœurs qui m’ont élevé, mais il faut savoir qu’elles ont d’autres obligations aussi, elles ont des enfants à gérer et tout… Donc il faut se rendre compte que ni papa, ni maman ne sont là. Et là tu te dois de prendre ton destin en main, cela te motive et te rend indépendant. Tu sauras que tout ce que tu as, tu l’as gagné à la sueur de ton front. Ceci fait partie de ce qui m’a beaucoup aidé.

Très tôt, je suis allé apprendre la couture chez un vieux monsieur (locataire chez nous), qui travaillait à la galerie Payenne, rue de Thiong.

Après mûre réflexion, j’ai constaté qu’il n’y avait aucune école où je pouvais apprendre la décoration que j’aime et que j’ai choisie comme métier.

C’est ainsi que je me suis auto-formé dans ce domaine. Et à l’époque, pour manier les tissus et comprendre comment s’y prendre, il fallait avoir au moins une certaine expérience en couture. Je suis donc parti apprendre la couture pendant deux ans.

Je peignais des balais que je décorais avec des perles pour les vendre, l’histoire de gagner un peu d’argent… Par la suite, j’ai été accepté comme peintre dans un atelier de peinture de voitures. Ce qui m’avait le plus motivé, c’était le fait de pouvoir y apprendre le mélange des couleurs. Le seul bémol a été que je ne supportais pas l’odeur de la peinture, du fait que j’avais un début d’asthme. Et cela me donnait des douleurs au niveau de la poitrine.

Voici quelques expériences que j’ai vécues… Mais je ne m’en arrêtais jamais là… Je vise toujours loin, ma philosophie est : ‘’Chaque jour que Dieu fait, je dois avoir une occupation’’ ! Je suis le genre de personne qui déteste l’oisiveté, cela ne fait même pas partie de mon vocabulaire. A chaque fois que je maîtrise un domaine, je passe à autre chose.

Je me souviens, à l’époque où je vendais les balais, certains amis se moquaient. Ils voyaient mal le fait que je sois un enfant de la Médina, où je suis né et j’ai grandi avec ma famille, et faire ce genre de métier. Ça leur faisait rire, mais j’avais un tel courage et une personnalité inébranlable. L’essentiel pour moi, c’est de gagner dignement ma vie à la sueur de mon front, sans avoir à tendre la main. De ce fait, je réglais tous mes besoins. Et ça me suffisait largement, c’était mon remède !

Comme j’apprenais la peinture pour ne pas chômer et tout, cela n’apportait pas grand-chose en termes de revenus. Alors, par la suite, je me suis dit qu’il fallait que je m’investisse dans un domaine beaucoup plus fructueux.

D’autant plus qu’à l’époque, les mariages étaient espacés et les gens ne me connaissaient pas encore assez bien pour me faire confiance.

C’est comme ça que j’ai commencé à fréquenter Mbour, dans un endroit réputé pour la vente des mollusques séchés (escargots de mer appelés ‘’toufa‘’) par le biais de la mère d’un ami qui travaille dans ce domaine.

Vu que ce circuit n’était pas tellement saturé à l’époque, je me suis lancé dedans en mettant un peu d’argent à côté. J’y allais à l’aube, je prenais les ‘’7 places’’. J’ai commencé avec 50 kg de ‘’toufa’’. Je pouvais bien me cacher ou avoir le complexe de les revendre mais non ! ‘’I don’t care’’ ! L’essentiel est que les gens savaient combien j’étais ambitieux et motivé.  Je le plaçais dans mon propre quartier avec les mères de famille qui témoignaient positivement de la qualité du produit. Contrairement à d’autres qui leur vendaient des ‘’toufa’’ de mauvaise qualité. Elles prenaient 3 à 5 kg, j’écrivais leur nom, le nombre de kg et leur numéro de téléphone. Je faisais tout pour écouler la marchandise, même dans les marchés (Gueule Tapée, Fass, Tilène, etc). Et la semaine qui suivait au plus tard, j’allais récupérer mon dû.  Ainsi de suite… Et plus la demande était forte, plus je leur en fournissais.

