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Gaspillage: Les Sénégalais toujours ancrés dans le système de dilapidation Par Khadidiatou GUEYE Fall

Assister à une cérémonie familiale comme un baptême ou un mariage nous révèle une autre facette de la situation économique du Sénégal. Dans toutes ces cérémonies, la dimension du gaspillage dépasse la logique des choses. Certains mettent en avant le voyez-moi. Raison laquelle des gens acceptent que ces moments de poker soient le dénominateur de leur réputation et leur notoriété. Pour ces derniers, il faut se faire un nom à tout prix, même si on se ruine.  La bonne réputation et la notoriété sont fondées sur l’argent, a-t-on l’habitude de constater au Sénégal. Ce phénomène devient exacerbant  au point que la pression pousse les jeunes à certains risques.

Joint au téléphone, cet acteur de la presse montre son opposition face à ce phénomène. Préférant rester à l’ombre, il nous confie : « Je fustige l’énorme gabegie constatée dans les cérémonies familiales, même si parfois tu peux dire que c’est inévitable vu que c’est la coutume qui prend le dessus sur la normalité. Des fois, les gens ils exagèrent avec d’énormes dépenses qui dépassent l’entendement. Par contre, durant ces moments de Noël ou de fin d’année, beaucoup de parents essaient de faire plaisir à leur famille et là ça se comprend mais dans ce même ordre d’idées, je pense qu’on ne devrait pas en faire un peu trop quand même ».

Notre interlocuteur n’écarte pas l’impact négatif de ces faits sur l’économie du pays. Par ailleurs, précise-t-il, les familles concernées vont en souffrir davantage et cela pourrait laisser certainement l’avenir de leurs enfants en pointillés. Ainsi, ils dépensent leurs économies là où il n’y aura pas de revenu donc ceci montre la fragilité de cette démarche qui doit forcément être révolue.

C’est dans le même sens que Fatima Kâ abonde. Agée de la cinquantaine, cette dame est une professionnelle de la coiffure traditionnelle. Elle est mère de 7 garçons. Contrairement à la perception de certaines femmes, elle est contre les gaspillages dans les cérémonies familiales. « J’ai 7 enfants et tous mes sept baptêmes je n’ai jamais procédé comme le fait certaines de mes amies : je n’ai jamais fait de « Lang ». D’abord parce que je n’avais pas les moyens, en plus, pour moi, la raison ne l’accepte pas », raconte-elle. Pour Fatima Kâ, si on n’arrive pas à joindre les deux bouts, on ne doit pas dilapider ses économies pour des futilités. Elle poursuit : « Je n’ai pas besoin de me faire un nom dans la famille de mon mari à travers ces gaspillages. N’empêche :  si j’ai envie d’offrir un cadeau à une belle-sœur, je le fais quand je le sens ; personne ne peut m’y obliger ».

Au Sénégal, donner des cadeaux et des enveloppes d’argent à sa belle-famille lors des « Lang »est devenu fréquent au point qu’il est inclut dans la normalité. En wolof, le « Lang » désigne un face-à-face entre deux familles ; l’une reçoit des cadeaux, des tissus, des bijoux et des enveloppes d’argent de la part de l’autre.

La dame trouve irrationnel ce phénomène qui selon elle favorise le laxisme pour certains et le caractère hautain pour d’autres.

« Je ne peux pas économiser de l’argent pendant des années et,  au lieu d’investir, je le cède gratuitement à des personnes, c’est trop facile » a-t-elle analysé.

Pour abolir ce phénomène, notre premier interlocuteur pense que la solution ne peut émaner que des familles qui y souffrent après chaque événement. « Elles doivent prendre leurs responsabilités  de joindre l’utile à l’essentiel afin d’éviter des énormités dépensières qui peuvent les anéantir pour de bon. Ils doivent vraiment arrêter de gaspiller leurs économies pour une simple fête de famille » conseille-t-il aux concernés. Il incite l’Etat à prendre des mesures par rapport au constat : « L’État devrait sévir, quitte à mettre en œuvre des lois et règlements qui permettront peut-être de les dissuader. J’ai l’intime conviction que l’État pourrait bien le faire, mais vu la manière dont procède la majorité, il faut se dire que ça ne risque pas d’arriver de sitôt ».

Pour Fatima Kâ également, la solution doit être multilatérale : chaque personne doit se créer un avenir et un avenir pour ces enfants. « Que nos économies épargnées nous servent de moyens de départ pour un projet rentable au lieu de les gaspiller pour tendre la main après », suggère-t-elle.

Essentiellement organisées par des femmes, ces cérémonies de gaspillages contribuent à l’amplification de la pauvreté au Sénégal. Pourtant, une loi a été prévue pour les gaspillages dans les cérémonies. Il s’agit de la loi 67-04 du 24 février 1967 contre les gaspillages dans les cérémonies familiales et religieuses. Cette loi dispose que «Toute personne est libre de célébrer par des cérémonies, conformément aux rites de son culte ou de sa coutume, les événements familiaux du baptême, de la circoncision, de la communion solennelle, des fiançailles, du mariage, du retour de pèlerinage aux Lieux Saints, des décès et inhumation. Toutefois, ceux qui procèdent ou participent à ces cérémonies doivent se conformer strictement aux prescriptions de la présente loi 67-04 du 24 février 1967».

Mais cette loi semble désuète du fait de son défaut d’application.

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