Amadou Bâ : À la lettre
Amadou Bâ
Lettre ouverte
« On naît poète, on devient orateur », dit Cicéron ; il suffit de donner une dimension esthétique au discours politique. Seul Me Wade l’a réussi en restant terre à terre, bien que sommité reconnue.
Amadou Bâ veut parler aux Sénégalais après un très long silence. Il a choisi l’aspect épistolier dans une lettre ouverte qu’il adressera à ses compatriotes d’ici la fin-juin, mois historique de rupture entre le 16, Moustapha Niass, et le 18 du Général de Gaulle.

Amadou Bâ donne rendez-vous aux Sénégalais sans se limiter ni dans le temps ni dans l’espace. Il s’est voulu très prudent et très concis lors de sa première sortie publique, ce lundi 17 juin après la prière de la Tabaski à la mosquée omarienne, en s’en tenant au strict minimum dans sa déclaration. “Pour le moment“, tient-il à préciser, pour que nul n’en ignore de ses intentions et positions futures.
La tessiture de sa voix a été très claire, un ton au-dessus de celle de Macky Sall, a fortiori de celle de Bassirou Diomaye Faye atténuée par un léger nasillement. Le détail est important : la présence par le son est de bon augure pour ceux qui lui reprochent son manque de charisme et son incapacité à émouvoir les foules; depuis Me Wade, les différents présidents ont perdu leur latin, matière essentielle dans la rhétorique. Ousmane Sonko s’y essaie avec succès, dans un populisme de bon aloi pour une société maintenue dans le dénuement depuis les années 80 avec les différents plans et programmes de restructuration.
Amadou Bâ entend nouer un bail emphytéotique à l’issue de la formidable expérience de la Présidentielle du 24 mars dernier : un contrat de fidélité est né autour d’une coalition, un candidat et les populations sénégalaises, plus culturel que politique. Certains estiment qu’il ne “tient pas la corde” : il lui suffit de “mâcher ce qu’il a dans la bouche et de soutenir les enfants en se positionnant sur l’international“.
Que nenni, répond l’autre qui regrette les limites oratoires du candidat arrivé second à la Présidentielle du 24 mars dernier. Abdou Mbow insiste sur le seul ancrage local et la valeur politique à ajouter à la valeur professionnelle, intellectuelle et technique de l’homme.
La première conclusion à tirer de son long silence depuis son retour du 13 mai, c’est que Amadou Bâ a exclu de s’exclure en ayant un pied à l’international et un pied au Sénégal : la morale tirée des expériences Adjibou Soumaré, Ibrahima Fall et Moussa Touré, entre autres exemples, enseigne que les populations accordent rarement leur vote majeur à un Sénégalais de l’extérieur.
Dans une lettre à ses compatriotes de l’intérieur et de la Diaspora fermée actuellement mais qui sera ouverte avant la fin-juin, le principal challenger au président de la République lors du vote du 24 mars relève les nouvelles responsabilités qui sont les siennes. Tel Abdou Diouf en 1980, Amadou Bâ entend remplir le rôle qu’un électeur sur trois lui demande de jouer. Il se veut la synthèse entre Senghor (Bloc, union) et Cheikh Anta Diop (Rassemblement), épousant une réalité sociale née depuis les années 90 quand les populations appellent les politiques à s’entendre autour de la gestion politique (mutualisation ou coalition que l’on vérifie dans les grandes démocraties déclinantes). Le long silence dans lequel il s’emmure depuis son retour au Sénégal le 13 mai dernier a suscité des rumeurs de porte-parole auto-proclamés et d’affabulateurs ; lui ne dit rien, pas même à ses visiteurs : la transmission plurielle des points de l’information obéit à la longue au quatrième principe de la thermodynamique avec la dissipation de l’information et la prolifération de fake news…Il en a administré un bout lundi en se limitant au service minimum.
Silencieux, Amadou Bâ n’en note pas moins ; d’où cette Épître aux Corinthiens. Pourquoi plus l’écrit que l’oral ?
