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La Ligne du Devoir

De ce tronçon de route Mboloyel-Thilogne, j’apprends : patience Par Habib KA, Chef du bureau régional de Matam, Thilogne

Entre Mboloyel et Thilogne de la voiture qui nous ramenait de Ourossogui, où nous fûmes entassés, les clients échangeaient des riens, des banalités, pour tout dire.

La voiture, du moins ce qui est considéré comme tel, trottait, somnolant sur le doux asphalte, semblable à celui des routes des grandes villes, ressuscitant chez les passagers de cette localité la fierté d’être sénégalais à part entière.

Thiambe, Boyinaadji, Nabadji, Seedo, les Doumgas, défilaient sous des flaques d’eau ; en arrière plan, la vallée reverdie par les pluies hivernales posait délicatement ses pieds sur les rebords du lit du fleuve.

Puis, comme pour ramener les passagers à la réalité, une brusque secousse de la ferraille brinquebalante, vieille de plus de cinquante années, sans âme, sans identité, sans vie, avertit qu’elle s’emballe dans une turbulence de vingt kilomètres. De Mboloyel à Thilogne.

Et tout le monde secoué au rythme du tacot-marteau-piqueur emmêlé aux grésillements d’une musique mise à fond, sur cette route cahoteuse, de poussière rouge, de déviations sauvages, sous une chaleur torride.

Une jeune mariée, très enthousiaste, vociférait sur son Iphone des ordres à sa ménagère ou à une petite sœur sur les poissons à sortir du congélateur, les cubes et autres condiments à compléter, sans se soucier du silence des autres, tête baissée, ne perdant rien de ses cris, ses manies, sa vanité subtile d’étaler un confort supposé ou acquis. Puis, un instant, celle plus jeune qui l’accompagnait, plus belle, vêtue d’une robe getzner qui épouse les formes gracieuses de son corps, prit la place d’un client qui descendait, certainement pour se désolidariser du casting mal fagoté de son amie ou agacée par la vantardise ostentatoire de celle-ci. Je m’attendais d’elles des signes d’agacement pour déplorer l’état de ce qui tient de route sur ce tronçon de la RN2 ; mais en vain.

Sur le banc arrière du chauffeur, une vieille grand-mère et un vieux pépé, épaule contre épaule, tête baissée, silencieux, cherchaient à contenir les tremblements de la voiture. Ils s’étaient tus, immobiles, malmenés sans geindre par les cahots de la ferraille rouillée sur cette  route cabossée sans fin.

Et moi, pris de curiosité, je regardais admiratif ce couple d’octogénaires. Ils ne dormaient pas. Ils ne parlaient plus, ils ne disaient plus rien. Ils se taisaient. Et leur silence me fascinait. Indifférents à tout, à la chaleur étouffante des corps compilés, aux odeurs humaines, à la poussière rouge sur les têtes, les paupières, les lobes des oreilles, sur les habits.

Du tronçon Ourossogui-Thilogne, j’ai appris beaucoup, et on ne finit pas d’apprendre. Surtout des choses qu’on semble cerner, maitriser des années et des années alors qu’au fond, on n’en a que peu de connaissance.

J’ai appris dans le silence de ce couple, la patience. Une attitude très élevée de la conscience humaine.

Et ces vieux en ont à revendre : une philosophie, une religion qui leur permet de traverser les âges sans stress, sans déprime.

De ce tronçon Mboloyel-Thilogne, j’ai appris de ces octogénaires une leçon : savoir maitriser ses émotions, gérer ses frustrations, s’éviter la colère, un brin de folie passagère.

La patience adoucit.

Le silence est d’or.

Arrivé à Taabe, la verdoyante, le vieux couple descend. La vieille mémé, bras droit levé, nous gratifie d’un au-revoir.

Et moi, je déchiffrais sur son visage basané : la patience est une qualité essentielle de la sagesse, le silence aussi.

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