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50 ans de crise au Sénégal: Une jeunesse en furie, révoltée Par Mame Gor NGOM, Rédaction centrale, Le Devoir

Le Sénégal indépendant depuis 61 ans a connu des crises politiques qui ont, par endroits, viré au drame.  La dernière en date est celle liée aux accusations de viol contre l’opposant Ousmane Sonko et son arrestation. D’autres secousses ont tenu en haleine le pays : 1962, confrontation Senghor-Mamadou Dia, Mai 68 : Senghor secoué par les jeunes, 1988 : grave crise post-électorale, 1993 : assassinat de Me Babacar Seye sous Diouf, 23 juin 2011 : mouvement contre Wade. Des moments de l’histoire qui ont déterminé le cours des choses. 

La mobilisation de la jeunesse a été le dénominateur commun de ces faits.

La crise de Mai 1968 et celle de Mars 2021 ont des ressemblances contextuelles décapantes. D’abord, elles ont toutes été portées principalement par la jeunesse qui a joué un grand rôle. Ensuite, avant mai 1968, il y a eu l’élection présidentielle le 25 février 1968. Le président Léopold Sédar Senghor, qui se présente pour une seconde fois, sans opposants et l’emporte. Avec… 100 % des suffrages. Un score fleuve qui s’explique facilement.

Le Sénégal est alors un régime à parti unique sous l’égide de l’Union Progressiste sénégalaise (Ups).

Comme l’explique le Professeur Abdoulaye Bathily dans son livre “Mai 68”, ces événements ne se sont pas produits par hasard.

Au dernier trimestre de 1967, il y avait déjà des nuages orageux qui annonçaient une crise majeure, “même si le régime affichait une autosatisfaction pour le moins insolente”, explique Bathily, un des acteurs majeurs de la crise.

Senghor venait de réussir “l’absorption” dans sa formation politique du Parti du regroupement africain [PRA-Sénégal], le parti d’Abdoulaye Ly, d’Assane Seck et d’Amadou Makhtar Mbow, trois grandes figures nationales. La “Mburusowisation”, pourrait-on dire aujourd’hui.

Or, non seulement la manœuvre n’a pas marché, mais une partie de la base du PRA-Sénégal n’a pas cautionné ce ralliement opéré par le haut, raconte Bathily. En plus ces “recrues”, se considéraient tout aussi légitimes que le président Senghor dont elles lorgnaient le fauteuil.

Macky-Idy…

Avant mars 2021, le président Macky Sall a été lui aussi réélu au premier tour de l’élection du 25 février 2019 avec 58% des voix. Cerise sur le gâteau, le 1er novembre 2020, il a réussi à intégrer des membres de Rewmi dans son gouvernement et a obtenu le ralliement de son principal challenger Idrissa Seck arrivé deuxième à la dernière présidentielle. Un calme et une certaine confiance qui ont donc précédé les tempêtes respectives de mai 1968 et de mars 2021.

Enfin, il y a l’aspect économique.

Avant mai 68, l’économie sénégalaise était moribonde. Dès 1966, rapporte Bathily, la France avait décidé de ne plus subventionner “la production arachidière, principale source de revenus du Sénégal. La décision de Paris a eu des répercussions terribles sur les cours de l’arachide et la vitalité de cette industrie”. Du jour au lendemain, des centaines de travailleurs ont perdu leur emploi.

Le prix de certaines denrées alimentaires a flambé. C’est dans ce contexte économique morose et dans une atmosphère tendue au sein du monde ouvrier et agricole que les événements de Mai 68 ont débuté.

En mars 2021, l’économie sénégalaise en crise est rendue beaucoup plus vulnérable par une pandémie du coronavirus qui a secoué le monde. Des milliers de pertes d’emplois et une crise sociale inédite.

Un cocktail que l’affaire Ousmane Sonko-Adji Sarr a déclenché. Avec des jeunes qui sont aux avant-postes du combat. Une jeunesse en furie sortie en masse dans les rues.  Leur mobilisation a été massive et a largement dépassé Dakar la capitale, contrairement à Mai 68.  Le bilan est lourd : 14 morts.

