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Contribution: Le dialogue interreligieux… Par El Hadj Ibrahima Ndaw

Vivre en société est un acte majeur de vie commune. Dès lors que l’on accepte, dans un espace déterminé ou non, de cohabiter tout en conservant sa spécificité et ses croyances, cela suppose le respect des spécificités et croyances de l’autre. Doit alors s’établir un dialogue permanent entre toutes les parties et se développer le sentiment d’une existence communautaire dans la paix et dans le respect mutuel. De tous ces échanges, celui qui implique la foi est le plus pernicieux, car source de malentendus ou de conflits souvent meurtriers.

Qu’elle soit dite ‘’révélée’’, ‘’animiste’’ ou autre, la religion occupe une grande place dans la vie des hommes, car devant les doutes, les difficultés de toutes sortes et les soucis, ils ont souvent besoin de spiritualité. Toutes les religions dites ‘’révélées’’ sont nées dans des espaces où l’incompréhension et le refus de leurs enseignements ont parfois provoqué des tensions, conduisant très souvent à la mort d’hommes, de femmes et d’enfants.  Et pourtant, toute religion repose sur un ensemble de dogmes destiné à rendre meilleurs ses adeptes et dont les enseignements doivent influer sur la personnalité et la conduite du croyant. L’amour, l’honnêteté, l’humilité, la tolérance, la compassion sont des actes de vie qui reviennent assez régulièrement dans leur initiation théologique.

De tous temps ? les mouvements de populations ont amené des gens de religions différentes à vivre côte à côte. Et celui qui comprend ou accepte la religion d’autrui est à même de communiquer avec des personnes de toutes confessions. Les contacts deviennent alors constructifs et contribuent à désamorcer les haines qui rongent un monde quelquefois bâti sur des frontières religieuses.

Dans son livre, ‘’La Confrérie des Eveillés’’, Jacques Attali nous apprend qu’il y a deux décennies fabuleuses (entre le XIème et le début du XIIème siècle) où l’Islam, la Chrétienté et le Judaïsme ‘’vécurent en paix en Andalousie et choisirent de se respecter, de s’admirer et de se nourrir les uns les autres en toute liberté’’. Cette entente fera de cette partie du monde–pour un bref instant certes–un exemple unique de coexistence pacifique, entraînant un développement des arts, des lettres, des sciences et de la pensée philosophique, pour le plus grand bénéfice de tous. Dans le même contexte et sensiblement à la même période, à la cour du roi du royaume de Ghana cohabitaient musulmans et animistes occupés à la gestion des affaires du royaume dont la prospérité était reconnue au-delà de ses frontières. Malheureusement cette période faste prendra fin par les armes, entre les mains d’irréductibles agissant au nom et pour le compte de leur religion qu’ils estimaient sur le point d’être dénaturée dans ses fondements ou qu’ils souhaitaient imposer aux autres.

Aujourd’hui, c’est le même phénomène auquel nous assistons. L’intolérance religieuse dans le monde est poussée à son paroxysme. Car le monde est émaillé de conflits de toute nature. Des conflits, pour la plupart, nés ou accentués par des crises politiques ou religieuses, dénotant une absence quasi-bouleversante de dialogue, politique, culturel ou religieux. Des pans entiers de l‘humanité sont dans une tourmente confessionnelle marquée par cette absence de dialogue dans la vie quotidienne, la négation d’expériences spirituelles autres, le refus d’interpréter les théologies dans le sens qui préserve l’humain.

