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Musique et vieillesse, Playlist des Torpédos ! Impossible de vieillir lorsqu’on est en confort avec le passé Par Chérifa Sadany Ibou-Daba SOW

La musique rajeunit le cœur et l’esprit et adoucit les mœurs ; sa capacité à replonger l’individu dans ses souvenirs les plus enfouis la rend magique. Vieux Paul, ancien mélomane, le confirme dans cet émouvant reportage.

À la rencontre d’un vieux fun et ouvert d’esprit, Paul de son surnom, né en 1952. Retrouvé chez lui, vendredi après-midi, il n’a eu aucun mal à revenir sur sa jeunesse. À côté de son fils né en 1989, qui (ça se voit à plusieurs kilomètres de son regard) est séduit par son père. Monsieur Paul comme aiment à l’appeler ses amis (une affaire à suivre) s’est installé dans son grand salon. Vêtu d’un boubou blanc, chapelet autour de son coup, il attendait confortablement qu’on lui serve son déjeuner qu’il avait préféré ne pas prendre avant la prière du vendredi. Quelques minutes après, une assiette bien couverte lui a été livrée par sa fille. Du “thiou diwtir kong fumé” était au menu.

Sa dégustation n’a pas duré plus de 20 minutes. Par élégance, il ne voulait pas faire attendre un jeune à la découverte de connaissance. « Je ne peux pas te faire attendre longtemps. En plus je dois aller diriger la prière de “takoussan” chez mon ami d’enfance à 17 heures. C’est ma routine tous les vendredis », informe-t-il.

En acceptant de replonger dans le passé, Paul incarne le portrait d’un vieux plein d’espoir, d’énergie et de souvenirs. L’écouter raconter de façon nostalgique ses moments de pur bonheur laisse croire qu’il n’est pas facile de vieillir lorsqu’on est en confort avec le passé. « J’ai commencé à m’intéresser à la musique avant mes 15 ans. À l’époque, j’avais subi deux fois une opération au niveau du ventre. C’est d’ailleurs ce malheur qui a freiné mes études en classe de CM2. Je souffrais tellement, mais au-delà du soutien de ma famille, il y avait la musique. Ça m’apaisait, ça m’accompagnait, ça m’inspirait, ça me réconfortait»,se rappelle-t-il.

Touchant ! Le vieux Paul a fait un fabuleux voyage dans le passé en acceptant de partager sa jeunesse. Hypnotisé par ses beaux souvenirs, il revient sur les artistes qu’il écoutait à l’époque.

« All of my love », de Led Zeppelin (un chanteur du groupe britannique de rock) m’avait bercé durant mes journées de convalescence. Je maîtrisais tellement bien les paroles et jusqu’à présent : « The cup is raised, the toast is made yet again One voice is clear above the din proud Arianne one word, my will to sustain For me, the cloth once more to spin, oh All of my love, all of my love, oh All of my love to you», chantonne-t-il.

« C’était la Belle Époque,  ma fille» ajoute-t-il en continuant : « Vous, votre génération, vous ne connaîtrez jamais le bonheur que nous la génération 52 avions connu », affirme-t-il fermement.

Et que vous inspirait la musique de l’époque ?

« Oh énormément de choses ! La culture, le travail, la discipline, l’élégance, la rigueur. Nous écoutions de la musique pour nous informer avant de nous divertir. La musique était comme la littérature. Parfois elle était engagée chez certains artistes qui dénonçaient les tares de la société. D’autres faisaient voyager, rêver à travers leurs histoires. En effet, le choix sur les artistes en disait beaucoup sur notre personnalité. “Boy danga branché”, on le disait à celui qui écoutait un artiste comme James Brown, Bob Marley, Johnny Hallyday, Aretha Franklin, Wilson Pikket. Ce dernier était mon grand artiste. Les gens disaient que je lui ressemblais. Quand j’allais à Gueule Tapée rendre visite à mes cousins, avec mon look, ils sifflaient : “ Wilson Picket”, rit-il. « Et pour entrer dans leur délire, je pivotais en effectuant quelques pas de dances. Ndeysan adouna. Aujourd’hui, il ne m’en reste pas beaucoup de cousins avec qui je vivais ces délires» se rend compte t-il, triste.

Quel morceau de Wilson Picket vous a le plus marqué ?

« Je dirais tous. J’écoutais en boucle toute sa discographie. Mais j’adorais particulièrement In the midnight hour. C’est d’ailleurs l’un des tubes parmi ceux qui l’ont rendu célèbre ».

Vieux “branché”, Paul est pourtant très sollicité dans les mariages et cérémonies religieuses dans son quartier. Après cette rencontre difficile, on peut comprendre donc pourquoi il n’est pas facile d’avoir un rendez-vous avec lui. C’est un missionnaire. « Je scelle des mariages, oui. C’est l’une de mes missions préférées. Heureusement,  je connais la méthodologie. J’ai appris le Coran. Et j’aime bien le réciter avec une voix harmonieuse. Je ne pourrais pas concurrencer les Marocains, j’en suis conscient, sourit-il, « mais je m’en sors bien de toute façon ».

