Baba Maal : Une si longue marche
Baba Maal, cru de 1986
À mi-chemin entre les folklores manding, peulh et poulaar
Lui-même exilé comprend le phénomène et prône un retour aux sources. Cet artiste de Gauche est un ancien des Maisons Alfort à Paris luttant pour les valeurs de civilisation noires.

Chez un artiste, on apprécie deux choses : le don et la façon qu’ll a de louer sa musique. Depuis l’aube des temps, la musique, le grand compagnon de l’homme, n’a jamais changé sur ces deux plans ; et si nous nous en référons à l’histoire de la musique, les grands qui l’ont marquée ont été ceux qui ont su allier les deux à merveille.
Depuis des siècles, des voix se sont éteintes, des instruments se sont tus mais se répercutent à travers les générations par la force de leurs ampères et de leurs notes, notes que sortaient les Beethoven, Mozart et autres immortalisés à jamais par leurs symphonies. Il y eut aussi les ampères, ampères des voix de Abelardo Barroso, de Oum Kal-soum, de Kouyaté Sory Kandia et tant d’autres à côté desquels nous n’aurons peut-être pas peur de ranger un Baba Maal.
Baba Maal fit remarquer ses dons de grand chanteur dès le bas âge, puis à l’école, plus particulièrement au lycée Charles De Gaulle de Saint-Louis où il fit ses études secondaires et qu’il quittera après le Bac pour s’inscrire au Conservatoire. Car, pour mieux exercer son art, il faut l’apprendre et le connaître.
A côté de cette vie d’étudiant, Baba Maal mena une vie de troubadour animant les soirées «hal pulaar» par-ci, faisant des cassettes non officielles par là, avec surtout l’aide d’un Samba Thiam, animateur à l’Orts d’alors et aujourd’hui décédé qui fut l’un des premiers à croire en la valeur de ce jeune qui, tant bien que mal, menait sa vie. Jusqu’au jour où l’idée lui vint à Baba Maal- d’aller vers d’autres cieux pour se faire découvrir par un autre public.
Pliant ainsi bagage avec sa seule guitare dans sa mallette et avec comme seul compagnon le fidèle ami de toujours Mansour Seck, il se dirige vers l’Europe, cette Europe qui n’adopte pas n’importe qui, surtout en matière de musique.
Cette Europe couve cependant Baba Maal pendant au moins deux ans et plus au cours desquels de grandes randonnées l’amènent à parcourir la France, la Belgique et l’Allemagne où il passe dans beaucoup de stations de radio et de télévision.
Au sein de ce public composé pour la majorité d’immigrés, Baba Maal n’est pas à découvrir à proprement parler si ce n’est réellement par les Européens qui l’apprécient et aiment pour sa voix surtout.
Et alors, comme pour le «Touré Kunda», la célébrité du chanteur dépasse nos frontières. A preuve, lors d’un concert organisé au 200, quai Jemmapes, au métro Jaurès à Paris et auquel participait une pléiade de vedettes africaines, des spectateurs locaux ont attendu l’entrée en scène de Baba Maal pour pénétrer dans l’enceinte.
CONSECRATION
Le 15 avril 1984, lors du festival international de poésie et de musique africaines organisé par le journal “Tribune africaine» (ex-Jonction»), avec une vingtaine de musiciens venus du monde entier tels les Jamaïcains Linton Kwessi Johnson, Muta Baruka, Oko Onuwura, actuels chefs de file de la «Dub Poetry», des Sénégalais Cheikh Tidiane Fall, Seydina Wade et tant d’autres, Baba Maal fait une grande prestation et vole la vedette aux autres puisque les journaux locaux vont jusqu’à titrer : « Consécration du chanteur sénégalais Baba Maal ».
Ces deux années passées à l’étranger, Baba Maal les met à profit pour sortir quatre cassettes dont deux officielles et deux autres sans son consentement : il avait prévenu son producteur de ne pas les mettre en circulation car lui-même n’était pas satisfait de la qualité musicale de l’enregistrement. Le producteur passa outre ; ce fut la rupture entre les deux hommes.
En pleins préparatifs pour le voyage du retour, Baba Maal fait une cassette avec pour titre fétiche “Jam Leeli”. Avec cet enregistrement, Baba Maal marque une nouvelle étape de la musique sénégalaise avec un nouvel apport.
La cassette était en effet représentative de la nouvelle stratégie qu’il venait d’adopter de produire une musique moderne basée sur la tradition parce que partant du patrimoine de l’Afrique de l’Ouest. Car, il faut le dire, Baba Maal, bien “hal pulaar”, est à mi-chemin entre les folklores manding et peulh, tout en gardant ses propres racines à lui dans le Fuuta. Alors, revenu à Dakar, El Hadji Ndiaye du «Studio 2000» le contacte pour un travail à son studio. C’est là que Baba Maal prend le ballon au vol en produisant coup sur coup deux appréciables cassettes dont la valeur musicale fut le boom qui devait le propulser au-devant de la scène musicale sénégalaise.
A quelque temps de là, Baba Maal crée son propre groupe musical qu’il dénomme “Dande Leñol» («La voix de tout un peuple). Dans tous les messages véhiculés à travers ses chansons, Baba Maal ne cesse en effet de paraître la voix de ce peuple. Au demeurant, en écoutant attentivement un des morceaux intitulés “Danibe” (Immigrés), il lance un appel à ces fils du Fuuta qui, pour paraître grands devant les autres peuples, n’ont pas hésité à aller vers d’autres frontières. Baba Maal leur dit qu’il ne s’agit pas seulement de voyager et d’accumuler des fortunes mais aussi de rentrer au bercail ; car ce qui valorise l’émigration, c’est le come back home. De sa voix, de cette voix du peuple qui est là pour traverser océans et fleuves, monts et vaux, Baba Maal prêche dans le monde pour ramener ceux qui étaient peut-être perdus à jamais pour leur grande nation ouest-africaine.
Le «Dande Leñol” qu’il forme avec des rescapés de l’Etoile 2000 ne cesse d’émerveiller le public sénégalais. Mieux : la musique du groupe a aujourd’hui dépassé les frontières sénégalaises comme le prouvent les déplacements de plus en plus fréquents de la formation en Mauritanie et au Mali.
Baba Maal ne cesse d’étonner, surtout ses collègues musiciens qui commencent à le prendre déjà pour un phénomène. Lui-même affirme qu’il n’en est encore qu’à ses débuts et qu’ll reste conscient entre autres de ce que la culture pulaar et la musique sénégalaise en général attendent de lui.
Par Baba Galley SAM,
Animateur culturel, ici avec Mansour Seck lors d’une répétition, en 1986
in Le Devoir No 13, janvier 1986, page 7
