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61 années après, la souveraineté nationale est-elle définitive ? Khadidiatou GUEYE Fall

Au monde d’une indépendance déguisée

Bientôt le Sénégal va célébrer ses 61 années d’indépendance. Ces années qui ont suivi la décolonisation mériteraient un petit résumé. Si la décolonisation a été perçu de manière officielle, en théorie l’applicabilité de cette indépendance devient un défi pour une jeunesse assoiffée par l’envie de voir briller, un jour, le soleil de l’Afrique.

La fin du mois de février et le début du mois de mars ont été marqués par un soulèvement de la population jeune du pays. Un soulèvement qui a entraîné plus de 10 décès, exclusivement des jeunes. Lors de ces événements, des firmes françaises ont été saccagées et ruinées. Cette jeunesse qui sous-entend que les dirigeants du pays sont de mèche avec l’État français pour enfin de consolider la colonisation déguisée.

Des organisations ont été mises sur pied pour extraire les mains françaises du fonctionnement du pays. Et là, la question qui taraude la conscience de la jeunesse sénégalaise, est de savoir si l’indépendance du Sénégal est définitive ou partielle.

Patriote dans ses attitudes, Mohamed Bâ est un jeune juriste politiste formé à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. La situation du pays ne le laisse pas indifférent : “Le Sénégal a vu son indépendance « théoriquement » proclamée en 1960. Mais qu’en est-il de la pratique ? Sommes-nous réellement indépendants ? A mon avis, l’indépendance du Sénégal n’est pas définitive” regrette Mouhamed Bâ. Ce dernier doute de la souveraineté totale du pays dans la mesure où l’Indépendance est définie comme « une condition pour une Nation, un pays, un État dans lequel les résidents et la population exercent l’autogouvernance, et habituellement une souveraineté totale sur le territoire ».

En effet, d’après Mouhamed Bâ, malgré les acquis, à savoir la fête de l’Indépendance, le drapeau que l’on hisse fièrement et l’hymne chanté avec fierté, la souveraineté nationale est limitée.  Le juriste cite la France qui a du mal à laisser partir une ancienne colonie :” Notre économie est en grande partie gérée par la France”.

Sur le plan formel, le Sénégal est indépendant mais beaucoup d’indices marquent un néocolonialisme de la France sur le Sénégal.

Économiquement, le Sénégal peine à avoir son indépendance monétaire. “En effet, le franc CFA utilisé par notre pays est une monnaie d’origine coloniale arrimée encore à l’Euro. De plus, des multinationales étrangères et autres grandes surfaces sont fortement présentes dans notre pays et contribuent à ruiner notre économie et à tuer les entreprises locales”, souligne M. Bâ.

Pour lui, la constitution sénégalaise est un copier-coller de celle française et, à l’école, c’est encore et toujours le programme français qui est enseigné alors que les valeurs du Sénégal et ses grands penseurs sont préférées à celles françaises. Mouhamed Bâ estime à cet effet que la souveraineté du Sénégal est souvent bafouée par l’ingérence des puissances étrangères.

Préférence nationale

Dans cette même veine, un comptable du nom de Babacar Fall montre sa position sur la nature de l’indépendance du Sénégal. Il soutient : “Le Sénégal continue toujours d’être dépendant des Français qui nous ont colonisés tout en exploitant nos ressources et continuent de s’implanter partout et se tapent tous les marchés au détriment des investisseurs locaux… Il y a aussi le problème de la dépendance par exemple idéologique”. Le comportement du Sénégalais est cautionné par une pièce du puzzle français. Raison pour laquelle, le développement de Sénégal serait pour certains un combat éternel.

C’est ce qu’en pense Mouhamed Bâ qui reste convaincu que le chemin vers l’indépendance totale commencerait par le détachement avec l’ancien colonisateur. D’après notre interlocuteur, la France est fortement présente au Sénégal : ” Tous les secteurs clés au Sénégal sont gérés par des entreprises françaises. La France gère notre réseau téléphonique, notre électricité, notre eau, notre autoroute à péage, nous vend notre carburant, gère la construction de nos chantiers… La liste est longue” fait-il savoir. Face à cette forte présence de la France dans des secteurs clefs, M.Bâ s’interroge sur le débarras complet de la France.

Si Mouhamed Bâ pense que se débarrasser de la France n’est pas tâche facile, Babacar Fall campe sur l’optimisme. Pour ce dernier, la France contribue plus à nous appauvrir qu’à nous enrichir. “Nous ne sommes qu’une de ses nombreuses vaches laitières. De plus, le Sénégal doit promouvoir les entreprises locales et exiger aux entreprises étrangères un transfert de compétences”, suppose Babacar Fall.

Cela sous-entend que le Sénégal doit réagir pour gagner non seulement son indépendance totale et en même temps se mettre sur le chemin du développement. Pour ce faire, M. Fall propose avant tout à l’État de privilégier l’intérêt du pays et tenter de renégocier tous les contrats qui ne sont pas au profit du pays. En outre, la nationalisation des entreprises œuvrant dans les secteurs clés du pays s’impose.

Par ailleurs, le Sénégal devra se détacher du Franc CFA qui est une monnaie d’asservissement et tenter de gérer sa propre économie.

Après 61 années, Babacar Fall croit au développement du Sénégal si l’auto-gouvernance est prônée. C’est-à-dire que les dirigeants apprennent à gouverner et fonctionner de manière indépendante sur le plan politique, administratif et financier. Il ne s’en arrête pas là. Ce comptable visionnaire aborde la nécessité et l’opportunité de consolider l’autonomie stratégique du pays envers d’autres acteurs internationaux autres que la France, se donner les moyens de financer les priorités structurées par une vision commune prédéfinie à l’encontre de nos dirigeants, l’implication de la société civile et de tout autre acteur dans les projets établis par les dirigeants pour le développement de notre pays  et enfin favoriser les exportations au détriment des importations pour se retrouver avec une balance commerciale excédentaire. Ces paramètres joueront un rôle déterminant sur la croissance économique du Sénégal pouvant atteindre la barre des deux chiffres, selon Fall.

La jeunesse n’a pas tort de réclamer “l’indépendance du Sénégal”. La colonisation, 61 ans après son abolition, continue de s’imposer au peuple en laissant des traces. La manière de vivre du citoyen sénégalais laisse paraître une cicatrice de la suprématie française.

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