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Crise dans les partis politiques: C’est par où la sortie ? Par Pape Sadio THIAM

L’extrême diversité des chapelles politiques, les déceptions des populations vis-à-vis des politiques, combinées aux crises internes que traversent les partis traditionnels, sont de potentiels dangers pour l’avenir des partis politiques dans notre pays. Minés par des crises internes, disqualifiés par les populations, freinés dans leur ambition par la mort des idéologies, les partis politiques sénégalais sont en perte de vitesse et peinent aujourd’hui à mobiliser. L’impasse dans laquelle ils se trouvent est tellement profonde et la dislocation qui rythme la vie des partis politiques s’inscrit donc dans l’ordre de la fatalité. Ce qui est intriguant, c’est que l’alternance à la tête du parti a très souvent été fatal à son rayonnement : c’est la piste prometteuse de réflexion pour la science politique dans notre pays.

Avec la disparition d’Ousmane Tanor Dieng, deux courants s’opposent au Parti socialiste sur le positionnement du parti. Il y a tout d’abord ceux qui défendent l’idée de poursuivre le compagnonnage avec la majorité dans l’intérêt de préserver des acquis issus de ce rapprochement ; ils font du Parti socialiste un parti « supplétif ou sans identité », servant d’appui à d’autres formations politiques. En face, il y a un groupe déterminé et ambitieux, persuadé de la capacité de cette formation à se réformer et s’inscrire dans une perspective de reconquête du pouvoir.

Décidément, la perte du pouvoir pour le PS a été comme une sorte de descente aux enfers qui a commencé cependant dans la gestion même de ce pouvoir. La mise à l’écart des contestataires est symptomatique de la crise que traverse le Parti qui éprouve d’énormes difficultés à s’adapter à des réalités politiques découlant de sa perte du pouvoir. L’absence de démocratie interne a accentué les frondes et les critiques acerbes, surtout de la part des jeunes leaders. La popularité de son ex-secrétaire général en avait accusé un coup, dans la mesure où les résultats des élections présidentielles de 2007 et 2012 se sont soldés par des échecs. Il obtient ainsi 13,56 % et arrive en troisième position au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. En 2012, il se relance pour récolter des gains décevants, autour de 11,38 % des suffrages, le plaçant en quatrième position au premier tour de ce scrutin.

Opposant farouche d’Abdoulaye Wade, Ousmane Tanor Dieng décide de rallier le camp de Macky Sall au second tour de l’élection présidentielle, ouvrant de nouveau la fronde au sein de son parti. Justifiant cette alliance, le secrétaire général du PS, Ousmane Tanor Dieng, disait : « Nous ne sommes pas des soutiens, nous sommes partenaires et nous allons travailler ensemble, battre campagne ensemble, gagner ensemble et gérer ensemble. ».

En ce qui concerne le PDS et la crise qu’il est en train de traverser, il faut dire qu’il n’y a rien d’étonnant ni de nouveau et ce, pour deux raisons. La première est que les démissions, transhumances, scissions, exclusions, etc. font partie de l’ADN politique de ce parti. Le secret de la force herculéenne de ce parti réside dans sa capacité de résilience face à la crise, qu’elle soit interne ou externe.

Il faut dire que le personnage historique de Wade a pratiquement formaté la conscience politique de beaucoup de Sénégalais et plus profondément encore celle des militants de son parti. Les éléments de langage, le cérémonial qui accompagne les apparitions publiques des leaders de ce parti, la nature filiale de la relation qui unit les militants et responsables au fondateur du parti, etc., sont autant d’éléments qui contribuent à bâtir un parti à la limite incarné par un homme. Les contestataires d’hier et d’aujourd’hui ont tous exploité le symbole qu’est Wade pour asseoir leur leadership. Dans certains cas,  le simple fait d’avoir accès direct à Wade suffisait à conférer une légitimité politique. Aussi les personnages issus des flancs du PDS sont-ils naturellement des duplicatas de sa façon de gérer. Il suffit d’aller dans les différentes fédérations du PDS ou dans les sections pour comprendre que la démocratie tant chantée par les frondeurs n’est que de façade.

C’est que le premier réflexe d’un responsable local ou national est de bunkeriser son autorité, sa légitimité et pour ce faire, il ne se gêne pas d’éliminer ses potentiels adversaires. Pour construire en politique comme dans l’architecture, on détruit : on ne peut s’imposer en politique sans s’opposer.

La deuxième raison du caractère normal de cette crise au sein du PDS est à chercher dans la logique naturelle de l’évolution du champ politique et de l’alternance générationnelle qui est en train de s’opérer en sourdine. Ceux qu’on appelle péjorativement les dinosaures politiques ont fini de lasser les citoyens sénégalais et ce, non pas forcément parce qu’ils ont échoué ou menti, mais parce que tout ce qui est habituel et commun devient ordinaire et se déprécie progressivement. Dans les partis politiques sénégalais, il y a des figures archétypales que les générations actuelles ne peuvent plus suivre ni reconnaitre comme leaders naturels : les partis qui ne le comprennent pas auront du mal à s’adapter. La crise du Pds est cyclique parce que, dans son mode de fonctionnement (qu’il partage d’ailleurs avec tous les autres partis), ce parti charrie la personnalisation du pouvoir et, par conséquent, des rancœurs : dès qu’on perd le pouvoir au PDS, c’est à cause de quelqu’un. Ousmane Ngom avait accusé Idrissa Seck d’avoir comploté contre lui ; Idrissa Seck Macky Sall et Karim Wade, Macky Sall, lui, a prétendu que c’est Karim Wade qui a été l’origine de ses déboires (sans jamais dire qu’il a été aussi à l’origine de sa promotion fulgurante).

Il y a quelques mois, quand Babacar Gaye avait été débarqué de son poste de porte-parole, il a accusé des complotistes (c’est même probable que ces complotistes soient parmi les frondeurs avec lesquels il s’allie)… Aujourd’hui encore, les putschistes d’hier accusent celui qui peut transformer leur rancœur en patrimoine politique, à savoir Karim Wade qui, quoi qu’on dise, incarne une très forte légitimité dans ce parti. Cette façon de désigner des adversaires ou de se victimiser pour se construire un destin politique propre n’est cependant pas propre au Sénégal. Les partis d’extrême-droite n’ont bâti leur succès en Europe qu’en dressant les classes défavorisées contre les politiques d’ouverture des régimes et partis traditionnels. Le PIT est quant à lui dans une situation similaire à celle de l’orphelin incapable de prendre en charge son destin après la disparition des parents. Le retrait de Dansokho à la tête de ce parti, puis son décès a fortement impacté sur sa visibilité ou sa prestance sur la scène politique.

Il y a d’ailleurs des partis qui sont agonisants voire littéralement morts avec la disparition de leur leader : que sont devenus le Rassemblement national démocratique (RND) du professeur Cheikh Anta Diop, le Parti africain de l’indépendance (PAI) du docteur Majmoud Diop, le Parti pour la Libération du Peuple (PLP) de Me Mbaye Niang etc. ?

La Ligue démocratique (Ld) a connu sa première scission du temps de l’exercice du pouvoir avec Wade et sa deuxième (plus grave d’ailleurs) avec l’avènement de Macky Sall au pouvoir. Pour And/jëf (AJ),  la crise a été plus grave car ce parti a été purement et simplement pulvérisé en de nombreux petits morceaux difficiles à recoller.

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