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Banditisme, prostitution, usage de drogue: les désœuvrés de l’univers toxique Khadidiatou GUÈYE Fall

Apostrophe et stigmatisation en société

Considérés comme un fléau mondial, le banditisme, la prostitution et l’usage de la drogue sont perçus comme le cercle vicieux qui touche le plus grand nombre de jeunes sénégalais. Beaucoup de jeunes ont vu leur vie basculer d’un coup vers la dérive. Certains ont choisi le chemin du banditisme, d’autres ont embrassé le monde de la drogue, tandis que les femmes deviennent des objets sexuels en appoint. Plusieurs causes sont à l’origine.

La situation de pauvreté entraîne une partie de la population dans le cercle vicieux du banditisme, de la drogue et de la prostitution. Nombreux d’entre ces jeunes ont rebroussé chemin, malgré leur niveau d’ancrage dans leur mésaventure. Ces désœuvrés du banditisme et de la prostitution laissent parler leur cœur. Dans l’existence de certains jeunes, le phénomène du banditisme est un passage obligé. Ils sont sujets de plusieurs discriminations. Parfois, un évènement malheureux farfouille le destin d’une personne. C’est le cas de Talla, un jeune de 21 ans.
Talla est un désœuvré dans le monde de l’agression et de la drogue. Très jeune, à l’âge de 6 ans, il perd son seul et unique protecteur, son père. Alors qu’il vivait avec sa petite-sœur et sa mère dans une maison familiale, Talla supportait toute sorte de violences venant du petit-frère de son défunt père.

La pauvreté l’envoie balader tard la nuit dans les rues de Guédiawaye. L’agression était devenue le gagne-pain légitimisé à son niveau pour soutenir sa petite famille. Talla était ce jeune élève calme et sérieux le jour mais qui semait la terreur à partir du crépuscule. En un tournemain, il commence à fréquenter les plus grands bandits de Guédiawaye tel qu’Alex.

Après constat de plusieurs scènes de violences à l’encontre de sa mère et de sa petite-sœur, il abandonne totalement l’école et devient incontournable dans son domaine. Mais un viol commis sur sa petite-sœur par le petit-frère de son père fait déborder le vase. Talla finit par commettre un meurtre sur ce dernier. C’est ainsi qu’il gravit les échelons et débarqua dans l’usage de la drogue.

À sa sortie de prison, son envie de se tracer un destin merveilleux lui indique le centre de désintoxication. Actuellement, il mène une vie assez stable loin de l’influence négative. Son regret de n’avoir pas continué ses études lui pèse. Si, d’une manière inopinée, ce monde vicieux nous intercepte, la rupture avec tout lien en fait le poids de l’impossible.

Le travail du sexe

À côté du banditisme et de la drogue, la prostitution se fait une place indétrônable. Parallèlement au banditisme, le travail du sexe emploie beaucoup de femmes. La prostitution est un véritable problème de société au Sénégal. Tantôt professionnelle, tantôt occasionnelle, elle est observable au Sénégal dans les zones touristiques ou dans des lieux de fréquentation nocturne.
En général, les femmes en détresse exercent ce métier de manière occasionnelle. La plupart, elles sont mères-célibataires, veuves pauvres, fille violée et soutien d’une famille pauvre, etc.
Pour ces dernières, le seul moyen de gagner un peu d’argent est la prostitution occasionnelle ne nécessitant pas un carnet sanitaire et de visite médicale. Et c’est par le biais de cette prostitution occasionnelle qu’une femme de la quarantaine a refait sa vie et est devenue autonome. Mais pour cette dame sous couvert de l’anonymat, tout est question de choix.

Elle accepte de se confier après deux jours de sollicitation. Dévoiler son passé et le revisiter représente un fardeau pour elle. Dans son appartement, la particularité des meubles manifeste son attachement à l’africanité : des vans remplis de cauris, de petits canaris soutiennent les bouts des fleurs artificielles, des meubles faits de bois, son accueil chaleureux met à l’aise. Avec une démarche nonchalante, elle prend place sur un tabouret en bois assez travaillé pour donner l’apparence d’un homme accroupi.

Cette ancienne prostituée ne s’est pas facilement départie de son travail de nuit. Elle retrace les circonstances atroces qui l’ont conduite dans le monde de la prostitution et repeint le contraste des étapes de son désistement dans la prostitution : «Ma vie n’a pas toujours été rose : une enfance douloureuse et une adolescence tumultueuse ont fait chavirer ma vie vers une perte d’identité. Très tôt, j’ai été orpheline de père et de mère, ma grand-mère était le seul être qui se souciait de mon état de santé. Dans la maison familiale, des oncles à moi y amenaient leurs amis tard, la nuit. Je passais la nuit au salon. A l’époque, j’avais 11 ans mais j’en paraissais plus. L’un des amis de mon oncle a abusé de moi tard la nuit alors que tous ses camarades étaient dehors, juste à la porte de la maison où un banc a été construit. Les actes répétitifs ont fait de moi une habituée des faits et j’y prenais goût. Malheureusement ma grand-mère succombe suite d’une maladie de cancer, par manque de moyens.

