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Le Sénégal toujours en vert-jaune-rouge ? Almamy Bocoum donne son point de vue sur la situation politique au Sénégal. Entretien dirigé par Chérifa Sadany SOW

Eviter d’entacher les couleurs de l’Indépendance

« Qui mettra le feu dans ce pays demain gèrera des cendres. »

Almamy Bocoum, ambassadeur itinérant et chargé de mission du président de la République, donne son point de vue sur la situation politique en général au Sénégal. Très engagé (ça se sent dans sa diction), il s’autoproclame « républicain » et ne manque pas à l’occasion de faire appel aux autorités politiques à non seulement le revendiquer mais aussi le prouver dans des actions.

Comment analysez-vous la situation politique au Sénégal ?

Almamy Bocoum: On vient de sortir d’une petite crise assez sérieuse due à plusieurs facteurs. Heureusement qu’aujourd’hui, le calme semble revenir et c’est le seul élément que nous partageons tous ensemble et que nous voulons tous. Cette situation découle de beaucoup de phénomènes. Il ne faut pas seulement l’analyser sur la lorgnée d’un homme qui a été convoqué pour fait de viol, ce qui est quand-même assez grave. Alors comme il y avait déjà un climat assez pesant dû à la pandémie, il y’a eu certainement d’autres frustrations ; il faut le reconnaître. Et tout ça a créé une sorte déflagration.

Donc tout ça fait qu’il y a eu une forme d’effervescence, d’embrasement où la violence a appelé la violence. Heureusement que les forces de l’ordre ont été assez efficaces et républicaines. Nous étions dans une situation assez critique et là les choses semblent se remettre en place. En tout cas, quel que soit alpha, il faut que la justice fasse son travail : tout accusé est présumé innocent jusqu’à ce que la justice décide. C’est de la même manière cette femme qui dit qu’elle a été violée, on doit la croire jusqu’à ce qu’il soit prouvé le contraire.

Cependant, ce qui m’a étonné dans cette crise, c’est que je n’ai pas vu de femme prendre ce combat à bras-le-corps. Parce que quand une femme est violée, violentée, ce sont toutes les femmes qui sont concernées. Mais tout d’un coup, ces femmes-là ont préféré regarder un aspect politique en disant que c’était un complot. Encore faudrait-il que le président de la République vienne chercher Sonko et l’amener là où il est allé ! Où est le complot quand un adulte se déplace lui-même, va dans des endroits qu’il choisit lui-même ? Le complot peut venir d’où ? Surtout pour un homme qui cherche à diriger un pays. Qui nous vend la vertu, qui nous vend l’abnégation, qui nous vend son degré de religieux et tout d’un coup on le retrouve dans des salons de massage, et on nous vend la théorie du complot, mais le vendre à qui ? Il faut savoir raison garder.

Une autre chose : cette femme-là qui dit avoir subi des violences, mais qui s’occupe d’elle ? On va me rétorquer qu’on l’a cachée quelque part mais c’est pour sa sécurité qu’on la cache. Ceux qui ont saccagé ce pays, s’ils avaient Adja Sarr, qu’est-ce qu’ils en auraient fait ? Donc il vaut mieux la protéger. Il faut que l’Etat de droit prévale dans ce pays car nous sommes tous coupables. Celui qui mettra le feu dans ce pays, demain il gèrera des cendres. Il faut faire attention. Cette République, nous la partageons tous et nous allons la défendre. Quand je dis-nous, ce sont les Sénégalais mais pas le parti. En tant que républicains, nous protégerons nos institutions.

 

Pourquoi il y a u un silence collectif de l’APR sur l’affaire Sonko ? Est-ce que c’était pour éviter une autre anormalité de communication gouvernementale ?

