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Coin d’Histoire – Alboury Ndiaye Bourba Djoloff: Résistant anticolonialiste, il a été le dernier roi au Sénégal Par Mohamed Bachir Diop

Alors que les souverains de tous les petits royaumes du Sénégal sous occupation coloniale ont été défaits par les troupes françaises, Alboury Ndiaye a refusé de se laisser dompter. Il a été un résistant héroïque, même si, face à la puissance de feu des colons il été obligé de quitter son Djoloff, mais il n’en a pas pour autant abandonné la lutte.

Son père, Biram Penda Ndiémé Dioté Ndiaye était roi et grand combattant, qui est d’ailleurs mort au cours d’une bataille. Quant à sa mère, c’est une cousine de Lat Dior, roi du Cayor, et elle s’appelait Seynabou Amadou Yella Diop.

Alboury Ndiaye est né en 1847 mais, très tôt, à l’âge de 9 ans son père l’envoie au Cayor où il doit faire ses classes de guerrier royal auprès de ses oncles souverains de ce royaume. C’est donc dans la cour du Damel Birima Ngoné Latyr Fall qu’il grandit aux côtés de son oncle Lat-Dior Ngoné Latyr Diop dont il a été un des premiers lieutenants. Combattant aguerri qui a appris le métier des armes chez Lat-Dior, il a épaulé ce dernier dans ses combats anticoloniaux et il l’aura accompagné dans ses campagnes anticoloniales qui l’ont conduit à se battre au Saloum et au Sine. Ils avaient comme compagnon de lutte l’Almamy Maba Diakhou Ba. Ainsi, Alboury a été un acteur de la guerre de Maba Diakhou contre le royaume Sérère du Sine au cours duquel ce dernier perdra la vie à Somb mais, comme Lat-Dior qui avait cédé aux pressions de ses autres généraux, il ne participera pas à la bataille finale car ils rentreront au Cayor bien avant l’assaut final.

C’est juste après leur retour au Cayor qu’il a été autorisé de rentrer au Djoloff où il a été intronisé roi à Yang-Yang en 1875.

Il fait face à une bataille fratricide contre ses demi-frères Biram Ndiémé Coumba Ndiaye et Pathé Diouf Ndiaye qui organisent une rébellion contre lui. Ces derniers s’estimaient lésés car ils avaient des prétentions sur le trône du Djoloff qui venait de lui être confié.

En 1878, il est attaqué par les troupes de Bara, frère de du marabout Amadou Cheikhou qu’il avait battu pendant les campagnes du Saloum où il avait accompagné son oncle Lat-Dior. Il sort victorieux de cette bataille et tue Bara dans une localité dénommée Diamé.

En 1881, en vue de la lutte anti-coloniale, le Damel-Teigne Lat-Dior convoque au Cayor, Alboury Ndiaye du Djolof, l’almamy du Fouta, Abdoul Aboubakar, et Ely Ndjeumbeut, roi du Trarza en Mauritanie, fils de la reine Ndjeumbeut Mbodji du Waalo. Après plusieurs combats contre les colons, ils sont en difficulté, les Français ont repoussé les raids des résistants, Lat-Dior est forcé de fuir au Djolof car, au Cayor les colons ont installé au pouvoir un Damel favorable aux Français, son cousin Amary Ngoné Fall puis, plus tard Samba Laobé Fall. Au Djolof, les résistants organisent les plans d’attaque et des forteresses militaires (Tatas) sont construites un peu partout.

Récemment installé par les colons comme nouveau Damel du Cayor, Samba Laobé Fall projette d’attaquer le Djolof, avec l’aide de Samba Laobé Penda Ndiaye, frère de Alboury, qui souhaite régner à la place de ce dernier. Le 6 juin 1886, à Guilé, les troupes de Samba Laobé Fall sont défaites. Alboury en profite pour attaquer le Cayor, afin de réinstaller Lat-Dior au pouvoir. Ce qui n’a pas l’air de plaire aux colons français mais, pour faire bonne figure, ils demandent à Samba Laobé de reconnaître sa défaite et de payer une somme importante à Lat-Dior comme preuve de son allégeance et de la paix qui doit s’installer dans cette partie du Sénégal.

