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Makhily Gassama, le verbe vrai… Par Ibrahima Ndaw

Je suis pris de malaise en parcourant le livre ‘’Politique et poétique au sud du Sahara’’ de notre compatriote Makhily Gassama, tant les vérités qui y sont dites sont bouleversantes par moment. En réalité l’auteur ne mâche pas ses mots, comme à son habitude, pour qui le connaît bien. Tant dans l’appréciation qu’il donne de sa vie, à travers ses convictions d’adolescent, que dans sa vie professionnelle rendue parfois très mouvementée selon les foncions occupées, il se livre crûment, sans détour. Mais le plus important dans ce livre est qu’enfin il se dévoile, lui qui, d’habitude très réservé, lève un coin de voile sur sa personnalité. C’est tant mieux pour ceux qui, et ils sont nombreux, lui vouent une certaine admiration, parce que connaissant l’homme et les principes qui ont toujours guidé son action.

Dans le chapitre ‘’Souverain devoir’’, il décrit son enfance, une enfance où sa maturité précoce le prédispose à des questionnements d’adulte sur tout ce qui l’entoure.

Il est né à Marssassoum en Casamance. Il y a vécu une grande partie de sa vie, dans une ambiance où la nature et l’homme sont en symbiose, où l’homme est nourri dans les vertus séculaires d’endurance, dans le travail et dans les hautes valeurs morales. C’est donc à cet âge que sa personnalité commence à s’affirmer, sans aliéner le respect dû aux parents et aux grandes personnes en général. Ses ambitions s’affinent, mais son père, un grand érudit de l’Islam, reconnu comme tel au Sénégal et dans le monde arabe, hésite ; il n’aime pas beaucoup l’école française. L’enfant est brillant, aime les études. Alors des autorités, administratives comme le Commandant de cercle de Sédhiou, ou académiques interviennent auprès du père qui, finalement, accède à leur demande. Une année est perdue pour des études en France. Qu’importe, Makhily mettra les bouchées doubles et finira par y poursuivre ses études. Car l’enfant est tenace et n’accepte jamais rien comme acquis ou perdu d’avance. Cette persévérance dans l’action est un trait fort de son caractère.

Le livre se présente comme une autobiographie, en ce sens qu’il retrace le parcours de l’homme, ses ambitions, ses attentes mais aussi ses déceptions. Il évoque largement, pour s’en indigner, la situation désastreuse que connaît l’Afrique en général et le Sénégal en particulier, dans tous les domaines. Le continent souffre de ses dirigeants, préoccupés à faire fortune et livrant leurs pays au bon vouloir de l’Occident. Il dénonce et crie sa colère devant leurs comportements serviles. C’est un homme révolté qui se livre, qui analyse froidement, mais lucidement les tares qui fondent le retard de notre continent à tous les points de vue. ‘’L’homme politique africain attend tout de l’Europe, mais rien de ses compatriotes’’, un constat amer qui, depuis 50 ans, taraude son esprit et celui d’une trentaine d’éminents intellectuels africains qui ont décidé d’en faire le diagnostic. Nos rapports avec l’Europe, le pillage de nos ressources, les actions souterraines et néfastes de la Françafrique, tout est décortiqué avec une saisissante et poignante lucidité.

Plus grandes critiques littéraires

Son itinéraire professionnel, qui est riche, a laissé des traces. Il en est, du reste, toujours ainsi à chaque fois que de hautes charges lui sont confiées. Mais en homme discret, à un ami qui lui demande pourquoi il ne parle jamais de tout ce qu’il a fait, il confie ceci : ‘’Je n’ai pas l’habitude de m’appesantir sur un bienfait accompli’’. Directeur des Lettres et de la Propriété intellectuelle, on lui doit l’émission littéraire que Sada Kane poursuit aujourd’hui avec brio à travers des émissions télévisées. Directeur du Centre d’Etudes des Civilisations puis Conseiller culturel du président Léopold Sédar Senghor, il a fait l’admiration de celui-ci qui en parle comme l’un des plus grandes critiques littéraires d’Afrique francophone. C’est un grand hommage pour qui connîit Senghor.