Pourquoi on vous surnomme Paul ? Était-ce un musicien aussi ?

« Non ! En fait, c’est une longue histoire d’enfant», dit-il haletant. « Nous étions 30 amis d’enfants. On avait formé un panel dans lequel on se rencontrait pour nos soirées à la maison. Dans ce groupe d’ami, chacun avait un surnom. Mais aujourd’hui, nous sommes au nombre de 7. Les autres sont décédés qu’Allah leur accorde la grâce. Les 7 restants, c’est eux que je dois aller diriger pour la prière».

Vous êtes un fervent musulman malgré votre amour pour la musique ?

« Oui et cela ne doit pas changer. Mon amour pour la musique,  je l’ai hérité de mon père décédé deux semaines après mon mariage en 1986. Il a été un père visionnaire et très pédagogue dans la manière de gérer un foyer. Polygame, il avait 7 garçons et cinq filles dans la maison. Je me souviens, pour mettre l’ambiance, il m’envoyait (puisque j’étais son troisième fils plus proche de lui), acheter de la nourriture les samedis après-midi pour préparer le réveillon et la journée du dimanche. Imagine : 7 garçons avec chacun ses amis à la maison, c’était vraiment une grande ambiance. À 10 heures, la musique avait été mise, chacun avec son choix d’artiste.

Mon père favorisait ces rencontres pour renforcer les liens familiaux et amicaux. Il faisait partie de ceux qui définissaient la musique comme étant un accessoire  qui embellit le cœur. Il n’avait pas tort. Et pourtant, son amour pour la musique n’avait jamais représenté un frein pour sa religion. Il nous a donc éduqué dans des valeurs religieuses. C’est pourquoi je n’ai pas eu du mal à intégrer la mosquée comme un bon musulman que je suis» réagit-il.

Dans son téléphone, sophistiqué pour un vieux appartenant à la génération 52, monsieur Paul détient un registre qu’il écoute quand l’envie le fréquente. Une playlist, dit-il, qui lui rappelle son enfance. En la consultant à chaque fois, il en ressort l’esprit léger et le cœur pompé d’émotions. Arthur Conley, Solomon Burke, Michael Jackson, Carlos Santana, Jane Birkin, Percy Sledge, Otis Redding, Etta James, tels sont les artistes au style différent qu’il écoute toujours, aujourd’hui en 2021. « Une chose à éclaircir ! Je n’ai jamais posé mes pieds dans une boîte de nuit. Comme je l’ai entamé, mon père nous avait habitué à l’ambiance à la maison. En plus, puisque mes sœurs étaient aussi branchées, pour les protéger et les priver de sortie, on favorisait les rencontres à la maison. On avait à notre disposition un électrophone marque Philips pour diffuser de la musique. Tout se jouait in the house comme vous dites».

Pourquoi il n’y a pas d’artistes sénégalais dans la playlist que vous avez sur votre téléphone ?

« Pourtant je les écoute, nos artistes sénégalais. Souleymane Faye, les Pape  Djiby Bâ avec sa chanson “Niangaan”, les Pape Fall du groupe African Salsa…Thione Seck, je les écoute toujours à travers YouTube. Nous avons de grands artistes au Sénégal». Il affirme en reprenant : « Laba socé par exemple avec son tube Sola me rappelait bien les fois où j’aidais ma mère à attacher les feuilles de Kinkéliba avec du fil à coudre. C’était des matins de bonheur, illuminés par des discussions que je partageais avec elle dans la cour, autour des animaux domestiques. Jamais je ne pourrais oublier ces moments. Et écouter Sola m’aide beaucoup à garder les souvenirs.

Où est votre torpédo ? (Railleur)

L’indexe pointé sur sa tête, le vieux Paul en confirmant par ce geste son talent de farceur, montre son bonnet blanc bien accroché. « C’est mon torpédo religieux» éclate-t-il de rire.

Vous écoutez les nouveaux artistes d’aujourd’hui ?

« Je connais quelques-uns et je les adore ; pas pour leur musique mais pour la politesse qu’ils incarnent. Le fils de Thione Seck, Wally Seck, et Pape Diouf, je tombe souvent sur leur discours très correct et instructif».

Est-ce la musique qui vous a rajeuni ?

« Non ! La vérité, c’est que je n’écoute plus fréquemment la musique comme à l’époque. Sinon je pense que c’est sûrement le citron qui cache ma vieillesse. Je le consomme beaucoup et chaque jour », avoue-t-il dans un fou rire.

Malgré qu’il ait dû très tôt quitter l’école pour une raison de santé, Paul a la chance de garder un esprit ouvert. Il n’a rien à envier aux intellectuels diplômés de grandes écoles. À 69 ans, sa souplesse et sa modestie font son charme. À travers ses vécus, expériences et opinions, on sent nettement qu’il est de ceux qui ne feront jamais dans l’extrême vieillesse. Souriant et émotif, la bonté de son âme rejaillit sur son visage. De teint noir, avec sa sveltesse, Paul ou Wilson Picket s´est amusé…à une époque. Avec lui, jeunesse s’était faite.

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