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Magnifier l’œuvre d’Iba Der Thiam: en deçà et au-delà de l’homme Par Pape Sadio THIAM

La proximité dans le temps et dans l’espace a ceci de fâcheux qu’elle mobilise les émotions et congédie la raison, ce qui empêche souvent une compréhension objective et juste de la réalité. Les émotions sont l’ennemi historique de la sérénité si précieuse dans la quête de la vérité et du sens. Or notre position par rapport aux grands hommes est toujours teintée d’émotion : s’ils ne sont pas déifiés à tort, ils sont invectivés avec excès. C’est pourquoi notre rapport au passé est si souvent accompagné de regrets, de remords et de révolte face à l’injustice et l’arbitraire qui ont pu y faire fortune.  Bien souvent des hommes jadis « voués aux gémonies », chahutés, moqués, s’imposent avec tellement de force et de présence aux esprits que l’histoire finit toujours par les réhabiliter : feu le professeur Iba Der Thiam, disparu ce 31 octobre 2020 à 83 ans en fait partie.

Pourtant, c’est loin d’être une loi de l’histoire ; au contraire, bien souvent, les intérêts divergents, les enjeux et les nombreux paramètres qui interagissent nous aveuglent au point de nous ôter le courage de lire autrement les faits. « Der la science », « super Der », « l’homme au sourire ravageur », les superlatifs, les sobriquets aussi moqueurs que ceux qui subliment sa personnalité, n’ont pas manqué. Même si une comparaison standardisée ne saurait être faite entre Iba Der Thiam et Valéry Giscard d’Estaing, retenons simplement que l’ancien président français a été hué lors de sa sortie du palais de l’Elysée, mais les Européens lui ont rendu hommage en lui confiant un pan important de leur destinée. Il a rédigé la Constitution européenne et produit les grandes idées qui font aujourd’hui la force et la fierté de l’Europe.

La grande œuvre d’Iba Der Thiam reste l’histoire générale de l’Afrique avec huit volumes publiés entre 1971 et 1999 que le Continent noir a bien voulu lui confier. Membre du Comité scientifique chargé par l’Unesco de la rédiger, il prolongera cette expérience d’écriture de l’histoire de l’Afrique par les Africains au Sénégal même. À la demande du président Sall, qu’il convainc du projet, il devient ainsi en 2013 le coordonnateur général des vingt-cinq volumes de l’Histoire générale du Sénégal, tout en travaillant à l’élaboration d’un dictionnaire et d’une encyclopédie sur le pays.

La passion de Valéry Giscard d’Estain pour la France et pour l’Europe, sa féconde et généreuse vision pour ce que devrait être le « vieux continent » dans un monde implacable de compétitivité n’ont jamais été éludées par les tribulations de son règne à la tête de la France. Plus tragique, mais plus lyrique fut le cas du soviétique Boukharine. Allié de Staline contre Trotski, dans la lutte pour la succession de Lénine, il s’opposa cependant à Staline, devenu le dirigeant de l’URSS, lorsque celui-ci, en décembre 1927, voulut hâter la collectivisation de l’agriculture et mettre fin à la Nouvelle politique économique (NEP) qu’avait soutenue Boukharine dès 1921. Accusé de « déviationnisme de droite », il fut déchu de ses fonctions. Il regagna éphémèrement la faveur de Staline en 1934. Nommé rédacteur en chef des Izvestia (« Nouvelles »), journal officiel du régime, il participa à l’élaboration de la Constitution de 1936. Au début de 1937, Boukharine fut victime des grandes purges staliniennes. Condamné à mort pour « activités fractionnelles droitières-trotskistes », il fut exécuté. En février 1988, le verdict fut annulé et Boukharine fut réhabilité par le Soviet suprême. La tragédie de sa condamnation injuste a lyriquement été compensée par un non-lieu et une réhabilitation posthume.

Que dire de Deng Xiaoping ?

Considéré comme un pragmatique par opposition aux idées révolutionnaires de Mao, particulièrement après l’échec du « Grand bond en avant », il subit les attaques des radicaux pendant la Révolution culturelle. Évincé du pouvoir entre 1967 et 1969, il disparaît de la vie politique jusqu’à ce que Zhou Enlai le réhabilite et le nomme de nouveau vice-Premier ministre en 1973. À la mort de son protecteur, en 1976, il est une deuxième fois écarté du pouvoir par la Bande des Quatre, alliés radicaux de Mao. Toutefois, l’année suivante, après la mort de Mao et l’élimination de la Bande des Quatre, il est définitivement rétabli par Hua Guofeng au sommet de l’appareil politique chinois. Le miracle économique actuel de la Chine lui doit beaucoup de choses. Mais il a fallu du courage à ses contemporains pour faire leur mea culpa et pour lui reconnaître son génie.

