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Parcours: Mbaye Babacar Diouf, le créateur du magnifique chapelet gigantesque Entretien dirigé par Ndeye Fatou DIONGUE

Le signe de Dieu, le poids de la spiritualité

En première au Sénégal, M. Mbaye Babacar Diouf présente son œuvre complète par une exposition intitulée « Perles de lumière ». Il s’agit d’un gigantesque et magnifique chapelet de 700 kg de bronze exposé avec le plus grand soin au premier étage du musée Théodore Monod d’Art africain de l’Institut fondamental d’Afrique noire- Cheikh Anta Diop de Dakar (Ifan) pour une durée de 17 jours. L’ouverture officielle a eu lieu le samedi Premier mai à 16 heures. Une exposition initialement prévue du 1er au 10 et finalement prolongée d’une semaine, jusqu’à ce jour, 17 mai 2021. Ce, pour le grand bonheur des visiteurs et pour élargir la visibilité de l’œuvre qui a connu un succès qui dépasse de loin les attentes du créateur. C’est une véritable surprise pour M. Diouf que de recevoir autant de retours positifs de la part des médias, de la population sénégalaise et de la diaspora…De partout, ils ont appelé pour le féliciter et lui formuler des prières. Mais aussi, des visiteurs qui ont pleuré de joie face à cette belle réalisation, a-t-il fait savoir.

Reçue au Musée dans un cadre très convivial, garni de fond blanc, couleur qui symbolise la pureté, l’équipe du journal Le Devoir a entretenu une discussion très riche avec ce grand réalisateur, avec un accueil chaleureux, le sourire constant et une disponibilité absolue.

« …Est-ce que la pièce va rester au Sénégal ou non ?! – – Moi, je souhaiterais qu’elle reste au Sénégal, soit chez un privé ou dans un musée. », Mbaye Babacar Diouf.

Présentation de l’artiste

« Je m’appelle Mbaye Babacar Diouf, je suis artiste plasticien sénégalais. Je suis d’origine sérère (Saafi), j’habite au village de Bandia, mais actuellement je vis à Rufisque 2 à la cité Yaye Dior.  Je présente l’exposition intitulé « Perles de lumière ». Il s’agit d’un chapelet gigantesque, une œuvre majeure d’environ 700 kg de bronze.

Etudes et expériences professionnelles

J’ai fait l’école primaire à Pikine-Guédiawaye, à l’école 12. Après j’ai été au CEM Serigne Cheikh Anta Mbacké plus connu sous le nom de Canada. Ensuite c’est le Lycée Limamoulaye et après c’est l’École nationale des arts et l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Avec un master à l’Institut supérieur des Arts et Cultures. Mais depuis 2007, après ma formation à l’École nationale des Arts, je suis professeur d’Éducation artistique. Et actuellement je suis enseignant au lycée Ousmane Sow de Diamniadio.

En dehors de cette casquette aussi, je suis artiste-plasticien, j’expose parfois au Sénégal ou bien parfois un peu partout à travers le monde avec des expositions collectives ou des invitations pour des expositions avec des thématiques bien précises.

J’ai aussi une casquette de « budoka », je pratique le karaté depuis 1998. Je suis coach à l’équipe nationale et chargé de la petite catégorie en kata.

Présentation de l’œuvre

D’où vous est venue l’idée de créer un chapelet d’une telle envergure ?

Je dirai que ce chapelet est un condensé du travail que je fais depuis 2014 sur les signes, sur la spiritualité, sur les symboles, ainsi de suite…

Et à un moment donné, en tant que musulman et disciple, j’avais envie de rendre hommage à la spiritualité et à ma voie spirituelle ; j’ai donc choisi le chapelet comme symbole, parce que c’est l’objet qui résume un peu la pratique de la voie Tidiane.  Mais je voulais présenter un chapelet de manière extraordinaire, c’est pourquoi j’ai choisi cette taille-là.

Donc chaque perle a presque la taille d’un ballon de foot avec 23 cm de diamètre en essayant de respecter les différentes parties du chapelet Tidiane.