Almamy Bocoum: Il n’y a pas eu un silence collectif. Les gens étaient comme mitigés devant ce problème. Chaque parti ou le gouvernement a ses moyens de communication. Alors pour qu’il y’ait pas d’interférence, fallait laisser ceux qui maîtrisent le dossier gérer la situation. Et puis, si on avait commencé à répondre à tort et à travers, on mettrait peut-être plus de feu, ce qu’il fallait aussi éviter. C’est pour cela le chef de l’Etat, je pense, à un moment donné, a demandé à ses collaborateurs de mettre un peu le pied sur la pédale. Mais cela dit, évidemment (nous ne le souhaitons pas) si les choses comme ça pointent du nez, nous nous exprimerons très tôt. Nous ferons une parade très tôt. Il y a eu un problème de communication peut-être mais en tout cas nous ne devons pas faire du doublon ni du parallélisme inutile. Maintenant si la stratégie est bonne ou mauvaise ? Le temps nous le dira.

 

Pouvez-vous nous décrire la situation politique à Matam ?

Almamy Bocoum: Je me suis exprimé récemment là-dessus. La situation elle est bizarre. Quand un homme politique dit qu’il a trouvé deux mille emplois pour la seule commune de Agnam et qu’à côté la commune de Thilogne n’a que deux ASP (Agence d’assistance à la Sécurité de Proximité) et que cet homme, ce président responsable politique départemental et même régional qui dit et c’est vérifié : « Ce sont les Agnemois qui m’ont élu, donc quand je trouve des postes je les donne aux Agnemois », en terme plus clair, les autres ils n’ont qu’à se débrouiller. Et après on dit qu’on est coordonnateur départemental et mandataire à vie de ce département. Mais quel malheur ! Ça ne ressemble à rien, ça ne fait pas avancer les choses. Du coup, le lendemain, des jeunes de Thilogne se sont mobilisés et ont fait des déclarations en disant qu’ils partaient de l’APR. Vous voyez ce qu’une simple déclaration peut créer ? Tout pour lui rien pour les autres. Les jeunes s’en rendent compte aujourd’hui. Ça c’est une situation que je dénonce depuis 2012.

 

Les jeunes de Matam vous ont manifesté leur ras-le-bol lors du meeting au stade. En tant qu’acteur de développement, vous avez des solutions ?

Almamy Bocoum: La solution, elle n’est pas spécifique à trouver pour un département. Le problème est d’abord général. Dieu sait qu’il y a des infrastructures, des villages électrifiés, des villages qui ont eu des forages dans la région de Matam. Des choses visibles ont été réalisées. Il n’y a pas eu d’impact sur l’emploi, ça c’est vrai ; maintenant il faut peut-être inverser la tendance en nous mettant en situation de création d’emplois. En quoi faisant ? La région de Matam, particulièrement le département de Matam, est très agricole. Nous avons le fleuve Sénégal qui arrose. Il suffit de maîtriser les eaux. Mais le dire est facile.

Tout le monde dit ‘’yakar yakar’’. D’accord, il fait quelque chose ; mais comment ?  Les jeunes ont dit quelque chose à courte vue de vraisemblable. Ils dénoncent les 70 ou 100 millions qui ont été dépensé pour faire ce meeting. Vu comme ça, c’est un raccourci, ils ont raison. Partir pour un week-end, dépasser 70 à 80 millions, c’est vrai : il ne fallait pas faire un rassemblement comme ça. Je le reconnais.

La meilleure solution c’est, dans chaque ville dans chaque village comme je compte le faire bientôt, organiser un petit rassemblement en respectant bien sûr les mesures barrières, et apporter un message du président qu’on peut écouter en espérant qu’il y’aura aussi des réponses. Mais je pense qu’aujourd’hui l’Etat est face à ses responsabilités, il l’a toujours été d’ailleurs. Je note que dans le domaine agricole, on peut créer beaucoup d’emplois. Nous sommes aujourd’hui dans une société de fric, une société d’argent. Les gens veulent des espèces sonnantes et trébuchantes à la fin du mois. Je ne critique pas, c’est normal. Je constate. Alors mettons d’abord l’intérêt du peuple, de nos jeunes en avant. Ne soyons pas partisans en travaillant uniquement pour sa commune. Il faut penser aux autres aussi car ils sont des Sénégalais, ils ont le droit comme tous les autres. Nous allons informer les autorités des solutions que nous avons afin de trouver enfin une issue à cette crise.