Son livre ‘’Kuma’’ verra le jour, une référence en littérature et préfacé par Senghor. Il sera suivi plus tard par ‘’La langue d’Ahmadou Kourouma ou le français sous le soleil d’Afrique’’. Une œuvre qu’il place sous le signe d’une nouvelle appropriation de la langue française, par l’immersion judicieuse de termes et d’images empruntés à la langue du terroir. La présentation, qu’il fait de cet ouvrage, reçoit un écho international fort remarquable. Sa critique des œuvres est très appréciée dans le monde, au point que, de nombreux écrits d’auteurs, d’horizons divers, lui sont soumis pour appréciation. Certains recevront son onction et seront couronnés par des prix internationaux. Directeur général de la culture de l’Agence de Coopération culturelle et technique (actuelle AIF ou Agence internationale de la francophonie), tout le monde se rappelle le grand et prestigieux programme des CLAC de la Francophonie (Centres de lecture et d’animation culturelle) destiné aux milieux ruraux, il en est le concepteur et la cheville ouvrière. Il s’est rappelé que, dans son enfance, le manque de livres de lecture a constitué un grand handicap, pour bon nombre d’entre eux habitant la campagne, dont lui-même. Ces centres fonctionnent encore, avec bonheur, dans certains pays africains et aux Comores.

Ministre de la culture dans le gouvernement d’Abdou Diouf, il a largement contribué à rapprocher son action des préoccupations de la population, par l’animation des centres culturels régionaux, en les dotant de matériels neufs. Mais cette belle expérience sera de courte durée. Car Il est approché pour faire de la politique. Makhily Gassama est allergique à la politique (du moins telle qu’elle se pratique en Afrique). Il dit dans un langage vrai, franc, sans nuance ce que beaucoup de personnes pensent du politique. Du politicien il avance que « […] Dans son univers machiavélique, la ruse et la fourberie sont érigées en vertus. Son attitude constitue un frein à l’épanouissement de ses compatriotes, donc un frein au développement du pays. S’il est fidèle à un être sans condition, c’est bien à l’Europe ; son complexe de dépendance vis-à-vis de ce vieux continent est étonnant. Il attend tout de lui ; peu de chose de ses compatriotes ! Il m’énerve ! » Voilà l’homme ! Il reproche aux politiciens africains ne pas soulager les populations et de penser plus à leurs privilèges qu’à alléger les maux (au sens large) des populations démunies. Makhily est très sensible aux souffrances des autres et se remet souvent en question face à une situation donnée. Alors il n’arrête pas de mâcher, de ruminer les éléments dont il dispose pour, ensuite, arrêter la démarche à suivre ou la conduite à tenir, tout cela dans une attitude où la susceptibilité et l’amour propre sont exclus. C’est pourquoi son entrée en politique me semble hypothétique dans les conditions actuelles.

Ambassadeur en Guinée Conakry, Makhily Gassama, par son courage et la haute idée qu’il a de sa mission, a rehaussé le prestige de la diplomatie sénégalaise dans l’affaire Alpha Condé, au péril de sa vie et de celle de sa famille entière. Livré à lui-même, en terre guinéenne, sans aucun soutien moral des ambassadeurs africains, il a sauvé Alpha Condé d’une mort programmée. Pour qui connait le régime politique guinéen de l’époque, cela donne froid au dos, rien que de penser à ce qui aurait pu arriver suite à un éventuel dérapage. Mais Makhily Gassama est aussi comme cela. Quand il estime être dans son bon droit, rien de ce qui pourrait lui arriver n’a plus d’importance. C’est un démocrate qui n’aime pas l’injustice et a une haute idée de la valeur de l’être humain.

Représentant régional de l’UNESCO en Afrique centrale (avec résidence à Libreville au Gabon), l’une de ses grandes batailles a été la condamnation des crimes rituels. Sujet éminemment délicat et périlleux dans des pays où sa pratique relève de la vie courante. Sa conférence, très suivie par toutes les personnalités du Gabon et du grand public, a fait une forte impression.

