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Patriotisme, vous avez dit ? Par Habib KA, Bureau régional Matam, Thilogne

Aucune Nation au monde aujourd’hui ne peut se prévaloir d’un patriotisme fermé au point de considérer l’investisseur étranger comme un ennemi à bouter hors des frontières.

La définition simple du patriote est celui qui aime son pays. Celui pour qui les intérêts du pays priment sur tout autre. Le patriotisme serait donc ce ressenti de fierté d’appartenir à un pays donné, mais aussi ce dévouement inexorable de préserver, défendre les intérêts bien compris de la mère patrie.

Aussi et dans une certaine mesure, le patriotisme est une conscience collective qui souscrit et cimente un espace commun, une Nation, et qui porte sa préférence première sur celle-ci. Pour peu, le patriotisme peut glisser vers un nationalisme assez prononcé, si ce n’est pas du chauvinisme pur.

Le patriotisme n’est donc ni une idéologie, ni une philosophie, ni une doctrine ; elle est par essence un sentiment naturel de reconnaissance, d’appartenance à des histoires, des cultures, des langues, des traditions, des us et coutumes du pays, généralement où les arrières grands parents étaient nés, vous aussi. L’on se sent toujours plus intimes, plus nostalgiques de son pays, de son village, de son quartier, des habitants de celui-ci, de la quotidienneté des choses, où rien n’est superficiel, ni superflu. Où tout est essence, saveur, odeur, chaleur. Tout compte : la ruelle de sable, la bonne vieille dame qui tient un étal de détail de légumes et condiments devant la porte de sa maison, les sempiternels salamalecs distribués à longueur de journée, les va-et-vient incessants, les bruits des moteurs, des klaxons qui ne s’estompent que très tard dans la nuit chaleureuse. Le patriotisme pour ceux-là et pour ceux qui sont loin du pays, c’est le farniente, le mal du pays mais aussi le ralliement au rugissement du Gaïnde Njaay mbara wac, le rythme endiablé du tam-tam au son du gumbe, du yaaba, du ndawrabin quand on est à New York City, Rio de Janeiro, Paris, Londres, Rome dans le métro ou Libreville, Kinshasa, Abidjan dans le gbaka.

Quand on est à l’étranger, on se sent plus appartenir à un même pays, une même colonie de ressortissants, avoir une même communion de destin, de partager le Sénégal. Cette fibre qui vous identifie, vous lie, vous ressemble, vous fortifie, vous solidarise pour impulser en vous plus d’énergie, plus d’ardeur pour servir ce pays qui vous est cher et dont vous vous glorifiez et êtes prêts à donner le meilleur de vous-mêmes pour le préserver, le protéger, le sécuriser.

Cette unité, cette solidarité autour de la nation, elle est dynamique, fusionnelle ; tout le contraire quand il s’agit de l’Etat du Sénégal et de ses institutions bureaucratiques budgétivores, de surcroît peu enclins à répondre aux aspirations légitimes des populations rurales, urbaines et de la Diaspora, créant ainsi une fracture sociale dont les événements des deux dernières semaines constituaient le point culminant du courroux populaire, de la jeunesse notamment.

La politique, elle, tente de se servir du patriotisme ardent des citoyens pour ses projets. Elle manipule et abuse pour venir à ses fins. Dans les combats de rue, des cibles à tort sont toutes désignées aux jeunes manifestants et aux éléments dangereux infiltrés pour faire l’objet de saccages, de pillages comme si celles-ci étaient réellement les maux du pays et des populations. Or, c’est ce qui est absolument faux. Les manifestants, il faut le dire avec lucidité et impartialité, se sont trompés de cibles, ou ont été embrouillés ou embrigadés par certains qui voient maladroitement que tout ce qui vient de l’extérieur est un mal. Du pur national-chauvinisme, au lieu de circonscrire la bataille juridique autour des viols répétitifs sous menaces d’armes à feu.

Tous regrettent aujourd’hui les dégâts matériels et humains subis, sans compter Ousmane Sonko, leader du Pastef, qui y a laissé des plumes puisqu’il a récolté une inculpation, le retrait de son passeport (diplomatique parce qu’il est député), la levée de son immunité parlementaire, l’obligation pour lui de se présenter tous les mois devant le juge d’instruction. De fait, le leader du Pastef est dans une prison à ciel ouvert, avec une menace quasi-certaine de perte de ses droits civiques si les rapports de forces s’équilibrent ou penchent en faveur du pouvoir : sa candidature pour les Municipales à la mairie de Ziguinchor hypothéquée, et la Présidentielle de 2024, du wait and see.