En un moment donné, je me suis tourné vers la restauration. Car c’est un métier qui réussissait bien à ma famille, particulièrement à ma défunte mère qui possédait un restaurant, de même que ma tante qui m’a élevé à Médina.

Comme la restauration et la décoration vont de pair pour bien réussir une fête, je me suis alors dit pourquoi ne pas apprendre la restauration pour me perfectionner.

Par la suite, j’ai déposé plusieurs demandes d’emploi dans les hôtels, dont l’un m’avait contacté plus tard mais pour un poste de nettoyage. Je devais remplacer un employé le dimanche pour nettoyer les toilettes et je recevais 2.500 francs CFA le lendemain. Le dimanche qui suivait on m’a rappelé et ainsi de suite. Je leur ai dit de me confirmer si je devais travailler tous les dimanches. Ils m’ont présenté au Dg qui m’a d’abord proposé un poste de bagagiste à l’hôtel suite à un test d’entretien. Tout cela associé avec la décoration et la vente de ‘’toufa’’. J’achetais les revues par terre en ville pour en savoir plus sur la déco de mariage etc. Car à l’époque l’internet n’était pas si développé.

Un jour, en me promenant en ville, j’ai vu un restaurant j’ai expliqué au grand feu Laye Sow que je voulais faire cuisine. Mais, il avait besoin d’un barman de 18h à 6 h du matin, j’ai accepté le poste. N’empêche, il m’avait proposé que lorsque le chef cuisinier serait d’accord, il me donnerait quelques astuces si j’arrivais plus tôt que mes horaires de travail.

Les jours où je devais travailler à l’hôtel, je rentrais chez moi à 15h pour manger et me reposer. Et à 18h moins le quart, je prenais mon scooter pour aller en ville comme ce n’était pas loin de la Gueule tapée.

Grâce à la décoration aujourd’hui, j’ai découvert plus d’une trentaine de pays un peu partout dans le monde. Je m’active aussi dans la décoration intérieure. J’ai été décorateur de plateau à Walfadjiri avec Ndéye Astou Guèye (journaliste petit déj). A Sen TV aussi, j’y étais plus de 5 ans. Avant de faire un break pour retourner aux Etats-Unis.

Qualités et défauts

Il serait difficile pour moi d’énumérer mes qualités. Mais comme on dit, chacun se connaît soi-même mieux que quiconque. Je remercie profondément le bon Dieu pour le cœur qu’il m’a donné. Et je prie que cela s’améliore davantage.

Je sais aussi que je suis une personne aussi déterminée que passionnée. Quand je fais un travail, j’y vais à fond. Et matière de travail l’argent vient après car j’aime me faire respecter et vice versa. Afin d’obtenir une satisfaction à 100% surtout le coup de fil du lendemain par le client après la réussite de la cérémonie. Ça vaut tout l’or de ce monde.

En termes de défaut, mon meilleur ami me dit tout ce qu’il pense de moi et très sincèrement. Des fois il me dit : « Tu es beaucoup trop gentil et à force cela devient de la naïveté ». Mais je suis sans arrière-pensée, je fais confiance facilement. C’est ma nature, je ne force rien. Je me donne à fond dans tout ce que je fais. Donc je peux dire que c’est un défaut.

Echecs et difficultés rencontrées

Je peux dire mon premier échec est relatif à l’école de décoration que je voulais ouvrir. Mais malheureusement pour moi, car je voulais que tout se passe dans les normes et que les apprenants puissent avoir un diplôme reconnu par l’Etat et pouvoir exercer partout où ils le souhaitent. Et je regrette, car j’aurais pu le faire.

En quelque sorte, je l’ai fait parallèlement avec mes employés. Mais la seule difficulté, c’est qu’avant même d’avoir la main, ils quittent pour travailler en solo. Je peux dire qu’il y a seulement deux à trois personnes à qui j’ai donné mon consentement pour leur départ car elles avaient vraiment une certaine expérience acquise.