Maintenant, ce travail a été réalisé avec du bronze et qui dit bronze parle des différentes étapes de réalisation, depuis l’utilisation de la cire d’abeille, les moules, le four, le ponçage, la patine, ainsi de suite…

Donc, j’ai eu à travailler avec un fondeur pour pouvoir respecter les différentes parties du travail. Et les travaux de finition et de précision ont déjà été réalisés par moi-même.

Il faudra voir aussi le côté économique d’une œuvre de cette dimension. Parce que, depuis la réalisation jusqu’à l’exposition de l’œuvre, j’ai fait travailler, je pense, une quinzaine (15) de personnes sur ce projet.

Et aujourd’hui, alhamdoulilah, j’ose présenter ce projet devant le public sénégalais.

Pourquoi en bronze et avec les noms d’Allah, le chapelet contient-il une signification particulière ?

Pourquoi en bronze ? Parce que depuis 2018, j’ai évolué dans le cadre de mon travail, car je faisais un travail pictural ou graphique. Mais après je me suis dit pourquoi pas ne pas toucher la sculpture, surtout les trois dimensions de l’espace. Et donc, le bronze est une matière assez noble, très très résistante quand même, il faut le dire. Et la technique de la fonte de la cire perdue, c’est une technique qui existe depuis des millénaires et qu’utilisent pas mal d’artisans à travers différents corps de métier.

Et je me suis dit que le bronze pouvait me donner un résultat meilleur en fait par rapport à mon travail. Parce que là, je pouvais manipuler la cire d’abeille en termes de modelage et en termes de formes que je voulais avoir. Mais au finish, pour les travaux de finalisation, je pouvais avoir des traitements colorés et différents sur le plan esthétique…

Pourquoi les noms d’Allah ? Parce que le chapelet est un objet que l’on utilise pour exalter les noms de Dieu. Parce que dans le Coran, Dieu nous demande quand même de l’adorer, de faire des zikr matin et soir.

Et donc à travers la prière du Prophète ou la formule d’absolution des péchés (Astaghfiroulah) ou bien la formule de l’unicité de Dieu (Lahilaha ilala), le chapelet c’est un objet qui renvoie à tout cela.

C’est un prétexte pour moi pour aborder la question de ce rapprochement-là que le musulman, que le disciple devrait avoir par rapport à son seigneur. D’être en quête de cette voie spirituelle qui nous mène vers les stations spirituelles qui résument en fait la communion que l’on devrait avoir avec Dieu.

Parce qu’à mon avis, si on arrive à restaurer en fait cette relation avec Dieu, on pourrait gagner en termes d’harmonie avec nous-même et avec nos semblables. Et maintenant le seul exemple est l’exemple prophétique, Dieu nous a envoyé le Prophète (PSL) en guise d’exemple, de modèle pour qu’on puisse suivre ses pas, respecter son enseignement.

Maintenant, il y va de soi qu’il faut ´, pour nous « soufi », un maître spirituel pour pouvoir nous guider dans cette voie. Parce qu’il ne s’agit pas seulement du corps, parce que le corps est la matière. Mais ces corps qui abrite le cœur, qui abrite l’âme, qui abrite l’esprit.

Et chaque élément ici que je viens de citer a besoin de nourriture. Mais si on s’occupe trop souvent du corps et qu’on oublie la nourriture de l’âme qui est la lumière, je pense que c’est une erreur très grave pour nous, en tout cas, pour nous croyants.

Donc le chapelet est un objet qui nous permet de faire correctement nos zikr, donc le chapelet renvoie à cette dimension spirituelle de la religion musulmane, à ses pratiques quotidiennes et permanentes du soufisme.

Quel sentiment vous anime lorsque vous êtes en face de cette merveille que vous avez réalisée de vos propres mains ?

C’est un sentiment de satisfaction, d’agréable surprise aussi, parce que je ne pensais pas avoir ce retour-là auprès de la population sénégalaise.