La moitié d’une bourse, à l’origine de Mai 68

Nous sommes le 19 octobre 1967, la commission des allocations scolaires décide de ne plus verser que dix mois de bourse universitaire sur douze, et d’instaurer un système “d’attribution à géométrie variable pour faire face à l’augmentation exponentielle du nombre d’étudiants”. Selon la nouvelle répartition, environ 40 % des étudiants recevraient une bourse entière, 30 % les deux tiers, et 27 % la moitié.

Deux décisions rejetées par les étudiants.  Ce qui déclenchera le « plus grand mouvement politique et social de l’histoire du Sénégal », selon le sociologue  Mamadou Wane dit Mao.

Avant Mai 68, il y a eu la crise du 17 décembre 1962. Celle-ci, a abouti à la rupture brutale entre Léopold Sédar Senghor, président de la République, et Mamadou Dia, président du Conseil.

Le premier avait accusé le second de coup d’État. Senghor fit voter par des députés acquis à sa cause une motion de censure qui destitua Mamadou Dia. C’est ainsi que le Sénégal a connu un conflit politico-judiciaire avec un long procès. Mamadou Dia est condamné à la prison à perpétuité. Un de ses proches et ministres Valdiodio N’diaye, Ibrahima Sarr et Joseph Mbaye sont condamnés à 20 ans de prison. Alioune Tall quant à lui est condamné à cinq ans. Ils seront placés à l’isolement au centre spécial de détention de Kédougou. Avant d’être amnistiés en avril 1976, un mois avant le rétablissement du multipartisme au Sénégal. Parmi leurs avocats, il y a un certain…Abdoulaye Wade futur acteur incontournable de la scène politique sénégalaise.

Les germes de 88

Le Secrétaire général du Parti démocratique sénégalais (Pds) a participé à sa première élection présidentielle en 1978. A l’issue du scrutin du 26 février 1978, le président sortant Léopold Sédar Senghor l’emporte avec 82, 20 % des suffrages. Abdoulaye Wade obtient 17, 80%. Senghor ne termine son mandat et “confie” le pouvoir à Abdou Diouf son Premier ministre avec le truchement de la Constitution sénégalaise qui prévoyait que le Premier ministre termine le mandat présidentiel jusqu’à la prochaine élection en cas de vacance du pouvoir. Une succession fortement contestée notamment par Cheikh Anta Diop, son parti le Rassemblement national démocratique ( Rnd) et par Abdoulaye Wade et le Pds.

1988, première grave crise de Diouf

Élu lors de la 1983, Diouf a été réélu non sans difficultés en 1988. Une année éprouvante pour le Sénégal. Une année électorale, avec beaucoup de secousses dans le pays.

Abdou Diouf, candidat du Parti socialiste (Ps), fait face son principal adversaire Me Abdoulaye Wade, candidat du Parti démocratique sénégalais (Pds).

De nombreux incidents, imputés aux militants et sympathisants du Pds, ont eu lieu. A l’issue du scrutin Abdou Diouf obtient 73,2 % des suffrages à l’élection présidentielle et Abdoulaye Wade près de 25 %. A l’Assemblée nationale, le Parti socialiste ne laisse que 17 sièges sur les 120 au Pds qui est le seul parti d’opposition représenté.

Le 29 février, dès l’annonce des premiers résultats, des étudiants descendent dans la rue. Ils se heurtent aux forces de l’ordre. Il y a eu notamment les fameuses “voitures piégées” à Dakar. Une situation intrigante. L’état d’urgence est décrété à Dakar

Abdoulaye Wade est arrêté ainsi que plusieurs hommes politiques. Ils seront traduits devant la Cour de sûreté de l’État.

Année blanche…

1988 est surtout marquée par la première et unique “année blanche” de l’histoire du Sénégal.