J’ai eu le privilège d’assister à des réflexions sur ‘’Le dialogue interreligieux’’, au cours d’un séminaire organisé par le BREDA. J’y ai remarqué d’éminentes personnalités qui y ont fait des interventions remarquables à tout point de vue. Le sujet y a été abordé dans toute sa complexité. Cela va de l’état des lieux aux solutions préconisées ou en application dans certains cas. En vérité, des solutions sont proposées, un peu partout, qui vont de l’éducation spirituelle à la création d’observatoires interreligieux. Il est tout aussi vrai que le problème n’est pas toujours simple. Des poches d’intolérance existent encore en Europe, en Amérique, en Asie et même en Afrique. Et quand tout ceci craquelle, le monde est fortement ébranlé dans ses fondements et l’on assiste alors à des scènes de barbaries inouïes faites au nom de la religion.

Les Nations-Unies, à travers l’UNESCO, s’investissent beaucoup dans le combat contre l’intolérance religieuse ou culturelle. Parlement mondial des Religions, Conférence mondiale des religions pour la paix, Dialogue des religions et symphonie mondiale, Réseaux des chaires UNESCO, Observatoires du dialogue interreligieux, autant de manifestations ou de structures, consacrées à la recherche de la concorde entre personnes de confessions différentes, n’ont pas encore abouti totalement à des solutions d’apaisement. Chacun joue son rôle et pourtant l’on constate toujours la permanence des conflits de ce type à travers le monde.

Méthodes de gouvernance

Alors des questions se posent et je me demande si elles ne méritent pas une attention particulière. Existe-t-il, au niveau des instances onusiennes, une cartographie du monde comprenant les structures sociales, les croyances et le degré d‘intolérance religieuse qu’on y observe ?

A-t-on privilégié un processus à la base, au niveau des populations concernées, pour intéresser celles-ci à un dialogue soutenu et continu ? A-t-on suffisamment privilégié la piste de la jeunesse, à travers son éducation et la conception d’un programme obligatoire ou facultatif, qui impliquerait fortement tous les médias et les gouvernants pour sa réalisation ? On a relevé que souvent les méthodes de gouvernance sont également sources de violences culturelles ou religieuses. Comment, dès lors, compte-t-on y remédier ?

L’action des décideurs est importante pour favoriser, encadrer et contrôler l’expression de cette volonté de dialogue interreligieux. Est-il prévu, dans l’évolution de ce dialogue au niveau de chaque nation concernée, des indicateurs de performance ? Ces indicateurs, de bonne évolution du dialogue interreligieux pour chaque pays, doivent faire l’objet d’un séminaire mondial de restitution au cours duquel les pays ayant enregistré les meilleurs taux seraient gratifiés.

Le Sénégal, pour sa part, enregistre dans ce domaine une performance remarquable. Ses enfants sont nés et ont grandi avec le sentiment que tout homme mérite respect et considération, quelle que soit sa croyance. Une osmose parfaite, qui se traduit souvent par l’harmonie régnant dans une famille multiconfessionnelle. A Ziguinchor, catholiques et musulmans partagent beaucoup de choses en commun dont le cimetière de Santhiaba, un quartier de la ville.

Des catholiques, nous connaissons tout, grâce à des rapports d’échanges constants. Pour leur part, les témoins de Jéhovah nous administrent chaque jour leur amour de l’autre, toujours occupés à semer la bonne parole dont l’unique fondement reste la Bible. Les autres cultes sont imparfaitement connus certes, mais ils méritent aussi qu’un dialogue s’instaure afin de ne rien ignorer de leur doctrine. Nous devons donc leur accorder beaucoup d’attention. Car c’est dans l’échange que des tabous peuvent disparaître et autoriser un voisinage paisible.

Mme Odile Tendeng (une chercheuse sénégalaise établie en Allemagne) rapporte qu’Aline Sitoé Diatta, un personnage central de la résistance en Casamance, une femme qui, en dehors de son statut de prêtresse, avait des ambitions de réorganisation spirituelle et sociale de la Casamance (toutes ethnies et toutes croyances confondues) disait : ‘’Quand je parle à moi-même, j’utilise ma tête, quand je parle à l’autre j’ouvre tous mes sens’’. Voilà de belles paroles qu’il nous appartient tous de méditer.

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