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Les Contes de Noël, Le prix du sang: Nouvelle sur les “événements” Sénégal-Mauritanie Par Habib KÂ

Riposte de jeunes guerriers pour récupérer le bétail confisqué par les Beydaans

Gourel, un village où pêcheurs et éleveurs vivaient en parfaite harmonie depuis des temps immémoriaux, liés par un pacte de fidélité, de défense jamais violé. Gourel souriait à pleines dents depuis les premières habitations jusqu’au quartier administratif, en passant par le centre commercial : tout portait le sceau d’une ville en essor.

A perte de vue, des étendues de plantes fourragères, des champs de sorgho, de maïs, de niébés, des milliers d’hectares de casiers aménagés étalaient leur fertilité sur les deux rives. Martins pêcheurs, grues, libellules, diverses variétés d’oiseaux aquatiques y pullulaient dans un gazouillis paradisiaque. Tous les jours étaient jours de fête pour les gens de Gourel. On chantait, on dansait à toutes les occasions jusque tard dans la nuit.

Rewo et Worgo avaient un seul et même cimetière, célébraient les mêmes fêtes, organisaient les mêmes cérémonies, partageaient les mêmes souffrances, jusqu’au jour fatidique où le président décréta, péremptoire, le milieu du fleuve frontière entre les deux entités, comme si le Maayo était terre de ses aïeuls.

Puis un soir, de l’autre côté de la rive, des flammes montaient, montaient au ciel, enveloppées d’une fumée opaque. Des rafales de vents déchaînés catapultaient au loin toitures en tôle, des dômes des huttes. Des déflagrations assourdissantes de bonbonnes de gaz alternaient avec des tirs nourris de balles. Des torches humaines, dans un sauve-qui-peut généralisé, criaient à mort. Une jument en détresse sauta la palissade, le pieu avec, telle une météorite, plongea dans l’eau.

Puis, crépitements et éclatements cessèrent. La fumée se dissipa.

Des bœufs, des moutons, des cabris calcinés jonchaient des cendres de riz, de maïs, de sorgho, réserves de vivre jamais épuisées à Gourel Rewo.

Triste destin !

Dialtabe observait. Son regard se figea sur un convoi de véhicules tout terrain, des hommes en treillis à bord, armes levées, s’enfonçant dans la nuit du désert. D’une main tremblotante appuyée sur sa longue canne, le vieil homme murmura quelque chose, pointa trois fois son auriculaire gauche en direction du Nord, puis se retourna, serrant les dents. Ce soir-là, Yarimaayo brûla la prière du Maghreb, sonné par cette horreur apocalyptique, jamais vécue.

Ses yeux humides trahissaient un sanglot de désespoir : sa résidence principale, fruit de plusieurs années de labeur, de privation, d’économies, partie en fumée. Il avait investi tout son âme sur ces terres, terres de ses ancêtres, terres qu’il croyait jusqu’à cet après-midi d’avril terres vraiment siennes.

Amputé de son jumeau Gourel plie ne rompt pas.

Stoïque, il porta son deuil, pansant ses blessures les plus profondes sans geindre, sans gémir et déployant une capacité de régénération incroyable, telle une salamandre. Zen, imperturbable, il vit cette mésaventure comme un destin qui enrichit.

En effet, Beydanes, Haratines, Halpoular, soninke, Sarakhoule vivaient dans une harmonie kaléidoscopique que les récurrents conflits entre éleveurs et cultivateurs n’avaient jamais ternie. C’étaient toujours des querelles endogènes émaillées de quelques escarmouches ou autres coups fourrés qu’une commission ad hoc d’arbitrage parvenait à contenir moyennant compensations pécuniaires ou en nature pour le dommage subi.

Cette fois ci, le conflit était international, les enjeux géostratégiques.

Gourel Worgo s’adapte parfaitement.

– Bienvenue, bienvenue à Kaggu !, articulait haut et fort une jeune volontaire, tout enthousiaste et pleine d’entrain, invitant ceux qui venaient juste d’arriver à se faire prendre en charge par ce protocole d’accueil chaleureux, impeccable. Une chaîne spontanée de solidarité confirmant l’exemplarité légendaire de l’hospitalité foutanke : le teddungal. Renoncer à son lit pour son hôte du jour, tout comme vider son grenier pour ceux qui sont dans le besoin relève d’un fait banal pour un Peulh. Ainsi, toutes les maisons furent réquisitionnées, tentes et bâches déployées pour suppléer un éventuel déficit de toits avant même le déploiement du CICR, ou la présence effective sur les lieux de l’administration territoriale.

– Emmenez-les galle Diawbe, galle Ndiayebe, galle Baabaabhe . . . criait la dame.

– Dirigez ceux qui suivent chez les Gaye, les Guèye, les Fall, renchérissait un autre.

Chaque jour, à chaque instant de la journée voire même tard dans la nuit, d’heure en heure, des groupes de “refoulés” traversent le fleuve à cet endroit précis comme pour constater de visu l’ampleur de la bêtise humaine.

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A suivre

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