“Dette cachée” : Ils n’y ont vu que du feu
Les coulisses techniques de la “dette cachée”
Pourquoi le ministère des Finances n’a pas vu venir le choc

Séga Fall MBODJI,
MOA Pôle ALM DFINF/Trésorerie chez Groupe Caisse des Dépôts
Ingénieur Statisticien – Mathématicien du risque & Actuariat, aide à la décision, Paris,
06 50 54 72 75 Segafall.mbodji@gmail.
Le débat sur la soi-disant “dette cachée” de 5.000 milliards de FCFA n’est pas un simple scandale, mais une question de comptabilité publique. En réalité, cette dette n’était pas cachée, elle était simplement invisible pour le système en place.
Pour le comprendre, il faut s’intéresser à trois concepts clés :
* L’actif : ce que l’État possède (bâtiments, machines, réserves de devises).
* Le passif : ce qu’il doit (emprunts, dettes envers les fournisseurs).
* Le hors bilan : des engagements financiers qui n’apparaissent pas dans les comptes mais qui pourraient devenir des dettes à l’avenir (comme les garanties d’État ou les pensions).
IPSAS vs. SIGFIP : l’incompatibilité fondamentale
Le cœur du problème réside dans l’adoption des nouvelles normes comptables IPSAS imposées par le FMI et la Banque mondiale, qui sont radicalement différentes de l’ancien système.
* L’ancien système (SIGFIP), basé sur la comptabilité de caisse, n’enregistrait que les transactions où l’argent était effectivement reçu ou dépensé. Il était incapable de suivre les engagements financiers non payés, les laissant dans l’ombre du “hors bilan”.
* Les normes IPSAS, en revanche, exigent une comptabilité d’exercice. Un engagement est enregistré dès sa création, qu’il soit payé ou non. Elles révèlent ainsi toutes les obligations financières qui existaient déjà, mais qui étaient jusqu’alors invisibles.
C’est pourquoi la “dette cachée” est apparue subitement : elle correspond aux engagements financiers que le logiciel de comptabilité de caisse du ministère des Finances ne pouvait pas voir. C’était un secret de Polichinelle pour les experts, mais une révélation pour le grand public.
Un projet de refonte mal géré :
L’adoption des normes IPSAS aurait dû s’accompagner d’une refonte complète du logiciel SIGFIP. C’est un projet complexe qui se déroule en plusieurs étapes incontournables :
* L’analyse : Auditer l’ancien système pour identifier ses lacunes et définir les besoins du nouveau.
* La conception : Créer l’architecture technique et fonctionnelle du nouveau logiciel.
* La réalisation : Développer le nouveau système, migrer les données et effectuer des tests approfondis pour s’assurer que tout fonctionne correctement. C’est à ce stade que les “dettes cachées” auraient dû être identifiées.
* La validation : Les équipes du ministère testent le logiciel pour s’assurer qu’il répond aux exigences et que les comptes sont corrects.
* Le déploiement et la maintenance.
Le fait que cette dette n’ait pas été anticipée suggère fortement que le projet de refonte a été mal géré, voire totalement négligé. Au lieu de se préparer à la transition, le ministère s’est contenté d’appliquer les nouvelles règles sur des outils inadaptés, révélant au grand jour une situation que la comptabilité ancienne masquait.
Ndlr : Depuis 2019, Séga Fall Mbodji travaille sur la refonte des systèmes internes : X, jusqu’à 2022, puis Y jusqu’à mars 2025-Le nom des clients est tu, conformément à la déontologie.