Ici au Sénégal et de la Diaspora aussi, je reçois des appels de partout. Déjà aussi au niveau de la presse, des médias, l’évènement a été accueilli et j’ai fait presque une quinzaine d’interviews. Il y a des particuliers, des gens qui m’envoient des messages de partout et je reçois des messages à travers toutes les plateformes de communication sur internet.

Et ça montre aujourd’hui que le Sénégal est un peuple de musulmans, un peuple de croyants. Et que les gens, quoi qu’il advienne, quelles que soient les activités, ils pensent très souvent à Dieu. Et je pense que c’est l’essentiel…

En tant qu’artiste, je suis comblé ! Parce que pour moi, le premier but de l’œuvre, c’est d’être montrée, ce n’est pas d’être vendue.

Parce que l’artiste vit dans une société qui lui souffle en fait, qui lui donne une énergie de création. Cette énergie peut être liée à l’histoire de son peuple, peut être liée au vécu de son peuple, à ses rêves, à ses larmes, à ses tensions, à ses surprises ou autres…

Et toutes ces tensions, c’est comme si j’étais un point focal pour recevoir toute cette énergie. Et dans ma création, forcément cette énergie-là est visible et je dois retourner vers la société pour montrer ce travail que j’ai eu à faire.

Et aujourd’hui, grâce à Dieu, on parle de musée IFAN, demain inchallah ce sera les galeries. Il faudrait que les artistes puissent montrer davantage leur travail pour cette époque contemporaine parce que nos œuvres sont quand même les témoins de notre temps.

Pouvez-vous nous parler du chapelet, son poids, la matière, le transport et l’énergie que vous avez dépensée et le nombre d’années pour le réaliser ?

Le chapelet est entièrement réalisé en bronze et la corde, c’est la corde qu’utilisent les pêcheurs et aussi dans les bateaux. Et le poids est complètement démesuré pour certains, il pèse environ 700 kilogrammes de bronze. Et chaque pièce est répertoriée, numérotée, pesée et tout…

Donc, ça a pris beaucoup de temps pour réaliser une pièce en bronze, comme je l’ai dit, il faut passer par plusieurs étapes. On réalise la pièce avec la cire d’abeille d’abord, donc il faut mouler cette pièce et mettre dans un four, mettre le feu et laisser la cire s’évaporer à travers la fumée. Et après cela donc, il faudra faire fondre le bronze, qu’il faut acheter aussi (rires…).

Couler le bronze dans cette pièce qui est déjà vide à l’intérieur, donc c’est la technique de fonte à la cire perdue parce qu’après on perd la cire. Et maintenant après, il faudra passer par le travail de finition, de ponçage et autres… Et aussi de patine à travers l’oxydation par l’acide.

Donc, tout ce travail là demande beaucoup de matière, demande beaucoup de sueurs, demande beaucoup de patience, de passion et de surprises aussi.

Et c’est ce qui fait que quelles que soient les limites, quelles que soient les difficultés que nous avons eu à rencontrer dans ce travail-là, on les a surmontées parce que nous étions passionnés parce que c’était un défi pour moi en tant qu’artiste, en tant que disciple de pouvoir rendre hommage à ma voie spirituelle à travers cet objet qui est connu des Sénégalais.

Parce que les Sénégalais sont des gens en fait qui utilisent leur chapelet jour et nuit. Même pour les gens qui ne sont pas disciples Tidiane ou qui sont musulmans lambda, ils ont souvent leur chapelet et ils demandent pardon à Dieu. Donc franchement, c’était ça un peu en résumé…

J’ai eu à travailler avec un fondeur qui s’appelle Bruno Madembe qui se trouve au centre de sauvegarde de Guédiawaye. Il y a aussi d’autres fondeurs avec qui je collabore actuellement pour des nouvelles créations, qu’on puisse faire des choses vraiment extraordinaires inchallah et je pense qu’on a besoin de ce genre d’initiative. Parce que nous jeunes, nous avons du pain sur la planche.

Ces cinq (5) dernières années, nous avons perdu presque les plus grands noms de l’art contemporain sénégalais. Je parle d’Ousmane Sow, d’Amadou Sow, de Soulèye Keïta et de Ndari Lô, paix à leurs âmes.

