Mama Yatassaye Ndiadé : Le Dernier Empereur
Mama Yatassaye Ndiadé
Il est minuit, dernier Pharaon
La contribution des enseignants sénégalais dans l’éducation nationale gabonaise
Lui, il a fait les classes avec Abdoulaye Makhtar Diop au lycée Blaise Diagne de Dakar.
Lui, il est allé ensuite à Paris Vincennes faire les lettres modernes et la philo.
Il a fait carrière au Gabon dans l’enseignement secondaire et universitaire.
Il était coopérant, mais un brillant intellectuel, un écrivain, un soixante huitard
Il a fini par étrenner son Doctorat-Phd.
Il est l’auteur de l’essai : Cheikh Anta le dernier des Pharaons
L’autre essai : Albert Schweitzer, un casque parmi les masques.
Le premier essai à été préfacé par Maître Wade et postfacé par Alioune Seck de Bargny, actuellement au Gabon, également brillant intellectuel qui partage son savoir dans l’enseignement, avec un œil dans les affaires du Sénégal.
Le titre est ainsi tout trouvé pour transborder sur la contribution des enseignants sénégalais dans l’éducation nationale gabonaise.
M. Mama fut le premier contractuel enseignant sénégalais sous statut expatrié recruté à la suite d’appels d’offre lancés par l’Etat gabonais. Il a posé ses valises, en provenance de la France, nanti d’un diplôme de philosophie et de Lettres modernes de Vincennes, Paris VIII. C’est ainsi que ce jeune intellectuel frais émoulu des universités françaises, soixante-huitard dans l’âme, copain de Geismar et de Cohn Bendit, adepte du Nouveau roman sous l’influence de son professeur Alain-Robbe Grillet, va débarquer dans les rives du moyen Ogooué,ce majestueux fleuve du Gabon traversant la ville de Lambaréné, où séjourna khadimou Rassoul. Cette période de sa vie est très féconde en activité culturelle et intellectuelle avec la création d’un espace de débats, d’échanges pour asseoir une vie intellectuelle, dans cette jeune République plus préoccupée à forer des puits de pétrole, à exporter des grumes que de multiplier les temples de savoir.
Rendre hommage à Mama Yatassaye Ndiadé, appelé M. Mama ou le ” Prof des Profs”, c’est magnifier la contribution des enseignants sénégalais dans l’éducation nationale gabonaise. Il faut rappeler que le Gabon et le Sénégal, au-delà de la richesse leurs relations bilatérales très anciennes, ont entretenu une coopération ou la diplomatie du savoir a occupé une place importante. En effet, depuis les années 1970, le président Bongo avait sollicité auprès du président Léopold Sédar Senghor un détachement de fonctionnaires professeurs sénégalais pour assurer les enseignements et constituer le corps de contrôle dans les lycées et collèges du Gabon. Il faut préciser que pendant cette période, il y’avait près de 400 coopérants français dans les divers ordres d’enseignement du Gabon (public, privé laïc, privé confessionnel catholique et protestant ). A part les Sénégalais qui avaient le statut très enviable de coopérants, avec des avantages et commodités préférentielles, il y’avait d’autres nationalités africaines, surtout du Bénin, du Togo; et même du Cameroun.
Cette première vague de coopérants sénégalais a eu le mérite d’avoir porté sur les fonts baptismaux la plupart des établissements secondaires du Gabon, surtout dans les provinces, c’est à dire à l’intérieur du Gabon. Enfin ces coopérants qui occupaient pour la plupart des postes de direction au ministère de l’Education nationale et de la Formation professionnelle ont assuré à l’Ecole normale supérieure la formation pédagogique de l’élite enseignante gabonaise. Aujourd’hui, ils sont tous partis à la retraite, certains ne sont plus de ce monde.