Samba Laobé Fall se rend donc à Tivaouane pour chercher une aide économique en vue du paiement des dommages. Mais là-bas une troupe de colons l’attend. Et, le 24 octobre 1886, les colons se jettent sur Samba Laobé et l’assassinent. Le Cayor est ainsi définitivement annexé par les français qui le divisent en six provinces. Entre le 26 et 27 octobre 1886, à la bataille de Dékheulé, Lat-Dior est tué après un très rude combat.

Le 18 avril 1887, Alboury Ndiaye et les colons français signent un accord, qui stipulait qu’en échange de la non-agression de la France sur le Djolof, celui-ci devait donner son fils Bouna Alboury Ndiaye à l’École des otages de Saint-Louis qui, plus tard changera de nom pour s’appeler l’École des Fils de Chefs. Alboury ne respectera pas l’accord et il refusa par la suite d’envoyer son fils à Saint-Louis. Après Lat-Dior, la France décide de détruire Alboury et, le 24 mai 1890, une armée dirigée par le colonel Dodds attaque le Djolof. Suivant la politique de la terre brûlée, Alboury incendie Yang-Yang, la capitale du Djolof.

Face à la puissance de l’armée coloniale, il est donc contraint à opérer un repli stratégique. Il quitte donc le Djoloff pour le Mali (alors appelé Soudan occidental) pour aller chercher des alliés. Sur cette partie de l’Afrique de l’ouest subsistaient encore quelques résistants farouches comme Ahmadou Tall (Ahmadou de Ségou, fils de Cheikh Oumar Al Foutiyou), Samory Touré, roi du Wassoulou et Tiéba Traoré roi du Kénédougou.

Avec leur appui, il entend bloquer l’avancée des colons et créer un grand État musulman qui s’étendrait du Sénégal au Niger. Le Djolof est annexé par la France en tant que protectorat avec Samba Laobé Penda, frère de Alboury Ndiaye, qui s’en voit confier la direction. Alboury Ndiaye prend la route de l’est pour le Kaarta rejoindre Ahmadou Tall.

À la fin de l’année 1890, il arrive à Nioro du Sahel, où Ahmadou Tall est en plein combat contre l’armée française dirigée par le colonel Archinard. Le fils de Alboury Ndiaye est capturé par les Maures. Les Français dirigés par Dodds le récupèrent et l’amènent à l’École des otages. À Nioro, Alboury et Ahmadou alliés lancent plusieurs raids contre les Français. Le combat tourne à l’avantage des Français, Ahmadou souhaite abandonner sous les conseils de ses généraux, mais Alboury redonne à Ahmadou l’envie de continuer le combat en lui remémorant la mémoire de son père Oumar Tall qui donna sa vie à la lutte. Après plusieurs heures d’accalmie, Alboury vérifie si Nioro est finalement occupée. Du haut d’une colline, il voit flotter le drapeau tricolore. Alboury lance une dernière attaque sur les troupes françaises avec 300 cavaliers, couvrant ainsi la retraite de Ahmadou Tall, qui, lui, part en direction du Macina pour préparer la guerre là-bas, où son frère Mounirou a le commandement des troupes.  Mounirou ne souhaitait pas donner le commandement des troupes à son frère aîné, mais le fils de l’almamy du Boundou, Koly Modi, envoie des sages marabouts de Bandiagara sur place afin d’éviter que les deux frères entrent dans une division qui pourrait leur nuire. Mounirou accepte de donner le commandement à Ahmadou.

Deux ans plus tard la France arrive. Ahmadou, régnant depuis Bandiagara, prépare la contre-attaque en tentant de s’allier avec Samory et Tiéba, et de profiter que la région de Nioro, où Mademba Sy, un roi favorable au Français, a été installé, est en pleine rébellion. Mais Samory et Tiéba sont divisés et l’unité ne peut être réalisée. La colonne d’Archinard profite des divisions et les renforcent, gagnant de plus en plus de terrain. Alboury et Ahmadou et leurs troupes tentent plusieurs embuscades, mais ils se font toujours repousser par les français qui avancent vers Bandiagara et l’encerclent, enfermant Alboury et Ahmadou. Ahmadou est entouré d’une trentaine de ses hauts dignitaires du Fouta-Toro, du Boundou ainsi que des membres de sa famille. Cette nuit ils se réunissent pour décider quelle stratégie ils vont adopter, en sachant qu’ils sont encerclés, en même temps Alboury Ndiaye est en plein travail d’éclaireur afin de se rendre compte de la position des Français, il finit par trouver un point par lequel ils pourront s’échapper de Bandiagara avant le lever du jour. Le jour approche, Alboury et Ahmadou ainsi que leurs suites prennent la route de Sokoto, au Nigeria.

