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Pétrole du Sénégal : Belote et rebelote

Pétrole du Sénégal

Prix et volume

De notre correspondant en France

Le Sénégal revient-il à Schumacher des années 70 avec l’idée “de traiter la nature comme un capital et non comme un revenu” ?
Avec la spéculation qui permet de n’y rien comprendre avec cette mathématique autour du prix, il serait simpliste de penser qu’il suffit d’avoir du pétrole pour résoudre tous les problèmes ; l’asymétrie d’information et de capacités entre l’entreprise, techniquement et contractuellement aguerrie, et l’État, moins outillé fait que prix et volume se conjuguent dans le cas du Sénégal. Du pétrole et des idées.

«Le Sénégal est engagé dans un bras de fer avec le pétrolier Woodside Energy. L’administration fiscale réclame 62,5 millions d’euros au groupe australien qui exploite le champ de Sangomar. Contestant tout arriéré d’impôts, celui-ci a lancé une procédure d’arbitrage internationale… Le cœur du litige serait dû à des évolutions sur le régime fiscal sénégalais. Le groupe pétrolier considère que les exigences sénégalaises contreviennent à des clauses contractuelles censées protéger les investisseurs en cas de changements fiscaux ou légaux. », explique le journal Le Monde.
Partage de rente défavorable ? Le gouvernement d’Ousmane Sonko a raison d’ouvrir la renégociation des contrats pétroliers : l’Argentine l’a fait face à des groupes espagnols, non sans polémiques et arbitrages. Objectif du régime de Diomaye : financer l’investissement en captant une part plus importante des revenus pétroliers.
Les compagnies pétrolières identifient souvent des gisements potentiels par analogie géologique (avec des pays voisins) ou à proximité de zones déjà forées, y compris aux limites des eaux territoriales. Il en résulte une asymétrie d’information et de capacités entre l’entreprise, techniquement et contractuellement aguerrie, et l’État, moins outillé. Cette configuration a parfois produit des contrats déséquilibrés, l’accord conclu à Sao Tomé-et-Principe étant fréquemment mentionné comme exemple. Dans ce contexte, plusieurs pays (Libye, États du Golfe, Amérique latine) ont renégocié, voire nationalisé, pour mieux capter la rente. Le Sénégal, entrant dans une phase pétrolière récente, peut tirer parti des leçons du Congo et du Gabon qui ont connu des contrats de partage défavorables.
Le président Diomaye a alerté sur une marge de manœuvre quasi nulle : surendettement, souveraineté dégradée, gel d’un financement du FMI à hauteur de 1,8 milliard de dollars, etc. Les difficultés surgissent dès qu’un pays affiche : « Nous avons des choix, nous voulons les assumer et les financer.» L’Occident l’a fait en s’appuyant sur des institutions financières à son service ; la Chine, qui a emprunté une autre voie, dispose aujourd’hui d’une épargne et finance de nombreux projets en Afrique. Lorsque vient le tour de l’Afrique, elle subit des pressions du FMI et des marchés financiers, alors même que l’endettement agrégé du continent — présenté comme sous tension à hauteur de 1,5 milliard, inférieur à la dette française — est brandi comme argument. Ces pressions ne laissent qu’une marge d’action infime pour mener des politiques différentes.

L’Afrique dispose toutefois d’un levier : les ressources de son sous-sol (pétrole, métaux précieux, etc.). Elle peut les mobiliser soit en les mettant en garantie pour s’endetter, soit en adoptant une posture de négociation plus ferme. Le Sénégal est fondé à se montrer défiant à l’égard des multinationales, les retours d’expérience ayant révélé des comportements contestables et une captation excessive de rentes. L’objectif est d’accroître les recettes pour investir dans l’éducation, la santé, etc. Cette évolution du cadre d’investissement est légitime.

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Dans un contexte où l’on ne maîtrise ni les prix, ni les volumes, ni les variables qui conditionnent un partage de rente équitable, il devient très difficile de transformer la ressource en investissements productifs (éducation, santé, etc.).