Concomitamment à cette expertise institutionnelle enseignante sénégalaise, il y’avait un autre contingent d’enseignants qui, à titre individuel, avaient été recrutés à la suite d’appels d’offre lancés par l’Etat gabonais via ses ambassades, tant le déficit d’enseignants était criard. M. Mama fut le premier contractuel enseignant sénégalais sous statut expatrié recruté dans ce cadre ; lorsque les coopérants sénégalais posaient leurs valises à Libreville, lui aussi posait les siennes, en provenance de la France, nanti d’un diplôme de Philosophie et de Lettres modernes de Vincennes, Paris VIII. C’est ainsi que ce jeune intellectuel frais émoulu des universités françaises, soixante-huitard dans l’âme, copain de Geismar et de Cohn Bendit, adepte du Nouveau roman sous l’influence de son professeur Alain-Robbe Grillet; va débarquer dans les rives du moyen Ogooué, ce majestueux fleuve du Gabon traversant la ville de Lambaréné où séjourna Khadimou Rassoul.
Cette période de sa vie est très féconde en activité culturelle et intellectuelle. En compagnie de l’élite intellectuelle gabonaise de l’époque, ils ont créé un espace de débats, d’échanges pour asseoir une vie intellectuelle, dans cette jeune république plus préoccupée à forer des puits de pétrole, à exporter des grumes que de multiplier les temples de savoir. C’est l’époque de la création de la prestigieuse revue Kultura Africa dirigée par le professeur Ndiadé. De cette génération de gabonais
avant-gardistes, on peut citer l’historien Ange Ratanga Atoz ,le docteur Mavoungou, le professeur Ndong Alexandre, le philosophe Grégoire Biyogho, l’artiste Vyckos Ekondo, le musicien Pierre Akendengue... En effet, il servit à l’institution scolaire Fanguinoveny à Lambaréné, la ville du docteur Schweitzer qui y est arrivé en 1913. Une formidable histoire avec le docteur strasbourgeois naîtra de ce séjour.
La suite, c’est l’éclat d’un magistère pédagogique plus que trentenaire, où il sillonna tous les coins du Gabon, formant, enseignant et éduquant. Parallèlement au sacerdoce pédagogique, l’homme, fidèle parmi les fidèles de Cheikh Anta Diop qui avait demandé de “s’armer de sciences jusqu’aux dents”, avait excellé son cursus par un Ph.D en philosophie obtenu en 1997 à Pacific Western University, Los Angeles, Californie, aux USA. Après s’être fait chevalier, puis Officier de l’ordre de l’Education nationale du Gabon, il s’est déployé dans l’enseignement supérieur où il a enseigné les techniques d’expression dans les grands instituts du Gabon comme l’Institut des Sciences et de la Technologie (IST) et l’institut africain d’informatique (IAI), la méthodologie de la recherche et la Communication. M. Mama appelé aussi Don Gormas par ses amis du Sénégal comme le Dr Diallo Diop ou l’homme d’Etat Abdoulaye Makhtar Diop son camarade de lycée, était un chercheur associé à l’Institut de Recherches en Sciences Humaines (IRSH) et au Centre national de la Recherche scientifique et technologique (CENAREST) du Gabon.
Parallèlement à ce travail scientifique, le professeur Mama était un essayiste redoutable et iconoclaste qui s’attaquait à des sujets polémiques, où aucune vérité n’était définitivement partagée. Son premier essai, “Cheikh Anta Diop le dernier des Pharaons” , préfacé par le président Abdoulaye Wade, publié en 2003, était une contribution critique à l’exégèse des études de l’œuvre de Cheikh Anta Diop. C’est un livre entraînant, écrit d’un seul souffle, porté par une inspiration originale dont le style flamboyant jure avec la tonalité doctorale caractérisant un travail de recherche de cette trempe. Son texte est traversé par un lyrisme à la poussée irrépressible, inaugurant de façon incontestable le renouvellement de l’approche critique diopienne. Une prouesse inégalée pour parler d’un savant ! Au centre de ce livre, une hypothèse de travail, sous forme de question explicative de l’avènement d’un savant de l’envergure de Cheikh Anta Diop : quelles sont les causes probables et les origines réelles de la conjonction entre un grand homme et une grande découverte ? Une question heuristique qui lui permettra de remonter le Baol natal de Cheikh Anta, son parcours scolaire, universitaire , scientifique et politique.
