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Décentralisation & Aménagement Du Territoire: Redessiner le Sénégal

Le Sénégal avait exagéré les particularismes locaux avec une décentralisation à outrance. Aujourd’hui, à l’heure des regroupements d’espaces géographiques économiquement valables, l’État veut restructurer sans réveiller les démons de la division. C’est le temps des pôles-territoires avec, cependant, une volonté et des moyens politiques qu’il faudrait développer pour assurer une survie liée à l’eau.

Redessiner le Sénégal

Le gouvernement hésite sur un 4ème acte pour corriger : comme avec la mutualisation des efforts en politique, des départements sans vie ont été érigés en région sans lendemain. Et cela dure depuis plus de soixante ans.

Louga, Diourbel, Matam, Podor, Saint-Louis. La zone soudano-sahélienne du Sénégal pose un problème d’équilibre au développement : les séquelles de la grande sécheresse de 1974 sont trop fortes pour permettre un aménagement territorial équilibré, gage de développement : ces espaces incongrus ne permettent pas une vision d’ensemble pour un aménagement cohérent d’un pôle pris dans son ensemble comme une aire géographiquement intégrée, au niveau humidité, pour devenir une zone de vie digne de son nom, comme d’autres déserts de par le monde le sont devenus. Le gouvernement cherche ainsi à revenir sur l’acte 3 de la Décentralisation, à l’heure des grands ensembles territoriaux, comme la nouvelle France de 2016 avec ses régions réduites désormais à 13, non sans peine ni ressentiments ou…superstitions : la refonte de la carte des régions n’a pas produit les résultats économiques avancés par le président François Hollande. « La fusion des régions n’était qu’un des volets de la réforme territoriale, défend André Vallini, ancien secrétaire d’État en charge du dossier. On prévoyait aussi, initialement, de supprimer les départements, de regrouper les intercommunalités et les syndicats intercommunaux. Mais le débat parlementaire ne nous a pas permis d’aller aussi loin. » (Le Parisien, 25 septembre 2019).

Si le centre et le sud assurent bien leur rôle, malgré le péril au sodium en Casamance et la salinisation des terres dans l’ancienne région de Sine-Saloum par manque d’eau, le déséquilibre est flagrant avec le nord, prolongement du désert : faute d’une bonne maîtrise de l’eau, l’ancien désert du Ferlo (cartes d’État-major des années 1960) et zone des 6 forages de la colonisation se meurt. Gaye, 2017, qui a suivi la pluviométrie dans cette partie septentrionale du Sénégal, note ainsi que “Les écarts à la moyenne révèlent une très grande variabilité interannuelle avec une forte présence d’années déficitaires (29/60 à Saint-Louis, 33/60 à Podor et la moitié de la série à Matam”-1).

Revenir sur l’Acte 3 de la décentralisation, c’est considérer la région au sens physique sur la géographie humaine, avec les dissensions sociologiques importantes : ethnies, religion et croyances populaires, totems et tabous, etc. C’est passer de la royauté à l’État administratif : Fouta, Djolof, Oualo, Ndiambour, Baol, c’est revenir sur le découpage sur la base de considérations autres pour viser un équilibre économique certain, une aire de développement intégrée, cohérente, facilement adaptée à son environnement national, dans une recherche de pôles-territoires de développement viables.

Le Ferlo représente près d’un tiers du territoire national et les pluies y sont rares pour une population nomade transhumant dont la limite est la mer, à l’ouest, vers Potou, dans la région de Louga ; cette population est essentiellement peul vivant en harmonie avec des minorités maures, ouolof et sérère : c’est une zone d’élevage intensif.

La recherche d’une mise en valeur passait par la sédentarisation de ces habitants en les regroupant autour de points d’eau ; c’est la période des forages à partir du milieu des années 40 (Le Ferlo des forages-Horizon, horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers15-06/010004749.pdf, JO de l’AOF, Supplément du 4/4/1914 par Claveau).