Donc c’est à nous, jeunes artistes, de relever le défi pour le bonheur de l’art contemporain sénégalais.

Combien de personnes travaillent avec vous ? Et à combien estimez-vous les dépenses de ce projet ?

Je peux dire qu’il y a presque quinze (15) personnes qui ont bénéficié de manière directe ou indirecte de ce projet, depuis la réalisation de l’œuvre en 2018 jusqu’à l’exposition en 2021.

Pour le coût, je ne pourrais pas donner de chiffre exact pour des raisons personnelles. Mais j’ai dépensé beaucoup de millions pour réaliser cette œuvre.

Je pense même qu’il est très rare au Sénégal de voir un artiste sur fonds propres, sans l’aide de quiconque, de dépenser autant d’argent pour arriver à ce stade-là du travail. A mon avis, c’est une satisfaction…

Aujourd’hui, j’ai oublié toutes ces dépenses, j’ai oublié toutes ces difficultés-là. Rien que de voir la satisfaction de mes compatriotes sénégalais, mes frères et sœurs, apprécier ce travail, mes confrères, c’est une grande fierté et je pense qu’il fallait le faire. Et cette joie n’a pas de prix. Alhamdoulilah

Quelle est la destination finale du chapelet ?

Pour moi, la première destination, c’était déjà d’être exposé et montré ici au Sénégal pour que le peuple sénégalais puisse apprécier ce travail.

Et pour moi aussi en tant qu’artiste pour que je puisse marquer le pas. Que les gens puissent savoir que Babacar actuellement il est à ce niveau et on va essayer de voir (Est-ce qu’il a progressé ou pas ? ça c’est autre chose !), mais c’est ma dernière grande réalisation, une œuvre majeure, hors-série…

Maintenant, est-ce que la pièce va rester au Sénégal ou non ? Moi je souhaiterais qu’elle reste au Sénégal, soit chez un privé ou dans un musée. Mais j’aimerais que l’on puisse faire des efforts, que les mécènes et l’Etat aussi puissent faire des efforts pour que des œuvres d’une telle dimension puissent rester au Sénégal pour les générations futures.

Presque les plus grands noms de l’art contemporain africain, leurs œuvres ne se trouvent pas au Sénégal. Vous sortez dans la rue, vous parlez de Ndari Lô, il y a des gens qui ne le connaissent pas, vous parlez d’Ousmane Sow, pareil. Alors que ce sont de très grands noms de l’art contemporain aujourd’hui.

Donc pour franchement régler ce problème, il faudrait que nos mécènes aussi et ainsi que l’Etat du Sénégal puissent faire beaucoup plus d’efforts pour que les œuvres restent au Sénégal. Parce que ça fait partie du patrimoine matériel de ce pays.

Et je pense que ce pays a besoin de tous ses fils qui s’expriment, à travers la musique, la poésie, la littérature et les arts plastiques.

Quel message souhaitez-vous lancer ?

Le mot de la fin, c’est un remerciement à l’endroit du peuple sénégalais pour les encouragements, les prières et les souhaits.

Mais aussi, j’aimerai parler à la jeunesse sénégalaise, pour lui dire qu’en fait, nous avons du pain sur la planche, parce qu’aujourd’hui il ne suffit pas d’être bien dans son domaine, il faut être excellent. Et pour ce faire, il faut travailler comme un fou, il faut s’armer de ses convictions culturelles et religieuses pour affronter la réalité contemporaine.

Actuellement, sans cela, je pense qu’il sera vraiment très très difficile de pouvoir relever le défi du développement, le défi de l’identité propre…

Donc, je fais un appel à cette jeunesse pour qu’on puisse vraiment s’armer de ces valeurs-là (religieuses et culturelles) pour pouvoir affronter le monde d’aujourd’hui. Et léguer un héritage vraiment très solide à la postérité.

C’est le message que je souhaite lancer et je dis alhamdoulilah, que Dieu nous prête longue vie. Et que d’ici quelques années, Babacar Diouf puisse présenter d’autres pièces et aussi majeures pour le bonheur des sénégalais ».

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