 

Avec les 350 milliards annoncés pour les jeunes, ne craignez-vous pas que ces financements comme les autres ne soient considérés comme fonds perdus ?

Almamy Bocoum: La pression est très forte mais la pression démographique est encore plus forte. Le Sénégal est un pays à 90% de musulmans. Il va falloir envisager quand même une politique familiale, d’explication. Parce que là où l’on va on ne sait pas.

Ce n’est pas forcement demander la limitation des naissances mais les familles nombreuses comme on l’a connu ça n’est plus de notre temps. Il faut se le dire. Nous tendons vers l’industrialisation. Quand l’Europe a commencé à s’industrialiser, les naissances ont été limitées. Nous avons besoin de bras et des femmes. Si elles restaient uniquement au foyer et faire des enfants, on aurait moins de bras.

Avez-vous encore des ambitions, des projets pour Thilogne que vous avez bien gardé du temps où vous étiez président de Thilogne Association Développement en France ?

Almamy Bocoum: Je suis Thilognois de cœur et de raison. J’ai toujours eu des ambitions pour Thilogne. Au départ, elles n’ont jamais été politiques. La politique m’a rattrapé en route en janvier 2009 avec le président Macky Sall. J’étais dans un monde associatif et grâce à la coopération décentralisée, on a eu à faire dans le cadre de TAD (Thilogne Association Développement) des choses extraordinaires à Thilogne. C’est vrai qu’à un moment donné, Thilogne s’est fait en même temps l’exemple mais aussi le vecteur et aussi l’image de tout ce qu’il fallait faire : éduquer d’abord, en soignant en même temps, en aidant de petites associations de quartier à faire du maraîchage, de l’élevage, et d’autres choses qui étaient à leur portée. En commençant d’abord par le bas pour ensuite exceller et je suis convaincu qu’on peut le faire ensemble. Nous savons que l’émigration est limitée, elle est vieillissante, et ceux qui sont nés à l’étranger n’ont pas forcément la même sensibilité que leurs parents qui prenaient une partie de leurs salaires pour les verser ici. Eux ils sont nés en France, aux États-Unis… Leur mode de vie n’est pas le même que ceux qui sont nés ici. Donc ils n’ont pas cette attache que nous avons avec la terre. Ce qu’il faudrait c’est réinventer des choses et créer des écoles qui donnent des capacités professionnelles aux petits artisans. L’artisanat est le premier créateur d’emploi dans tous les pays du monde. C’est un artisanat avec un, deux ou trois employés que ça soit dans la menuiserie, dans l’électricité, etc.

 

L’Etat a-t-il investi à Matam ?

Almamy Bocoum: Il suffit de se rapprocher de la Chambre de Commerce de Matam pour savoir ce qui a été fait. L’Etat a fait des choses. Dire qu’il n’y en a pas assez, dire qu’on en veut plus, je suis d’accord, mais l’Etat n’a pas croisé les bras. Maintenant (rire ironique) … si tout est concentré dans une zone, et que toutes les autres parties du département ou de la région ne voient rien arriver, tout ce qui arrive, je le répète encore une fois, je n’ai rien contre les Agnemois mais quand même, tout !  Tout !  Les deux mille emplois, et toutes les infrastructures nouvelles, forcément ça va à Agnam. Et quand le maire de Agnam prétend que la ville a changé (évidemment si tout ce qui devait aller à la région est allé chez toi, forcément ça change). Si ça ne change pas, c’est qu’il y a quelque chose qui ne marche pas.

