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Macky Sall, un éléphant balourd dans un magasin de porcelaine P. MBODJE

Macky Sall a placé son pouvoir sous le signe de l’épreuve de force avec toute forme de contestation ; aujourd’hui, il est servi parce que pris à son propre jeu par ceux qui veulent se faire passer pour victimes, qui enfreignent la loi en sachant que le pouvoir a peur des conséquences de leur arrestation.

La majorité présidentielle testée depuis 1991 avec Abdou Diouf (Gouvernement de majorité présidentielle élargie) unifiée sous Macky Sall n’a pas jusqu’ici sauvé le président en exercice : le parti de la demande sociale a eu raison de toutes les formations réunies sous le parapluie de la coalition : mars en a été une démonstration dramatique.

G Wesley and Marian Johnson

Pourtant, les deux prédécesseurs de Macky Sall au pouvoir ont “développé une stratégie similaire de réduction du champ de la contestation, soit en canalisant les mouvements par la cooptation, soit en suscitant une série d’initiatives appelées à noyauter les acteurs les plus hostiles”, comme le relève Alioune Badara Diop (2000) avant d’être emportés. “Deux raisons expliquent cela : d’une part, l’inféodation des principaux leaders syndicaux au régime, et d’autre part, une culture du dialogue social proprement sénégalaise, parrainée par les figures emblématiques de l’Islam et par l’Église catholique, dont la neutralité politique exemplaire joue le rôle de régulateur social en période de crise”, précise la même source. Macky Sall a bénéficié de l’intervention du religieux, surtout à partir de 2017 avec l’inauguration de la Massalikoul Jinaan mais s’est présenté à date comme un éléphant balourd dans un magasin de porcelaines.

Macky Sall a en épousé la démarche inverse de la position de Abdou Diouf et de Me Abdoulaye Wade en se soumettant dès l’abord à l’épreuve de force avec l’adversité : briser la résistance normée en démocratie répartie entre un pouvoir et son opposition. En oubliant que le partage du pouvoir n’est plus facteur de stabilité sociale comme sous ses prédécesseurs : une opposition crédible stabilise aussi le pouvoir face aux populations, au sens culturel, comme aime à préciser Moustapha Niasse.

Cette problématique anarcho-communiste a marqué un moment l’histoire du Sénégal, chez un penseur pourtant loin des amours communistes mais socialiste d’un centralisme démocratique.

Pendant près d’un demi-siècle en effet, de 1920 à Senghor, la pluralité de mouvements et d’opinions qui a caractérisé les balbutiements de la démocratie sénégalaise (Wesley Johnson-1971) se ramèneront à une unité diversifiée avec le parti unique ou unifié de Senghor. Si elle a permis l’émergence et la prise en compte de phénomènes de solidarité nouvelle avec les dominés, elles ne sont jamais allées au-delà d’un raisonnable colonial avant l’indépendance. Transposées dans la réalité post-Indépendance, les différentes alliances-résorptions-fusions n’ont jamais bouleversé fondamentalement l’architecture relationnelle à l’interne et à l’externe.

Tine (1997) passe ainsi du multiple à l’un et vice-versa dans son “Essai sur le multipartisme au Sénégal (1974-1996), et s’interroge sur ce qui semble être un jeu de dupes entre politiques et populations civiles. Au surplus, les restrictions imposées dès 1960 au nom d’une unité à retrouver renseignaient déjà sur la volonté de puissance des régnants et des heurts inévitables qu’il fallait préparer avec les populations. Elles profiteront des moindres ouvertures pour dénoncer un pouvoirisme contre lequel elles se promettent de lutter. Le pluralisme allait leur donner cette opportunité…qui ne semble pas réfléchie dans sa conclusion.

Doute systémique ou systématique

Depuis le début des années 80 en effet, un doute semble s’être saisi de l’électeur qui ne fait plus totalement confiance à ses élus. Le même phénomène avait été observé sous Abdou Diouf entre 1988 et 1993 avec un effritement considérable de son pourcentage acquis (73,20 contre 58 pour cent) ; l’union autour de Me Wade explique peut-être l’érosion de ce score, puisqu’une pluie de candidatures a vu le jour en 1993. Toujours est-il que le Vent d’Est, la Chute du Mur de Berlin, les foires d’empoignades démocratiques nouvelles (tables rondes nationales) accéléreront le sentiment de liberté de l’électeur revenu de ses hantises antérieures mais pas pour autant rassuré quant à son nouveau devenir démocratique. Pas rasséréné, donc dubitatif dans ses choix, mais désireux d’en découdre avec ceux qui prétendent chercher son bonheur après l’avoir maintenu pendant longtemps dans la caverne platonicienne. Ce doute est renforcé par une nouvelle redéfinition internationale de la démocratie depuis les attentats du 11 septembre 2002 aux États-Unis ; cette nouvelle vision n’est pas loin de celle issue de la Baule de François Mitterrand, du Vent d’Est avec un Gorbatchev transformé en dieu Éole et de ses conséquences de la chute du Mur de Berlin.