Claveau avait pourtant perçu le devoir de solidarité des zones excédentaires en eau pour les autres parties de ce vaste territoire ; le Ferlo, c’est en effet le pas géométrique vers la zone de crête du fleuve Sénégal, mais surtout, la plus grande réserve d’eau douce du pays avec la dépression naturelle du lac de Guiers, à Keur Momar Sarr. L’administrateur colonial avait oublié son rôle dans le dessèchement de la zone avec les travaux d’exploitation à outrance des forêts de goniakiers (pour les aires d’accostage) et de dragage du fleuve pour le rendre navigable, de Saint-Louis à Podor, abaissant ainsi le lit du fleuve et liquidant les déversements vers les vallées avoisinantes ; et l’érection du barrage de Keur Momar Sarr “liquidait” littéralement les vallées encore humides allant vers Diourbel.

La grande sécheresse des années 70 incitera à une recherche de solutions, essentiellement autour de l’eau : c’est l’opération «L’eau à Linguère» de Abdou Diouf, thème de campagne de 1993 ; une mauvaise appréciation de la topographie limitera la marche triomphale à Doundoudji : ville de garnison, Linguère est en effet une ville en hauteur, ce que vérifie le maire actuel actuel, Aly Ngouille Ndiaye, en bute avec des problèmes d’habitat et d’environnement avec ces ravinements qui menacent certaines parties de la ville.

Le projet de Abdou Diouf qui avait donné naissance au Programme de revitalisation des Vallées fossiles (Prvf) était précédé par le projet «Canal du Cayor» du même président ; il insistera cependant plus sur le Projet de Revitalisation des Vallées fossiles que le nouveau régime de l’Alternance, en 2000, s’empressera de laisser tomber à… l’eau devant les réticences des partenaires du Nord.

Le président Abdoulaye Wade avait pourtant les mêmes soucis que les Socialistes pour la zone avec l’idée du “Canal du Baol” : il lui semblait qu’il suffisait d’implante »r six canaux latéraux vers Bakel et de les faire converger vers un centre qui serait Diourbel. Les difficultés de cohabitation avec le voisin du Nord seront la parenthèse dans laquelle il enfermera ses idées. Ainsi, près de 10 milliards de mètres-cubes d’eau sont chaque année rejetés en mer, pour des besoins écologiques, alors que la coopération internationale, chinoise de préférence, nous propose de l’autre côté de les désaliniser, dans une logique que seule peuvent comprendre les initiés ; il aurait cependant suffi d’en prélever une infime partie, de la réinjecter dans les vallées mortes, pour résoudre le sort de milliers de personnes vivant dans le dénuement le plus complet.

Des exemples existent pourtant, de revitalisation du désert, du projet Toschka au Croissant turque, en passant par Israël qui a dépossédé les premiers habitants de leur droit d’accès à l’eau. Plus récemment, l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan se sont enfin entendus sur le partage des eaux du Nil avec le remplissage du grand barrage de la Renaissance après plusieurs années de tension.

Ainsi, ces gouverneurs, ces préfets et sous-préfets, ces maires et présidents de conseil  coûtent alors qu’ils disputent le bout de gras et l’espace aux chefs de quartier.

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Demba Gaye, « Suivi de la pluviométrie au Nord-Sénégal de 1954 à 2013 : étude de cas des stations synoptiques de Matam, Podor et Saint-Louis », Norois, 244 | 2017, 63-73.

Inégalités spatiales

La question des inégalités spatiales et sociales comme base d’une régionalisation ou provincialisation d’un pays repose-t-elle surles trois dimensions de la perception du territoire, à savoir :

Le territoire vu par les économistes

Le territoire vu dans une perspectivesociale et de gouvernance
et enfin le territoire sous l’angle d’autre développement (le développement durable)

Le territoire-province est-il perçu ou réel dans ses dimension économique, sociale, de gouvernance ou de développement durable ?

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Pathé MBODJ

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