Alors je dis avec beaucoup de lucidité que le vivre-ensemble, nous l’avons depuis des milliers d’années. Il n’y a jamais eu de problème entre Agnam et aucune autre localité. C’est depuis quelque temps avec ce maire qui « bouffe tout » et laisse rien aux autres. Et s’il déclare en plus sous une forme de provocation en disant qu’il a trouvé deux mille emplois pour Agnam, il cite même les grandes sociétés telles que La Poste, le Port, Dakar Dem Dikk, la LONASE. Il le cite lui-même que c’est là qu’il trouvait deux mille emplois pour Agnam et rien pour les autres. Je ne trouve pas ça normal mais alors pas du tout.

 

Avez-vous des projets pour la réélection du président Macky Sall en 2024 ?

Almamy Bocoum: Vous savez, les gens parlent de troisième mandat ; moi je parle toujours d’une troisième possibilité d’une candidature. Encore faudrait-il que la personne concernée, que monsieur Macky Sall le dise. Pour moi, ce n’est pas à l’ordre du jour, nous sommes dans le temps du travail. Comment les gens peuvent-ils se focaliser sur 2024 alors que nous sommes en 2021 ?  Ce pays est extraordinaire. Il est dans son rôle, il est en train de trouver des débouchés et nous nous focalisons sur un troisième mandat. Mais il y a un temps pour tout.

Et la presse joue un rôle négatif. Nous avons des institutions, nous sommes une République. Il faut savoir raison garder.

Comment faut-il gouverner une jeunesse éveillée, selon vous ? 

Almamy Bocoum: Vous savez, il y a toujours un décalage entre la jeunesse et ses dirigeants. Mais le Sénégal a la chance d’avoir un président jeune qui sait parler à sa jeunesse. Le président dit que lui-même avait compris, il a compris sa jeunesse.

 Je pense qu’on est dans l’action. Des décisions sont prises et des décisions seront prises pour répondre aux jeunes. Nous sommes aujourd’hui dans le monde où même les radios et télévisions servent de relais aux réseaux sociaux alors que c’est l’inverse qui aurait dû se faire. C’est ces nouvelles technologies qui font que gouverner est difficile. Une parole donnée ici devient autre chose ailleurs et dans un temps tellement court qu’on n’a pas le temps de l’action. Un mot et une phrase automatiquement voyagent plus vite que l’action avant même qu’on ait terminé ce qu’il fallait faire.  Le réseau social défait ou fait ce qui avait été prévu de faire. C’est le monde que nous vivons. Il faut respecter notre Etat, et l’Etat de droit.

Est-ce que le Sénégal est un pays difficile à gouverner ?

Almamy Bocoum: Le Sénégal n’est pas à prime abord un pays difficile à gouverner à condition que chacun fasse ce qu’il a à faire. Un pays où on trouve le cousinage à plaisanterie entre les Diolas, les Sérères, les Ndiaye, les Diop, ce pays est relativement facile à gouverner. Pour autant, nous ne sommes pas encore une Nation, nous sommes une Nation en devenir. Tous les présidents qui sont passés ont apporté leur contribution. La Nation sénégalaise n’est pas encore faite. Il faut faire très attention. On prend souvent l’exemple des États-Unis ou la France, j’aime à dire que la France a souvent des soubresauts.  Si nous ne prenons pas garde on va contre le mur. Ce pays est 196.000 km2 environ. Il ne faut pas l’augmenter. Avec l’érosion côtière, on perd plutôt du terrain qu’autre chose.

Nous devons préserver ses couleurs et en faire une richesse, une complémentarité et non pas en faire des éléments de discorde. Sinon le Sénégal est un beau pays accueillant. Mais politiquement il ne faut pas marcher sur des cadavres pour accéder au palais de la République. Arrêtons de nous accuser les uns aux autres. Ayons la force de proposition et ne pas proposer la force.

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