Je me retrouvais dans une situation désespérante où je ne pouvais compter que sur moi-même car mes deux oncles n’avaient pas de travail. Mais ils se débrouillaient quand même. Donc je devais me prendre en charge. Et c’est le début des sorties nocturnes. Naturellement, j’ai la facilité d’entamer une discussion avec n’importe qui. Parfois, j’avais une place fixe où quelques rares filles de mon âge m’y retrouvaient, après quelques temps je vacillais à tour de rôle. Je m’en frottais bien les mains. Mais un rêve mystérieux sur mes parents m’a arrachée du milieu. Je décidai de mener une vie normale en essayant de fonder une famille en vain. C’était trop tard pour moi ; les refus de proposition de mariage n’ont coûté la chance d’être mère de famille et femme au foyer. Toutefois j’ai surmonté cette étape de ma vie. Je vis actuellement ma vie en solitaire certes, mais avec une paix intérieure ».

La vie ne lui a réservé des belles surprises qu’au moment où elle avait décidé de lâcher prise. « Je ne suis plus une prostituée maintenant, je suis une femme d’affaire assez aisée en plus d’être célibataire et un cœur à prendre » avoue-t-elle d’un air taquin.

Notre interlocutrice admet l’existence d’une erreur irréparable qu’est l’impossibilité d’entendre maman car, sans le dire de manière explicite, ses explications et ses détournements de questions sous-entendent une fatalité empoignée au courant de son travail nocturne. Dans son regard, ses larmes dissimilent son regret.

Quand certains pointent du doigt et portent des jugements négatifs sur ces personnes perdues à un moment de leur vie, une infime partie de la population leur accorde le bénéfice du doute. C’est le cas de Makhary, un homme de la quarantaine, responsable dans une auberge, refuse de coller une étiquette négative sur les travailleuses du sexe et les bandits drogués. « L’être humain éprouve de besoins naturels, donc le comblement ou la satisfaction de ces besoins devient un impératif. Donc la plupart du temps, celles qui travaillent la nuit peinent à trouver une épaule de secours. Parfois, la seule issue c’est d’exercer le travail du sexe pour subvenir à leur besoin et soutenir leur famille. De même, pour les drogués et les bandits, un événement a dû déclencher leur virement dans le monde du vol, de l’agression. Ce monde est pour eux comme un refuge où on se procure le bonheur soi-même sans laisser autrui s’immiscer de leur vie. Beaucoup de gens ignorent les causes pour lesquelles des personnes bien sensées s’attachent à ce cercle dit vicieux. Pour la plupart, les raisons sont bien valables ; c’est pourquoi, quand ils décident de quitter le milieu, ils n’y reviennent plus ».

Dans cette même veine, l’ancienne prostituée rejette les jugements négatifs à leur endroit : « J’ai dû quitter mon quartier pour vivre ici, dans un endroit serein où personne ne s’occupe de personne. La pression est une chose que j’accumule mal. Je risque de sombrer encore dans la prostitution. Quant au jugement, j’avoue que cela m’avait beaucoup affectée mais, actuellement, je n’y accorde pas d’importance. J’en ferai une nécessité quand ces personnes sceptiques, les soi-disant saintes cumuleront autant de phases désagréables que les miennes dans leur vie. Qu’ils essaient de se mettre à ma place pour comprendre ce tourment de ma vie, mais ils sont libres de donner leur avis, moi aussi libre de faire ma vie à ma convenance ».

Le regret est là, concret. Ces désœuvrés de la prostitution, de la drogue et du banditisme, bien que hors du milieu, revoient le film de leur passé à travers la stigmatisation par la société sénégalaise. Dorénavant rescapés, ils considèrent valables les motifs des actuels actifs du milieu. D’une manière ou d’une autre, ceux qui y entrent par manque de choix en ressortiront par préservation de la dignité de soi.

Etant un fléau incontrôlable, le cercle de banditisme et de prostitution représente le cachot de plusieurs jeunes en perte de repaire et désorientés. Certains enlacent cet univers toxique pour une cause valable. Mais le regard qu’en porte la société fait de ses victimes, des personnes inaptes à s’ouvrir au monde extérieur.

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