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La chronique de Pape Sadio Thiam: Les hommes politiques et les réseaux sociaux, Interpellations citoyennes et redevabilité politique

Les hommes politiques ont, c’est vrai, longtemps hésité avant de s’engouffrer dans cette brèche nouvellement ouverte par les avancées technologiques. Mais aujourd’hui, le baroque serait de voir un homme politique complètement détaché des réseaux sociaux.

Au Sénégal, les hommes politiques ne s’affrontent plus seulement à travers la radio et la télé ; ils ne prêchent plus seulement dans l’espace public réel : ils sont dans tous les réseaux de communication. En attendant des études scientifiques pour déterminer l’impact réel de cette présence massive et constante de nos politiques sur les réseaux sociaux, on peut d’ores et déjà postuler que cela fait déjà partie de leur agenda mais également de leur stratégie politique. C’est à se demander si on n’est pas définitivement à l’ère de la cyberdémocratie qui abolit ou, en tout cas, affaiblit les systèmes politiques locaux comme mondiaux grâce au dynamisme d’un cyberspace illimité. Autrement dit, avec la revitalisation et l’élargissement de l’espace public, l’exclusion est en principe  moins ressentie.

Outre la stimulation du débat politique, il y a le fait que le phénomène « mode » contraint les plus « décrochés » de la chose politique à s’y immiscer grâce aux réseaux sociaux. Il faut dire que les réseaux sociaux correspondent, par leur nature et leur configuration, à la culture et aux valeurs des jeunes : individualisme, liberté d’expression, libéralisme (voire libertinage) moral. Ils ont certes des choix et chapelles politiques parfois opposés, mais ce qu’ils ont en commun comme socle culturel semble plus fort que leur adversité qui reste certes réelle. C’est ce qui fait que d’un côté les idées convergentes peuvent bousculer les appareils des partis à aller dans le sens de l’assouplissement des barrières idéologiques. Et de l’autre, on assiste à un resserrement des lignes de fracture entre les membres du même parti : l’absence d’une hiérarchie dans les réseaux sociaux est en soi une réorganisation des rapports politiques entre leaders et militants.

Le danger reste cependant une modélisation de la démocratie, ce qui risquerait d’une démocratie purement formelle, sans pouvoir réel du peuple. Mais dans tous les cas, la culture démocratique a radicalement changé ces 20 dernières années grâce à l’accessibilité de Internet.

La démocratie électronique ne vient pas remplacer la démocratie participative, elle devrait, au contraire, la renforcer. Quand tout récemment le président le Président Macky Sall a manifesté sa décision de débattre avec n’importe qui sur la question des milliards investis dans les inondations, c’est à travers les réseaux sociaux que le jeune leader politique Ousmane Sonko à tenter de relever le défi de le débattre avec lui. Les réseaux sociaux en ont tellement fait un problème citoyen que la nécessité d’un débat entre Sonko et le président Macky Sall s’impose. La transhumance (ou du moins la perception de transhumance) d’Aïssata Tall Sall n’a certes pas été infléchie par les réseaux sociaux, mais elle a été obligée de rejoindre les citoyens dans cet espace pour répondre à leurs interpellations. Elle a été bien obligée d’évoquer dans un premier temps des pressions venues de religieux avant (sous l’inquisition de plus en plus pressante des internautes) de modifier sensiblement ses motivations en évoquant notamment des raisons cette fois-ci politiques. Elle a argué d’un principe démocratique (peut-être non convainquant) : son conseil municipal (en majorité) ainsi que ses militants voulaient qu’elle rejoigne Macky Sall. Entre autres arguments avancés, on notera celui qui, sans aucun doute, est plus révélateur de la réalité d’une démocratie participative par les réseaux sociaux : il y aurait une convergence entre ses préoccupations (vision) et celles de Macky Sall. On sait que l’opinion publique reproche généralement aux transhumants leur manque de principe et la faiblesse de leur attachement aux idées politiques.  Il n’est donc pas illégitime de penser qu’elle a intériorisé cette critique et a voulu l’anticiper ainsi.

Le pouvoir contré par les citoyens n’est plus seulement celui du président, de ses ministres ou autres élus, c’est également toute parcelle de décision qui pourrait engager une communauté, si petite soit-elle.

Les partis politiques sont administrés, il est vrai, de façon différente de celle dont les sociétés sont gouvernées, mais ils impliquent des rapports de pouvoirs. Quand le maire de la Médina, Bamba Fall, a tergiversé sur la question de savoir sur qui porter son choix pour la dernière présidentielle, les réseaux sociaux lui ont prêté l’intention secrète de rallier le pouvoir en place. Une simple rumeur ou une véritable inclination, peu importe, mais personne ne peut nier que le débat sur la clarification de sa position a été exigé par les réseaux sociaux. Qu’il se soit abstenu de porter son choix que l’un des candidats en lice ne signifie pas qu’il ait royalement ignoré les complaintes et récriminations de ses administrés et de ses concitoyens dans les réseaux sociaux.

La proximité que les décideurs ont avec les militants et administrés grâce aux réseaux sociaux ne leur permet plus de prendre seuls les décisions. La décentralisation des prises de décisions est donc accélérée par les réseaux sociaux parce qu’ils sont devenus des éléments d’appréciation de l’image du leader et de la légitimité de ses décisions politiques et administratives.

Les mécanismes et les paradigmes de la démocratie sont donc en train de changer : le principe de la représentation si controversé est fondamentalement bousculé par l’effectivité d’une participation directe. On ne représente plus le peuple, parce que justement il est présent par la fluidité de l’information. C’est peut-être prématuré de dire que les forces politiques en déclin se réorganisent via les réseaux sociaux, mais on peut d’ores et déjà affirmer qu’une grande partie du pouvoir est dans ceux-ci. Toute la difficulté est de savoir comment convertir cette opportunité virtuelle en réalité politique efficiente. Le fait est que les hommes politiques sont amenés à revoir ou à réviser leur position au gré des alertes et de la clameur lancées depuis les réseaux sociaux. La relation politique verticale est donc en train de céder la place à celle horizontale et les termes « cogestion », « gouvernance concertée », etc. en sont les symptômes. Thierry Vedel, dans son ouvrage “L’idée de démocratie électronique. Origines, visions, questions” explique cette mutation politique en ces termes : « La cyberdémocratie propose une nouvelle conception du politique qui ne s’organise plus autour de l’État-nation, mais dans un cyberespace ouvert, déterritorialisé, non hiérarchique, réflexif, dans lequel des individus pleinement autonomes nouent des relations multiples ». Le potentiel émancipatoire que renferment les réseaux sociaux est par conséquent énorme pour les citoyens, mais il faut réfléchir sur la déviation communautaire qu’ils pourraient connaître pour en tirer le maximum de profit pour la démocratie. Tant qu’ils existeront (et il n’y a pas de raison qu’ils disparaissent, les rapports politiques continueront à se rééquilibrer, à s’amoindrir pour davantage épargner le citoyen des postures de prédation. Et comme on ne peut pas réduire ces réseaux sociaux au silence, on ne pourra jamais anéantir les poussées libératrices du peuple. Tel le phœnix, la citoyenneté renaît de ses cendres : pour notre époque, les réseaux sociaux en sont le vivier.

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