Qu’en sera-t-il pour Adji Sarr, la pauvre présumée victime ? Disparaître des radars sénégalais ou subir une forme de vindicte populaire au cas où la montagne accoucherait d’une souris.

Est-ce concevable que des assaillants s’attaquent à des édifices publics, aux postes de gendarmerie, aux biens appartenant à des privés, des sociétés étrangères, des multinationales, fussent-elles. Chacun selon son degré d’appréhension peut se faire une idée ; mais ce qui est constant, qu’aucune Nation au monde aujourd’hui ne peut se prévaloir d’un patriotisme fermé au point de considérer l’investisseur étranger comme un ennemi à bouter hors des frontières.

Il existe pour tout État démocratique une préférence nationale, un stimulus pour rendre les investisseurs et industriels nationaux à être plus compétitifs dans ce contexte de mondialisation, où les multinationales, comme leur nom l’indique, sont transnationales, leurs capitaux aussi. Chaque Nation, chaque Etat peut au plus négocier à être majoritaire dans des secteurs stratégiques tels que la Sonatel, l’Autoroute à Péage, les industries des mines, du gaz, du pétrole, etc . . . que les pilleurs considèrent, à tort, comme bien appartenant exclusivement à la République française ou aux multinationales.

La France est-elle la mère de tous les maux, de toutes les souffrances du peuple sénégalais ?

Et si on pouvait évaluer, estimer, chiffrer les milliers de milliers de milliards de francs détournés et enterrés dans des banques offshore par le personnel de l’État sénégalais, de son administration depuis 1960 à nos jours, on se rendrait compte que la bourgeoisie politique porte un lourd tribut. Qu’elle est aussi siphonneuse de capitaux que les “étrangers”, qu’elle organise la fuite de capitaux, puisque thésaurisés dans des banques étrangères.

Ce patriotisme débridé, pour dire ce nationalisme chauvin, est une déviation pernicieuse, donc les plus sensés doivent avancer avec prudence et modération sur cette question fondamentale, très complexe de l’indépendance politique du Sénégal. La suppression ou la sortie de la zone cfa ne doit pas se faire d’un coup de tête. Elle mérite une réflexion assez mûrie et une stratégie politique très prudente. Réformes, réformettes ? Aux économistes le sujet.

Aux jeunes abusés, la question pertinente est celle-ci : est-ce qu’il est anormal qu’un entrepreneur français, un homme d’affaires canadien, un Libano-Syrien, un Bissao-Guinéen, un Sud-Africain, exerce le plus naturellement du monde une activité génératrice de revenus au Sénégal, sans contrainte, sans stigmatisation de délit de faciès, ou de couleur ? N’ont-ils pas droit de pratiquer leurs activités en toute sécurité et d’être protégés par les juridictions sénégalaises ?

Ils ont besoin de l’hospitalité, de la téranga légendaire sénégalaise, du soutien du peuple pour leur épanouissement culturel et social.

N’est-ce pas que le président-poète Léopold Sédar Senghor, dans ses fréquents discours adressés à la Nation, commençait toujours par un “Sénégalaises, Sénégalais, chers hôtes qui vivent parmi nous, etc . . . ? C’est pour dire pour le grammairien chef d’État, le terme “étranger” est impropre et qu’il l’abhorre.

Depuis l’origine des temps, le Sénégal colonisé puis indépendant, même si c’est formel pour certain, a toujours évolué en parfaite osmose avec les Etats voisins immédiats que sont les Iles du Cap Vert, la Gambie, la Guinée Bissau, la Mauritanie, le Mali. A l’intégration des États, nos peuples ont fait naturellement leur intégration-fusion. Que n’a pas intégré la vaillante collectivité Lébou parmi les peuples suscités ? Une intégration parfaite, des Kane, Diallo, Toure, Sy etc . . .

Que dire des Gabriel D’Arboussier, André Guillabert, Abdou Karim Bourgi, Jean Collin, Germaine Acogny, Jacqueline et Scott Lemoine ? Sans compter des réfugiés ou exilés politiques qui bénéficiaient des moyens et logistiques de l’Etat sénégalais. On peut citer entre autres le pianiste sud-africain Dollar Brand dit Abdallah Ibrahim, les écrivains guinéens Camara Laye, Djibril Tamsir Niane, la famille David Soumah et beaucoup d’universitaires, de médecins, togolais, camerounais qui avaient bénéficié du statut de coopérants au même titre que les français, et logés dans les quartiers huppés de la capitale.

Et si la France appliquait la réciprocité au Sénégal

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