Une analyse fine du behaviourisme de l’homme enseigne que Amadou Bâ présente de grosses limites : il n’est pas un harangueur de foules. Ni dans la voix, ni dans la gestuelle. Comme avec Macky Sall et Bassirou Diomaye Faye, la voix n’éveille pas les dormeurs dans la foule somnolente. Certes, il a une valeur intellectuelle, professionnelle et technique indéniable qui en fait une référence à consulter et à écouter, d’où peut-être cette idée du sage, de la consultance à l’échelle internationale pour faire entendre la voix de l’Afrique ; cependant, à la différence de Me Abdoulaye Wade du Parti démocratique sénégalais, Amadou Bâ n’est pas expansif, émouvant, terre à terre, théâtral, problème qu’il partage avec les présidents Macky Sall et Diomaye Faye ; Me Wade est une belle sommité reconnue pour ses effets de manches et sa morve qui ont servi les combattants du Tiers-Monde à l’issue de Bandoeng lorsqu’il s’est lancé dans le combat pour la liberté et la dignité de l’Africain ; il est resté d’une locution et d’un vocabulaire populaires qui le faisaient adopter à travers des formules simples mais ayant une forte tonalité populaire qui frappaient les esprits. Que ces symboles lui fussent propres ou inventés par ses adversaires, l’homme en tirait plus d’avantages : parti de contribution, Ndiombor, la boule aussi fournie que celle de Trissotin devenu Fantomas pour ses adversaires, Monsieur forage-Madame moulin,… L’expression est née avec lui dans les années de braise de la politique spectacle. Depuis, de Abdou Diouf à Bassirou Diomaye Faye, les hommes à la tête de l’Etat sénégalais ne sont guère des foudres de guerre sur le plan du symbolisme et de la symbolique politiques dans leurs différentes acceptions : ils n’en ont pas la voix, la présence, la capacité de synthèse qui permet de sortir du discours pour “amuser la galerie“. Peut-être parce qu’ils manquent d’humanités gréco-latines.
“Au IVème siècle avant Jésus Christ, Athènes envoyait ses Appolon suivre des cours de Ars loquendi“, renseigne Abdou Mbow le Grand, grand spécialiste des arts oratoires.
La principale difficulté est aussi le bouleversement politique intervenu en 2024 quand une société paupérisée et inquiète se lance dans l’aventure un peu partout à travers un monde de plus en plus à droite ; le Sénégal est dans la danse avec Diomaye Faye, substitut d’un Ousmane Sonko qui rêve de le remplacer à la tête de l’Etat : Poutine-Medvedev peuvent garder le pouvoir pour longtemps. Surtout que l’on entrevoit la fin de l’agitation d’un Premier ministre apparemment pressé : “Nous sommes à un crachat de l’échéance des 100 premiers jours. Pour autant, il est encore hasardeux de dire, même approximativement, à quelle sauce les Sénégalais vont être mangés. Personnellement, je crois à la relation idyllique. Il n’y aura pas de clash. Le binôme survivra. Pour la situation sécuritaire, elle va de mal en pis. Comme les conseillers s’installent restons optimistes” soutient une source ayant longtemps côtoyé les forces de défense et de sécurité.
Pathé MBODJE
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Au croisement de la rhétorique et de l’éloquence, l’Art oratoire est l’art de convaincre, d’émouvoir par la parole.
A l’origine, en Grèce, l’Art oratoire s’occupait essentiellement du discours politique puis il s’est étendu à d’autres disciplines comme la littérature et l’art dramatique.
C’est Cicéron qui le premier propose une théorie de l’Art oratoire avec l’essai philosophique « De Oratore ».
L’Art oratoire est un art, en ce sens qu’il propose une dimension esthétique du discours ; mais aussi parce qu’il requiert l’apprentissage d’une méthode et donc d’une technique. L’Art oratoire n’est pas inné, il s’apprend.
L’Art oratoire commence là où commence la vie publique. Qu’il s’agisse de s’exprimer dans le monde professionnel, le milieu associatif ou le combat politique, en face à face, au sein d’un groupe ou devant un auditoire, chaque fois on le fait au titre d’un rôle écrit par la société des hommes. On doit alors construire un personnage qui soit la juste traduction physique, vocale et intellectuelle de ce rôle.
Les styles d’expression changent à l’infini, en fonction des orateurs et des situations. Invariante, la technique permet l’adaptation pertinente des styles.
« On naît poète, on devient orateur » –Cicéron (Wikipedia)
