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Tabaski-Chez les émigrés sénégalais, la monotonie et la solitude définissent la fête: « On n’a pas le droit d’égorger le mouton ici » Khadidiatou GUÈYE Fall

De quelque nature qu’elle soit, la fête au Sénégal n’est pas monotone. Dans les marchés, l’ambiance obnubile les clients. Bondés de monde, les centres commerciaux scintillent de tissus, de bijoux et d’accessoires. Les tailleurs mènent une course afin de terminer les commandes avant le jour de la Tabaski. Des points de vente de moutons sillonnent la capitale et à l’intérieur du pays. Dakar commence à se vider à compte-goutte ; les ressortissants s’apprêtent à passer la fête au village avec toute leur famille. Le décor et l’ambiance qui se constatent montrent l’accrochage de la population à vouloir fêter la tabaski dans la gaieté et dans l’ambiance comme à l’accoutumée. Cette ambiance est enviée par les Sénégalais vivant à l’extérieur du pays retenus par le travail.

La fadeur de la Tabaski des Sénégalais vivant avec des communautés de religions différentes et de cultures différentes désole ces derniers.

Maguèye Guèye, un Sénégalais basé en France pour des raisons professionnelles, déplore la monotonie de la fête de Tabaski qui ne connaît aucune amélioration depuis qu’il est venu en France : « Pour la préparation, j’avoue que c’est diamétralement opposé à ce qu’on connaissait au Sénégal ». Agé de 33 ans, Maguèye est arrivé en France en 2014 pour ses études en mathématiques appliquées. Actuellement, il est retenu en France pour son travail dans le domaine des assurances et des Big data sur Paris. C’est la raison pour laquelle il lui est impossible de venir au Sénégal pour y passer la fête : « A chaque année, on espère que le jour de la fête coïncide avec un jour de weekend pour qu’on puisse savourer les meilleurs moments, comme aller à la mosquée le matin, ensuite voir des amis pour préparer à manger et faire quelques défilés de nos boubous traditionnels qu’on porte occasionnellement ».

Il explique qu’il a fait six tabaskis dans le sud de la France (Nice et Marseille) avant de venir à Paris.

« À Nice, on pouvait aller dans les villages environnants pour acheter un mouton. Idem à Marseille où il y a une communauté musulmane sénégalaise bien présente », fait-il savoir. Ce qui démotive Maguèye, c’est l’ambiance à laquelle il s’était habitué au Sénégal et qu’il ne retrouve pas en France : « L’ambiance entre musulmans, on la sent dans les boutiques d’Arabes qui sont parfois les seuls à vendre des viandes halal. Ici en France, les musulmans portent beaucoup d’importance sur les viandes halal ».

Pour vivre l’ambiance de la Tabaski cette année, Maguèye s’estime heureux d’habiter dans un quartier à majorité musulmane (Quartier Nanterre) où il y a une grande mosquée. D’après lui, on sent vraiment l’ambiance entre musulmans avant et après la prière.

Ndèye Lissa Ndiaye n’habite pas loin de Maguèye. Depuis 3 ans, elle passe les fêtes religieuses en France avec son petit garçon et sa tante. Pour elle, la fête de la Tabaski n’est que de nom en France. Elle soutient que la réticence est tellement présente que les musulmans ne se connaissent pas. « Si on se connaissait, ça nous permettrait d’avoir de bonnes relations et passer les fêtes religieuses ensemble pour lui donner l’image de la fête au Sénégal. Mais chacun se recroqueville sur lui-même. Dans pareille situation, tout ce que je pense, c’est de venir au Sénégal y passer les fêtes mais la situation ne me le permet pas. En plus, la Tabaski n’est pas considérée comme un jour férié, raison de plus de ne pas vouloir rester en France pendant des fêtes similaires : les gens ne se reposent même pas le lendemain de la Tabaski », affirme-t-elle.

