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Coin d’Histoire : Dawda Kaïraba Jawara, premier président de la République gambienne Par Mohamed Bachir DIOP

Renversé par un coup d’État, il reviendra au pays et épousera la mère de Yaya Jammeh, l’auteur du putsch

Le débonnaire Président Jawara est mort il y a deux ans, le 27 août 2019 à l’âge de 95 ans. Les Gambiens s’en souviennent comme d’un chef d’État d’une tolérance extrême qui, en toute démocratie s’est fait réélire plusieurs fois à la tête du pays. C’était un homme simple, que l’on pouvait surprendre quelques fois en train de faire une partie de jeu de dames avec ses amis dans son « grand’place » habituel aux environs de Bakau lorsqu’il en avait l’occasion.

Dawda Jawara est né le 16 mai 1924 dans la localité gambienne dénommée Barajally. Son père était un riche commerçant et proche collaborateur des colons britanniques. C’est ainsi qu’il ira à l’école primaire et se montre brillant en classe, avant d’aller poursuivre ses études secondaires au Ghana. Puis il finira par se rendre au Royaume-Uni, en Ecosse plus précisément pour poursuivre des études supérieures dans une université de Glasgow. C’est en Ecosse qu’il commence à s’intéresser à la politique en fréquentant de jeunes intellectuels d’Europe et des Caraïbes dont certains militent en faveur de l’émancipation, voire de l’indépendance des colonies et protectorats britanniques.

A la fin de ses études, il rentre en Gambie en 1953 et exerce la profession de vétérinaire. Fait notable et qu’il faut signaler, en voulant épouser une jeune fille de l’aristocratie Akou de son pays, il abandonne la religion musulmane de ses parents pour devenir chrétien. Il semble que le père de la dame, un homme politique d’origine ghanéenne très influent auprès des colons aurait posé cette condition s’il voulait épouser sa fille. Dawda Jawara devient alors chrétien pour se marier avec la belle Augusta Mahoney en février 1955. Naturellement le fait est assez mal vu de la communauté mandingue musulmane de Gambie mais, pour donner le change et faire croire qu’il n’avait pas changé de religion, il conserve son nom musulman.

C’est en 1960 qu’il saute le pas et entre définitivement en politique comme membre et dirigeant du PPP (Parti populaire progressiste) et ministre de l’Éducation au sein du gouvernement autonome gambien, sous la tutelle de la Couronne britannique. En 1962, il devient chef de ce gouvernement autonome gambien.

En février 1965, la Gambie devient indépendante. C’est d’ailleurs la dernière colonie britannique à accéder à l’indépendance. En 1965, il divorce également de sa première épouse, se reconvertit à l’Islam et se remarie, en 1967, avec Djillel N’Jie la fille de Momodu Musa N’Jie, un des principaux bailleurs de fonds d’un autre parti gambien, l’United Party.

Mais le pays manque cruellement de ressources. Mis à part les recettes d’un tourisme naissant et la culture de l’arachide pour commercer avec le Sénégal, le pays est pauvre. Le Sénégal qui sait que la Gambie peut dépendre de son économie, insiste alors pour que soit opérée une fusion entre les deux pays. Sous la pression de son peuple qui ne souhaite pas dépendre du Sénégal, Dawda Jawara trouve un accord avec le président Senghor pour une coexistence pacifique entre les deux pays et, en 1970, il proclame la République dont il devient le premier président. Il est ensuite réélu tous les cinq ans, de façon démocratique et avec une majorité nette, par l’Assemblée nationale jusqu’en 1982, puis au suffrage universel après une réforme constitutionnelle initiée en 1982. Cette réforme lui a été inspirée un an auparavant en 1981 lorsqu’il est victime d’une tentative de coup d’Etat par un certain Kukoï Samba Sagna. Le putsch choue grâce à l’intervention décisive de l’armée sénégalaise qui lâche ses paras sur Banjul.

À la suite de cet épisode, les présidents sénégalais et gambien, Abdou Diouf et Dawda Jawara, mettent en place une confédération sénégambienne, qui est dissoute en 1989 à la suite de divergences somme toute mineures, mais le sentiment nationaliste des Gambiens est si fort que cette confédération ne pouvait prospérer.

Le 22 juillet 1994, un nouveau coup d’État militaire, mené par Yahya Jammeh, réussit et renverse le régime démocratique présidé par Dawda Jawara. Pourtant, les putschistes n’avaient investi la rue que pour réclamer leurs salaires mais, pris de peur, Dawda Jawara fait appel à l’armée sénégalaise et à la marine britannique dont, fort heureusement pour lui, un patrouilleur se trouvait au large de Banjul. C’est ce patrouilleur qui l’embarquera avec sa famille, direction Dakar d’abord avant qu’il ne s’envole pour l’Angleterre sous la protection du président Abdou Diouf.

Dawda Jawara sera amnistié par Yahya Jammeh en 2010, et ce dernier n’épargnera rien pour fêter le retour du « Père de la Nation » le 31 décembre 2010. Et pour l’assurer qu’il est et sera toujours chez lui, Yahya Jammeh lui donnera la main de sa mère Aja Asombie Bojang que certains Gambiens qualifient de « mariage forcé » attribuant à Jammeh le désir de tuer la démocratie. Celle-ci meurt le 28 juillet 2018 en Guinée équatoriale et, un an plus tard, Dawda Jawara aussi s’éteint le 27 août 2019 à l’âge de 95 ans à Fajara, dans la commune de Bakau.

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