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Trois questions à Abdou Rahmane Thiam, enseignant chercheur en sciences juridiques et politiques à l’UCAD Entretien dirigé par Charles Thialys SENGHOR, Desk central, Le Devoir

« L’absence d’un Premier ministre explique le manque de coordination et les difficultés dans la communication gouvernementale »

Après les manifestations liées à l’arrestation d’Ousmane Sonko, Abdou Rahmane Thiam revient sur les conséquences à tirer. Le Professeur agrégé en Science politique, chef du département de Science politique à la Faculté des sciences juridiques et politiques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) explique, entre autres, les couacs dans la communication gouvernementale par l’absence de coordination due à la suppression du poste de Premier ministre.

Question-Quelles leçons peut-on tirer des derniers événements politiques liés à l’affaire Sonko ?

Abdourahmane Thiam : Le Sénégal vient de connaître une des pages les plus sombres de son histoire, voire de sa vie politique.  Une affaire supposée privée a fini par une politisation.  La lecture sociologique que l’on peut déjà faire, c’est que les faits sociaux, au sens d’Émilie Durkheim, peuvent devenir politiques. Jacques Lagroye en fait d’importants éclairages. La mise en garde à vue du député, M. Ousmane Sonko, a entraîné une mobilisation collective dont les conséquences sont multiformes.

Mais “pourquoi les hommes protestent-ils ?”, s’interroge Ted Gurr, Why men rebel ? La réponse à cette interrogation réside dans la frustration relative, autrement dit la déception qu’un individu peut avoir face à une satisfaction attendue voire une espérance. C’est donc une conjugaison de déceptions qui est au fondement de cette action collective. Les conséquences sont d’ordres économique, social et politique.

Au plan économique, il y a un grand manque à gagner sur l’économie nationale paralysée pendant quelques jours et des investissements volant en poussière suite aux pillages de maisons de commerce.  Cette situation qui risque d’aggraver le chômage des jeunes, peut également décourager l’esprit d’investir si l’Etat n’y apporte pas son concours.

 Au plan social, les pertes humaines sont énormes et surtout qu’il s’agit de la catégorie jeune. La détermination des manifestants invite à une réflexion sur la gestion des foules dans une démocratie au sens de Gustave Le Bon.

Au plan politique, nous nous orientons vers une recomposition des forces politiques et la lutte pour le contrôle et la définition de l’agenda politique. Si l’on écoute le discours du député, M. Ousmane Sonko, on relève une stratégie d’inversion de la domination politique.

Que doit véritablement faire le chef de l’Etat en plus des mesures déjà annoncées, pour décrisper cette tension ?

Compte tenu de la gravité de la situation, il urge de revisiter la question de l’emploi des jeunes en évaluant rapidement ces politiques de l’emploi inefficaces et rationaliser toutes les agences et fonds mis en place. Il faut revoir les mécanismes de financement des projets en évitant leur politisation. Le président de la République doit revenir sur la nature du régime politique actuel. La suppression du poste de Premier ministre est une erreur. A travers cette crise, on relève facilement le déficit de coordination. A la place d’une bonne communication de crise, les sorties des ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères ont été des ratés de communication politique.   C’est pourquoi il me semble important d’apaiser davantage en libérant ces leaders de mouvements et manifestants, mais surtout arrêter les arrestations tous azimuts des militants du Pastef. De telles mesures de clémence peuvent contribuer au retour au calme dont le pays a tant besoin.

Le rétablissement rapide du poste de Premier ministre nécessite la formation d’un nouveau gouvernement. Il faut enfin ouvrir le jeu démocratique. Le président doit traiter sérieusement cette affaire des nervis en ouvrant une enquête sur tous les plans.

Le chef de file de Pastef s’est peut-être imposé, de fait, comme le leader de l’opposition. Peut-on imaginer que le pouvoir en place mette en branle une stratégie pour l’empêcher de cristalliser toutes les forces politiques autour de lui, notamment en direction de la prochaine élection présidentielle ?

Le champ politique répond à une logique concurrentielle.  C’est pourquoi Pierre Bourdieu le définit comme un espace de luttes entre agents qui opposent leurs forces en vue d’obtenir des postes. Le discours du leader du parti Pastef s’inscrit dans une logique d’inversion de la domination politique, autrement dit la structure des rapports de forces. En exigeant et pas en proposant certaines lignes directrices, il se met clairement dans une posture d’un opposant radical face pouvoir. En revanche, le pouvoir ne va pas rester inactif dans cette logique de rapports de forces. Il peut user de stratégies politiques visant à élargir sa surface d’alliance politique.

Quelle doit être la posture des autres leaders politiques devant la fulgurance politique d’Ousmane Sonko ?

Il faut rappeler que la carrière politique ne s’improvise pas. Elle est le fruit d’une construction progressive dans le temps. Le leader du Pastef a réussi son entrée en politique.  Même s’il faut reconsidérer les conditions d’organisation de la compétition politique de 2019 avec des candidats sérieux exclus du jeu (Khalifa Ababacar Sall et Karim Wade), il s’est classé en troisième position pour une première participation à l’élection présidentielle. La vie politique sénégalaise est toujours marquée par une recomposition des forces. Mais je pense que la direction du vote des électeurs obéit à des logiques. L’identification partisane théorisée en tant que paradigme par l’École de Michigan (Université de Michigan-USA) nous aide à comprendre qu’une bonne partie des électeurs votent en raison de leur appartenance partisane ou l’identification à un leader. Ces leaders peuvent s’organiser dans le cadre d’alliances électorales et éviter l’idée de candidature unique qui peut être un piège.

Le Devoir

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