D’une voix triste, Ndèye Lissa décrit la fadeur de la Tabaski en France : « On n’a pas le droit d’égorger un mouton ici ; c’est chez le boucher que tous les rituels se font. Après, chacun fait la fête chez lui dans la solitude si c’est le week-end. Par manque de chance, si la fête coïncide avec un jour ordinaire, c’est au travail qu’on passera la journée. C’est tellement différent que même le goût de la viande est différent. La grillade qu’on avait l’habitude de manger au Sénégal avec les fumées qui échappaient et embaumaient le quartier nous manque vraiment. Tout ce qu’on peut préparer, c’est le barbecue qui n’a aucun trait à notre culture culinaire. Pour te dire, la Tabaski au Sénégal n’a pas d’égal ».

Cette dame émigrée est une tante à Ndèye Lissa Ndiaye. Elle s’est accommodée au fonctionnement de son pays d’accueil. Elle ne se préoccupe plus des fêtes mais se concentre sur les nécessaires.  « Personnellement, c’est hier à travers les statuts sur le jeûne d’Arafat que je me suis rendue compte que la tabaski c’est la semaine prochaine. La préparation est plus présente au Sénégal ; ici on ne s’attarde pas sur certains détails, nous faisons l’essentiel après c’est fini » soutient la dame. Elle n’a jamais remarqué une ambiance similaire à l’engouement noté au Sénégal à l’approche de la fête : « Il n’y a pas d’ambiance à l’approche, mais le jour j, il y a une grande mosquée à Paris qui accueille les musulmans. Ces derniers viennent de différents lieux pour assister à la prière. A part ça, on le fête le week-end entre famille.

L’absence de cette ambiance est expliquée par Ndèye Lissa qui pose la raison selon laquelle ils sont dans un pays où la religion musulmane ne domine pas. « Les mosquées se retrouvent que dans les grandes villes comme Paris, Marseille, les autres n’en ont pas. Pour le mouton, on fait la commande chez le boucher ; après, on prépare la viande à la maison mais les goûts, je t’assure que c’est différent » signale-t-elle.

Si Ndèye Lissa parvient à se situer sur le calendrier, sa tante, quant à elle oublie les fêtes par mégarde. « J’ai perdu la notion des fêtes depuis que je suis arrivée en France. C’est ce jeudi que j’ai vu des amis mettre en statuts le jeûne d’Arafat. Sinon je n’aurais pas su que la tabaski se fête le mardi. Au Sénégal, c’est la préparation de la fête qui nous amène dans les nuages, l’ambiance, les préparations des prestances, les couturiers qui veillent des nuits pour terminer les belles robes, les tailles basses, les salons de coiffure qui refusent du monde, les femmes qui concourent les plus belles tresses. Le jour j, après la prière, les hommes font le tour du quartier pour demander pardon au voisinage. Rien de tout cela ne se constate en France. Ici la tabaski se fête en solo. Peut-être les week-ends, certains amis se regroupent pour assimiler leur fête à celle du Sénégal », décrit la tante de Ndèye lissa à travers un audio envoyé via WhatsApp.

Elle manifeste la nostalgie d’une tabaski au pays de la teranga : « Acheter du tissu, partir au marché pour voir les dernières tendances le plus remarquables. Le jour de la tabaski, tous les hommes sont bien habillés en direction de la mosquée. Ils reviennent pour tuer les moutons. La grillade se fait dans une ambiance avec la famille contrairement à la tabaski en France : les moutons sont tués ailleurs, tu prends la viande et tu la cuisines ; y’a pas d’ambiance ni rien ». Elle regrette l’occasion ratée de passer la tabaski au Sénégal.

L’avant-tabaski au Sénégal est plus qu’attrayant. Dans les marchés, l’animation fait focus sur la tendance des tissus. En France comme dans d’autres pays où des Sénégalais vivent l, la situation n’est pas enviable. La fête de tabaski signale sur le calendrier un jour ordinaire comme d’habitude ; le travail n’attend pas la fête. Nos interlocuteurs tous vivant en France déplorent la monotonie de l’approche et le caractère ermite de jour de la fête. Elles auraient préféré une fête des moutons à l’image de celle du Sénégal.

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