Abdou Diouf : de la participation responsables au GMPE

En 1991, le président Abdou Diouf décide de déconcentrer son pouvoir en ramenant le poste de Premier ministre supprimé en 1984 et en associant quelques minorités à l’exercice du pouvoir. Sa victoire de 1988 ne lui avait en effet pas permis de gouverner dans la tranquillité avec ce qui est apparu aux yeux de nombre d’observateurs comme un processus de dictature civile lorsqu’il emprisonne ses principaux challengers (Me Wade et Dansokho) avant de se proclamer élu. Jusque-là, le Sénégal connaissait le principe de la participation responsable incluant principalement le syndicat majoritaire, et des mouvements affiliés au Parti socialiste (mouvement des jeunes et des femmes) et quelques velléités de formations politiques en soutenant d’autres, notamment le Parti démocratique du Sénégal de Me Wade qui avait su, à force d’efforts et de patience, rallier quelques partis à son panache, dans un processus de concertations et de mutualisation des efforts entamé dès la reconnaissance de son parti en 1974.

Cette mutualisation des efforts par un pouvoir éclaté comme facteur de stabilité politique et sociale est testée avec principalement le Pds et le Pit sous la direction d’un Premier ministre socialiste, des ministres du PDS d’Abdoulaye Wade, du PIT d’Amath Dansokho aux côtés de ministres socialistes. Le Ps s’en réjouit : “Cette forme de gouvernance, qui associe l’opposition significative à la gestion des affaires publiques, le Président Abdou Diouf en fait une règle malgré la majorité confortable dont sa formation politique dispose au niveau de l’Assemblée nationale” (site du Parti socialiste du Sénégal). L’expérience sera reconduite après la présidentielle de 1993, renforcée par la mise sur pied d’un Gouvernement de majorité présidentielle élargie avec l’arrivée du Parti de l’Indépendance et du Travail d’Amath Dansokho, du PDS/Rénovation du Pr Serigne Diop, du PDS et de la Ligue démocratique/MPT de Abdoulaye Bathily. Ainsi, après deux élections (88 et 93), Abdou Diouf plébiscité n’a pas reçu une légitimité populaire qui lui permette de gouverner sans entropie sociale : le peuple qui l’a élu n’hésitera pas à prêter une oreille attentive à ceux qui contesteront et à leur apporter son concours pour secouer le Sénégal de 1983 à 1993. Le passé est encore présent.

Wade en profitera durant la conquête du pouvoir et le début de l’exerce avant de se débarrasser petit à petit de ses alliés (Niass, Dansokho, la Ld). Macky Sall adopte la même attitude envers Abdoul Mbaye, Mimi, avant de supprimer la Primature, comme Diouf en 84. D’avoir lancé comme slogan l’usage de la force envers l’adversité et réduit la capacité oppositionnelle de ses alliés ont aliéné toute forme de résistance politique favorable au pouvoir dans ses relations avec la société : le président s’est retrouvé seul avec les populations, sa formation et les alliés étant incapables de canaliser la tension sociale parce que manquant de crédit aux yeux des populations.

Macky Sall s’en mord les doigts aujourd’hui qu’il lui faut un Pm et pacifier l’espace public sénégalais…pour préparer sa sortie sans heurt.

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Références bibliographiques
Alioune Badara Diop : Sénégal : Les mouvements sociaux sous l’alternance, Alternative Sud, vol 17, 2010, PP 139 et sq
Wesley Johnson Jr : The Emergence of Black Politics in Senegal : The Struggle for Power in the Four Communes, 1900-1920 (Stanford University Press, 1971)
Pathé Mbodje : Macky Sall 2012-2017- Le Rendez-Vous Masqué : Plus dynastique que dynamique, Macky Sall a privilégié le pouvoir au devoir (inédit).

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