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Quand l’économie d’un pays dépend fortement de ses ressources naturelles, des difficultés apparaissent inévitablement : les prix se fixent sur les marchés internationaux. Pour le pétrole, des acteurs majeurs comme l’Arabie saoudite ou la Russie influencent les cours. La production du Sénégal pèse très peu à l’échelle mondiale ; il subit donc une forte volatilité. Toute baisse se traduit par une chute marquée des recettes. Au Congo, une diminution d’un dollar du baril entraîne environ 100 millions de dollars de pertes sur une année. Au-delà du prix, le Sénégal ne contrôle pas non plus pleinement les volumes : ce sont les compagnies qui opèrent et ajustent la production à la baisse quand les cours reculent, et à la hausse lorsqu’ils remontent. Les contrats reposent, en outre, sur une rentabilité qui dépend de multiples paramètres (volumes, durée d’exploitation et de vie du gisement, qualité du brut, coûts d’extraction, etc.), des informations le plus souvent fournies par les compagnies. L’exemple du Congo est éclairant : la Banque mondiale a estimé que le pays ne disposait pas des capacités nécessaires pour vérifier de façon indépendante les coûts d’extraction, les volumes et la qualité du pétrole. « Il y a des cargaisons qui sont produites et qui n’ont jamais été officiellement. C’est des choses qui sont arrivées bien sûr dans le passé quand les dispositifs de comptage n’étaient pas aussi précis que maintenant… Il y a 10 millions d’années, 100 millions d’années de travail qui a été fait par la Terre pour transformer les algues en pétrole. Ces années sont des années gratuites. Alors on va trouver du pétrole dans des conditions extraordinairement bon marché et on va le vendre à un prix élevé puisqu’il est en concurrence avec d’autres sources énergétiques. Donc ce différentiel est énorme… 3 à 4 dollars qui sort puis on le vend à 80. Tout cet argent entre les deux est un argent qui va à un certain nombre de gens. », Loïk Le Floch-Prigent, ex-patron ELF. Dans un contexte où l’on ne maîtrise ni les prix, ni les volumes, ni les variables qui conditionnent un partage de rente équitable, il devient très difficile de transformer la ressource en investissements productifs (éducation, santé, etc.).
Notre mode de vie repose largement sur le pétrole, souvent considéré comme une ressource clé tant il intervient partout et en permanence. Or, en tant que ressource fossile, ses réserves sur Terre sont limitées. On pourrait donc s’attendre, à mesure que ces réserves s’amenuisent, à une raréfaction et à une hausse des prix. Pourtant, ne vous laissez pas abuser par ce raccourci : rien ne garantit que le prix du pétrole augmentera et cela vaut pour toute ressource finie dont l’humanité pourrait dépendre.
Avec quelques repères chiffrés : à l’échelle mondiale et parmi les huit sources d’énergie primaire, le pétrole demeure la première, avec une part d’environ 31 %, devant le charbon (26 %) et le gaz (22 %). S’agissant de ses usages, 64 % du pétrole est consacré au transport, 8 % aux activités industrielles, 16 % à la pétrochimie et 11 % au fioul lourd.
Sur le plan macroéconomique, de nombreux économistes se réfèrent à la démonstration d’Harold Hotelling (1931) : sous certaines conditions — notamment lorsque les entreprises maximisent leurs profits de manière optimale — l’exploitation d’une ressource non renouvelable conduit à une trajectoire de prix croissante, portée par la hausse des coûts d’extraction et le niveau du taux d’intérêt. En d’autres termes, plus la ressource se raréfie, plus son prix tend à augmenter. Cependant, cette analyse n’aborde pas directement la dynamique d’innovation et de substitution : plus le prix s’élève, plus l’incitation à développer des alternatives compétitives augmente. Par exemple, si le pétrole connaissait une envolée telle que le transport aérien devenait non rentable, Airbus et Boeing seraient poussés à accélérer le développement d’avions fonctionnant à l’hydrogène.
Le fonctionnement des marchés financiers est plus complexe que ce que modélisait Hotelling. Une tendance aussi évidente qu’une augmentation exponentielle du prix ne peut pas apparaître. En effet, le modèle mathématique qui donne une indication de la manière dont fonctionnent les marchés financiers est de plus en plus exact : formule de Black & Scholes.

Les tendances s’estompent pour laisser place à la seule volatilité. Le pétrole se négocie sur les marchés financiers, où chacun peut exprimer une opinion sur sa valeur. Une part significative de l’offre et de la demande est ainsi spéculative, déconnectée du physique. Les spéculateurs, qui ne sont ni producteurs ni consommateurs, participent néanmoins au jeu de marché et influencent les prix. Le modèle indique que les cours sont intrinsèquement imprévisibles : le passé ne renseigne pas sur l’avenir. Seul le présent compte, via le prix courant qui sert de point de départ à une marche aléatoire. Le prix peut alors évoluer dans n’importe quel sens ; au mieux, on peut estimer la probabilité de l’ampleur du prochain mouvement (faible, moyenne ou élevée). Si la communauté financière considérait le scénario de Hotelling comme acquis, le pétrole serait déjà très cher aujourd’hui.
Supposons que le baril de pétrole vaille aujourd’hui 102 €. Nous anticipons une hausse de son prix d’ici six mois, mais nous ne souhaitons pas immobiliser 102 € pour l’acheter maintenant en vue de le revendre plus tard. À la place, nous pouvons acquérir un contrat (une option d’achat) nous donnant le droit d’acheter le pétrole à 110 € dans six mois. À quel prix ce contrat s’échange-t-il ? La formule de Black-Scholes permet d’en déterminer la prime. En retenant par exemple une volatilité du prix du pétrole de 42 % et un taux sans risque de 2 %, on obtient alors les paramètres du modèle suivants :

S = 102 ; K = 110 ; r = 2% ; t = 0,5 (un semestre correspond à 0,5 an) ; σ = 42%.
Il convient de calculer d’abord d1 et d2.

L’étape suivante consiste à chercher les correspondances des valeurs absolues de d1 et d2 dans la table de la loi normale standard.
N(d1) = 0.4013 et N(d2) = 0,2912
Enfin, nous pouvons maintenant appliquer le modèle de Black & Scholes.

Ce contrat devrait se négocier à une prime de 8,58 €. Six mois plus tard, le prix du baril atteint 120 €. Nous exerçons alors l’option qui nous permet d’acheter à 110 €, puis revendons immédiatement au marché à 120 €, ce qui génère un gain net de 120 − 110 − 8,58 = 1,42 €.
En résumé, le pétrole est un sujet hautement complexe, de l’extraction à la commercialisation. En tirer véritablement parti exige des compétences multiples et complémentaires. On est donc loin de l’idée simpliste selon laquelle « il suffit d’avoir du pétrole pour résoudre tous les problèmes ».

Séga Fall MBODJI,
MOA Pôle ALM DFINF/Trésorerie chez Groupe Caisse des Dépôts
Ingénieur Statisticien – Mathématicien du risque & Actuariat, aide à la décision
06 50 54 72 75 Segafall.mbodji@gmail.