Vie familiale et sociale

Je me suis marié très tôt à 27 ans et ma femme en avait juste 17. Une femme extraordinaire machallah qui m’a beaucoup aidé sur tous les plans particulièrement ma carrière professionnelle. Elle est avant tout mon amie, ma sœur, une femme que je respecte beaucoup. Parce que ce n’est pas évident d’être marié à un homme comme moi, connu avec un emploi du temps chargé et tout.

Nous avons 3 fils et l’aîné Mohamed a 15 ans, Abdou 11 ans et Alassane 8 ans.  Mine de rien, nous avons 18 ans de mariage déjà par la grâce de Dieu alhamdoulilah. Nous nous sommes mariés très tôt et je le conseille aux jeunes car cela rend beaucoup plus responsable. Et il n’y a pas une grande différence d’âge avec nos enfants, ils sont mes amis. Je vis avec eux sauf qu’en ce moment je suis en voyage aux Etats-Unis.

Ma femme Fatou Thiam gère actuellement Gane Décor au Sénégal avec l’équipe pendant que je travaille comme chef cuisinier aux USA en attendant que la situation de Covid passe.

Réussites et plus beaux moments

Je peux dire que c’est une grande réussite pour moi de voir la décoration arriver à un certain niveau qui marquera l’histoire pour toujours.

Je peux aussi citer quelques moments qui m’ont beaucoup marqué tels que :

  • La première réunion de l’OCI à Dakar et je remercie grand Kalidou Kassé au passage, qui avait gagné le marché à l’époque et qui voulait un décor halal. J’ai fait de belles décorations avec des balais, des calebasses, des fleurs et des pagnes. Et c’était vraiment magnifique, le public avait adoré. J’ai ressenti une très grande fierté.
  • La deuxième toujours avec M. Kassé, c’était une prestation à l’Assemblée nationale, j’ai réalisé une très belle décoration.
  • La troisième, c’était un mariage aux Etats-Unis, ils m’ont déplacé depuis le Sénégal pour m’accueillir à Boston. Je me suis chargé de la décoration et du buffet. Les mariés étaient très contents et ont pris la parole en public pour me remercier, de même que la belle famille et les invités.

Ce sont des moments très forts et inoubliables pour moi.

Meilleures réalisations et projets

Je peux dire que je fais partie des pionniers de la décoration au Sénégal et c’est une grande réalisation.

A l’époque, certaines mamans prenaient l’argent de leur tontine pour aider leurs enfants à poursuivre leurs études à l’étranger. D’autres ont gagné une bourse d’étude, etc.

Mais moi je n’avais pas cette possibilité. Je peux donc dire que tout ce que j’ai obtenu dans ma vie, je l’ai gagné à la sueur de mon front machallah. Je me suis toujours répété que je n’avais pas droit à l’erreur et que tout ce que mes pairs ont eu je peux aussi l’avoir en travaillant dur.

La décoration c’est ma vie, elle m’a tout donné.

Comme projet, je peux même dire que c’est un but pour moi : d’ouvrir une école de formation en décoration au Sénégal. C’est pour moi une vision et un devoir, car je ressens des lenteurs de l’Etat par rapport à ce secteur et c’est un véritable handicap.

Message à la jeunesse

Le message que je lance à la jeunesse, c’est de se trouver un coin personnel pour faire une introspection et se ressourcer. Ça peut être à la plage, dans un parc ou chez soi.

L’essentiel est de rester seul pour méditer profondément sur son avenir et une fois que l’on sait ce que l’on veut vraiment faire.

C’est cette passion qui mène très loin. Et une fois que c’est fait, il faut tout juste foncer !

J’ai un oncle (paix à son âme) qui me disait : « Gane, chaque jeune devrait refuser qu’on lui demande où est tu né, où as-tu grandi, où as-tu fais tes études, qu’il réponde Dakar et qu’ensuite il réponde qu’il ne sait rien faire du tout. Parce que tout simplement Dakar est la capitale du Sénégal, il faut se dégourdir et ne sous-estimer aucun métier », confie Papa Gane Dione.

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