Pour rejoindre Sokoto il fallait traverser le pays Djerma, décidés à se battre à la moindre pénétration, ils décident donc de contourner par le nord, puis par le pays Maouri, de traverser la zone désertique, afin de redescendre par l’est de Dogondoutchi, dans Sokoto. Durant leurs pérégrinations, ils se séparent de Bayero.

C’est en traversant le pays Kourfey, habité par des Haoussas, animistes et redoutables guerriers, que les catastrophes allaient commencer. Le chef Haoussa Goumbi, à Bonkoukou, donna l’ordre aux habitants du village de bien accueillir les deux guerriers, afin de leur ôter toute méfiance, sachant que les deux résistants avec leurs hommes étaient armés de fusils perfectionnés. Les femmes étaient chargées de s’occuper des guerriers en cavale. La nuit en plein repos parmi les femmes, les hommes haoussas, pillèrent et tuèrent presque tous les hommes d’Ahmadou et Alboury. Très vite le reste reprit la route de Sokoto, par Chical, Baguendoutchi, où il fallut livrer bataille pour passer, surtout l‘armée du roi Bâgâdji, qui fut repoussée, puis par Matankari, qui porte encore le nom de route des Foutankés.

Ils étaient enfin arrivés au pays Sokoto, mais pas dans la ville, car c’est la ville que les résistants voulaient atteindre, où les attendaient le sultan Abdourahmane, lui-même membre de la famille de Ahmadou Tall. C’est avec lui qu’il fallait s’allier pour espérer vaincre les colons. Avant d’entrer dans la ville de Sokoto, Ahmadou tomba malade à Bâjagha, il s’arrêta pour camper au village de Maykouloukou. D’après les traditions, malgré son envie de rejoindre le Sultan de Sokoto, Ahmadou pensait qu’il risquait la mort s’il entrait à Sokoto, à cause de l’hostilité des Haoussas à son égard, sachant que Sokoto était leur ville principale. D’après la tradition, après avoir reçu la visite de son père El Hadj Omar Tall, dans un rêve, durant une nuit, celui-ci lui conseilla d’en rester là. Quelques jours plus tard la maladie l’avait pris durement, les gens l’empêchaient même de sortir. Il mourut en 1901. À sa mort il était entouré de Abdoul Hammadi, Samba Ndiaye Raky, Sirandou, Ahmadou Aïchata, Mohammed-Madani, Karamoko, Hâbib. L’annonce de sa mort au Sultan de Sokoto se fit par courrier. On procéda immédiatement à des funérailles très religieuses.

Alboury Ndiaye continua sa route seul vers Sokoto, à Tounfalizé, où il avait vengé le guet-apens des Haoussas. Il continua seul le combat avec ses hommes les plus fidèles et les Peuls. Les colons français avancèrent toujours, ils occupèrent désormais Dosso, et s’allièrent avec les Haoussas. La tradition rapporte qu’Alboury Ndiaye sut que sa fin était proche, un jour où il se sentit vraiment humilié, la première humiliation de sa vie, dit-on. Fatigué de cette cavale, il trouva un jour une calebasse de lait, il but en cachette le lait de la calebasse, qui appartenait à une femme. La femme arriva et accusa Alboury d’avoir bu son lait, Alboury nia, un garçon survient et l’accuse à son tour, Alboury se tourna vers son griot et lui dit : « Je ne suis plus rien puisque ma parole est mise en doute, c’est le signe que je n’en ai plus pour longtemps ». D’après la tradition il mourut à Kalakala en 1901, et fut enterré à la place même. Il a été tué d’une flèche empoisonnée tirée par un enfant non circoncis, qui le toucha à l’auriculaire. On lui coupa le bras, et on amena ce bras infatigable, responsable de nombreuses victoires militaires, à Dosso. Le bras fut enterré dans la grande mosquée face au palais du Djermakoy. L’enterrement était digne de celui d’un grand roi.

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