Dans son livre, il revient en grande partie sur son combat de tous les jours : l’injustice, la mal gouvernance des africains, la souffrance des populations. Avec son langage cru il a, en compagnie d’autres intellectuels de valeur, produit des œuvres de grande portée telles que ‘’l’Afrique répond à Sarkozy’’, ‘’50 ans après quelle indépendance pour l’Afrique ?’’. Des œuvres majeures pour une réelle prise en compte du devenir des pays d’Afrique. Cette propension de nos dirigeants à ne penser qu’à eux, en s’enrichissant outrageusement, à n’écouter que l’Europe, les disqualifie pour mener nos pays à sortir des décombres du sous-développement. Cette bataille ne se gagnera que par une gouvernance vertueuse et lucide.

Mais à l’instar de Senghor qui, au moment de céder le pouvoir, devant l’ampleur des tâches qui lui restent à accomplir, demeure optimiste quant à l’avenir de son pays, Makhily pense aussi que des lueurs existent dans cette obscurité qui pèse sur les pays africains. Ce sera l’objet du dernier chapitre de son livre. Il y fait l’apologie critique des grands écrivains, modernes ou traditionnels, qui ont donné à l’Afrique ses belles lettres de noblesse. Il n’invite pas à une plate contemplation de leurs œuvres, mais plutôt à savourer leur beauté, à nous émerveiller aussi devant leur refus de la fatalité. A tirer, enfin, de leurs œuvres, ce qui fait la grandeur de l’homme négro-africain. Son rêve est, de voir l’Afrique penser par elle-même et pour elle-même, de voir l’Afrique refuser le diktat de l’autre et assumer ses propres responsabilités. Son rêve enfin est de voir l’Afrique une et indivisible, avec ses ressources humaines et le potentiel de son sous-sol, prendre enfin son destin en main. Cela est possible si nous retournons à nos valeurs et si nous savons actionner judicieusement le levier qui nous unit, la culture. C’est, à mon avis, le sens qu’il faut donner au chapitre ‘’Lueurs dans les ténèbres’’. L’homme est au début et à la fin du processus de développement dit-on. Il faut remodeler cet homme-là, dans le cadre d’une société organisée et adossée aux valeurs culturelles, sans dichotomie. Car il reste persuadé que pour ‘’faire’’ l’homme, formation et culture doivent aller de pair. C’est une œuvre gigantesque. Nul doute que Makhily Gassama, par sa pensée profonde, sa parole vraie et sa grande disponibilité, y participera. Pour ma part, je reste persuadé, face à ce vaste chantier, qu’il continuera d’écrire –seul ou en association avec d’autres intellectuels africains-, d’alerter l’opinion, nos dirigeants, sur la marche du continent.  Peut-être un jour, naîtront au Sénégal, en Afrique, des dirigeants courageux, vertueux, soucieux du bien-être des populations et uniquement préoccupés par la satisfaction des besoins des plus démunis. Peut-être, alors, assisterions-nous un jour à l’ouverture de centres culturels africains en Europe, aux Etats Unis et partout dans le monde, pour y ‘’éparpiller’’, non des êtres humains arrachés à leur terroir sous la contrainte, mais pour partager des valeurs auxquelles nous croyons fortement.

Ecrit dans un style aéré, agréable, où le mot vrai prend tout son sens, où les pages sombres de l’histoire du continent alternent avec les pages, d’envolée lyrique, sur les œuvres d’Ahmadou Kourouma, le sorcier du roman africain, de Williams Sassine, l’enfant terrible de la littérature africaine, d’André Schwartz-Bart, la Mulâtresse Solitude. Assurément ce livre majeur, édité par Abis Editions et disponible à la librairie Harmattan, fera date, car en tant qu’intellectuel, Makhily Gassama fait ce qu’il sait le mieux faire : réveiller les consciences endormies.

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’Politique et poétique au sud du Sahara’’ de Makhily   Gassama,

Interviews et extrait, préface de Stanilas Adotevi,

Iibrairie numérique africaine, 2014

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