Un proverbe chinois a dit que « La lumière du soleil cache ses tâches et ses éclipses montrent sa grandeur ». L’exercice de sa fonction politique, malgré ses grands succès et ses échecs, a été pour Iba Der Thiam une ombre pour sa posture panafricaine. Pourtant, il a marqué des générations d’Africains aussi bien par son engagement panafricain que par les services rendus à l’Afrique. L’Afrique l’avait découvert deux ans avant la chute du Mur de Berlin. C’était en 1987 dans l’interminable bras de fer entre le sénégalais Ahmadou Makhtar Mbow, alors en lice pour sa propre succession à la tête de l’UNESCO, et l’espagnol Federico Mayor, soutenu par le bloc de l’Ouest ou, pour parler en langage d’aujourd’hui, l’Occident. Dans les coulisses de cette élection où l’Afrique avait réussi à souder ses rangs, grâce au travail remarquable de Iba Der Thiam, il avait exprimé haut et fort ce que tout le monde pensait de Dakar à Lagos, à savoir que l’on ne voulait plus d’Africain à la tête de l’organisation. Il faut le dire que les USA, gros contributeur du budget de l’organisation pour au moins 25%, avait quitté l’UNESCO, suivi par Londres et Singapour. Et à la fin du match, c’est Federico Mayor qui fut élu pour sortir l’organisation des griffes du progressisme d’où l’aurait engouffré Amadou Mahtar Mbow dont l’action fondatrice sera, plus tard, à l’origine de l’adhésion de la Palestine au sein de l’organisation suivie, immanquablement, du second retrait des USA.

Toute sa vie durant, il a fait sien le combat d’une Afrique en quête d’une véritable indépendance politique, sociale et culturelle. Son militantisme dans les mouvements panafricains étudiants, avant les indépendances, son statut d’expert de l’USESCO, de l’OUA, ses multiples médiations dans des crises à l’intérieur du contient : une mine d’informations reste inconnue dans la vie et l’œuvre de Iba Der Thiam.

Si l’histoire fut le fil conducteur de sa vie

Déjà, en 1985, alors qu’il était ministre de l’Éducation nationale chargé de l’enseignement supérieur, Iba Der Thiam cumulait son poste avec les fonctions de secrétaire général de l’Association panafricaine des historiens, de vice-président de l’Association sénégalaise des professeurs d’histoire et de géographie et de président de la Commission sénégalaise de réforme de l’enseignement de l’histoire et de la géographie. Le professeur Iba Der Thiam s’est déclaré favorable au déboulonnement de certaines statues, notamment celle de Faidherbe. D’une manière générale, le professeur Thiam estime que les indépendances africaines n’ont été que formelles : « Si chaque Etat africain a son président de la République, son Assemblée nationale, son drapeau et son hymne, l’essentiel du pouvoir lui échappe. La présence des assistants techniques étrangers, dans toutes les sphères de l’administration, y compris dans les secrétariats particuliers des chefs d’Etat africains, a parasité les indépendances » dit-il, en nationaliste.

C’est en représentant de la société civile, venant de l’École normale supérieure de Dakar qu’il dirige depuis 1975, qu’Iba Der Thiam fait pour la première fois son entrée, comme ministre de l’Éducation nationale, dans un gouvernement sénégalais. Celui formé par Abdou Diouf, le 5 avril 1983, avec à sa tête Moustapha Niasse, « Premier ministre intérimaire, ministre d’État et ministre des Affaires étrangères ». Quand, le 10 octobre 1984, Ibrahima Fall migre de l’Éducation supérieure aux Affaires étrangères, avec l’éviction de Moustapha Niasse hors du système dioufiste, Iba Der Thiam devient « ministre de l’Éducation nationale chargé de l’Enseignement supérieur ». Un super-ministère allant du préscolaire à l’université, qu’il dirigera pendant quatre ans. Il lance l’école à la télévision et promeut des phases pilotes grandeur nature d’enseignement en langues nationales, jusqu’au CM2.

C’est sous le magistère   de Iba Der Thiam à l’Education nationale que la gestion démocratique du personnel a été introduite, la généralisation et l’augmentation de l’indemnité de logement élargie à tous les corps, ordres et secteurs de l’enseignement, du préscolaire au supérieur.  De même, la plupart des établissements scolaires qui portaient des noms coloniaux ont été débaptisés au profit de personnalités historiques politiques et religieuses. D’autres établissements primaires, collèges et lycées ont eu des parrains, enseignants modèles, syndicalistes, personnalités issues des confessions religieuses ou citoyens exemplaires. C’est tout à fait juste qu’il soit aujourd’hui, une fois disparu, le parrain d’un établissement universitaire du pays et au regard de tout ce qu’il a fait pour le système éducatif au niveau national, africain et international.

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