Sa deuxième publication est tout aussi osée que la première, c’est un livre-brûlot, tant la polémique a été homérique lors de sa présentation, à la rentrée littéraire des Éditions Amaya de Libreville, dont il fut le directeur la collection “Philosophie”. En effet ,ce livre a été écrit avec son ami et collègue de tous les jours Cheikh Sidya Ndiaye, en compagnie duquel il a habité la ville de Lambaréné. Oui : “Albert Schweitzer, un casque parmi les masques” porte depuis sa titrologie toute la complexité de l’œuvre de Schweitzer.
Il est bon de rappeler que ce projet d’écriture sur Albert Schweitzer a une histoire qui tient à la mythologie personnelle du professeur Mama ; il aimait dire que ce livre respire les entrailles du docteur Schweitzer, pour des raisons que nous dirons plus tard. En effet, sitôt arrivé comme jeune enseignant, il fut affecté à Lambaréné (Mame Boroom Touba y
séjourna), la capitale de la province du moyen Ogooué où, par un hasard inexplicable, il fut logé dans la maison du docteur. La présence invisible du Grand blanc, le contact avec les objets et les reliques, la visite des touristes de temps à autre, les traces du docteur dans les lieux symboliques de sa présence dans la ville mûrissent en lui l’idée d’écrire. Mais il faut reconnaître qu’il y’avait déjà une bibliographie, une filmographie et des documentaires abondants réalisés sur la vie et l’œuvre de Schweitzer. Il fallait donc faire œuvre inédite, sous peine de ressasser les clichés sur le médecin Schweitzer.
L’intérêt d’un nouveau livre a été de montrer les différentes perceptions du docteur, une sorte d’exégèse des études schweitzeriennes qui, au-delà du caractère incontestablement humanitaire de son œuvre médicale, ajouta une somme d’informations inconnues du professeur. Cette perspective permettra à coup sûr de relativiser beaucoup de clichés, dont les plus fantasques : pour certains, il était “un Néron de la brousse” ivre de lubies, venu faire du cobayage, “un raciste mégalomane” sans état d’âme ; pour d’autres “un grand docteur blanc” pétri d’humanisme venu soulager les populations, “un génie de la forêt tropicale“.
Cet essai consacre un portrait inédit du docteur Schweitzer, précurseur de la médecine humanitaire, homme aux multiples facettes (médecin, pasteur, musicien et philosophe) qui avait su allier la culture occidentale et la mystique locale, devenant ainsi, à sa mort, un casque parmi les masques.
Le professeur Ndiadé était un homme bon, profondément humain, qui a façonné positivement beaucoup de destins durant son magistère pédagogique et sa présence intellectuelle dans l’intelligestsia gabonaise. Il était une belle âme, un homme agréable à vivre, un pont humain entre son Sénégal natal et le Gabon sa terre d’adoption.
Tresser des lauriers à notre cher disparu n’aurait aucun sens, si nous manquons de rendre hommage à sa muse, la femme de sa vie, la très dévouée Emilienne Ndiadé Bourobou, la mère de tous ses enfants. Oui : c’est elle la punu du Sénégal qui, durant tout ce temps, a été l’ombre doublée du diawandou du Gabon.
Le 10 juin 2025 était le premier anniversaire de la disparition du professeur Mama Yatassaye Ndiadé.
Qu’il repose en paix !
Alioune SECK de Bargny,
le petit frère du Grand
BIBLIOGRAPHIE
• David Diop, le poète révolutionnaire (mémoire)
• Cheikh Anta Diop, le savant noir est mort. Journal L’Union, quotidien national gabonais,1986
• Albert Schweitzer, le retour aux sources in revue culturelle, Kultura Afrika –
Cheikh Anta Diop , le dernier des Pharaons , Tokossel, 2003
• Mon guide de philo, Bac, classes préparatoires, Item CPC, 2011
• Revi’bac Philosophie, Amaya,2011
• Le conte de Ntu, le grand livre de l’Afrique, Edisal, 2017
• Albert Schweitzer, un casque parmi les masques, Amaya, 2023