A l’origine de l’année blanche les élèves qui étaient en grève pour revendiquer l’annulation de la sanction pesant sur certains de leurs amis, souligne Talla Sylla, un ancien du mouvement étudiant. « La grève n’a pas commencé à l’Université », estime-t-il. « Les étudiants ne voulant pas aller en grève ont juste manifesté leur soutien moral » mais une décision fut prise fermant toutes les écoles et Université. « Nous savions que cela allait nous retomber dessus », dit Talla ; « nous avions pris nos dispositions et nous nous sommes barricadés », ajouta-t-il. Mais à l’aube de ce jour, des forces de l’ordre ont fait irruption à l’Université et “ce qui s’est passé est horrible”.

Un coup dur pour le système éducatif qui laisse toujours des traces.

Appréciant cette crise de 1988, le président Diouf avait affirmé qu’il n’est pas question de remettre en cause la démocratie pluraliste mais reproche à l’opposition une « manipulation de la jeunesse à des fins politiciennes ». L’histoire ne cesse de se répéter.

1993, secousses et assassinat de Me Sèye…

L’élection présidentielle de fevrier 1993 a été aussi violente. Point d’orgue de cette violence : l’assassinat de Me Babacar Sèye le 15 mai 1993, après la publication au lendemain de la publication des élections législatives.

Les assassins ont été retrouvés. Il s’agit d’Amadou Clédor Sène, d’Assane Diop et de Pape Ibrahima Diakhaté. Ils ont été condamnés par la Cour d’Assises, le 30 septembre 1994, à des peines allant de 18 à 20 ans de travaux forcés.

Coup de théâtre : en février 2002, les assassins ont été libérés à la suite d’une grâce présidentielle de Wade. 

Une loi d’amnistie dite Ibrahima Isidore Ezzan a été votée par l’assemblée nationale le 7 février 2005. Elle a été promulguée le 17 février 2005 par le chef de l’État. Une attitude qui atteste la thèse du “meurtre sur commande” soutenue par des Sénégalais comme le journaliste, véritable contempteur de Wade devenu homme politique, Abdoulatif Coulibaly.

23 juin 2011, le jour où Wade recula

Les signes de la chute de Wade en 2012 ont été perceptibles le 23 juin 2011, un an avant. Ce jour- là, Wade a dû renoncer à son projet controversé de réforme constitutionnelle qui devait assurer son élection et le passage du pouvoir à son fils Karim, avec le fameux “quart bloquant”.

Cette réforme de la Constitution devait abaisser à 25 % le seuil minimum des voix nécessaires au premier tour pour élire un “ticket présidentiel” comprenant un président et un vice-président

La colère de la rue ne lui a laissé aucun répit. Les jeunes déterminés, les syndicalistes, l’opposition, la société civile ont été tous au “front”. Des confrontations ont été notées à l’intérieur du pays. A Dakar la capitale, des jeunes ont été violemment dispersés par les forces de l’ordre. Il y a eu beaucoup d’interpellations et des blessés, des casses et des attaques contre des domiciles de certains pontes du régime libéral.

Au-delà de cette crise factuelle du “quart bloquant”, une conjoncture économique et notamment les coupures intempestives de l’électricité avaient exacerbé les tensions.

 

Les dates repères de Mai 68

19 octobre 1967 : Décision de Senghor de fractionner les bourses estudiantines, qui ne seront plus versées que dix mois sur douze.

18 mai 1968 : Colère de l’Union démocratique des étudiants sénégalais (Udes) par “une grève d’avertissement” à l’université de Dakar.

24 mai 1968 : Option de L’Udes de faire une grève illimitée.

27 mai 1968 : les étudiants occupent l’université et manifestent

29 mai 1968 : Les forces de l’ordre investissent l’université, délogent les étudiants. Les Sénégalais sont arrêtés et internés dans des casernes, les étrangers expulsés. Pour protester contre la répression, des syndicats de travailleurs appellent à la grève.

31 mai 1968 : Le mouvement s’étend à l’ensemble des grandes villes. A Paris, la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) occupe l’ambassade du Sénégal.

4 juin 1968 : Ouverture des négociations entre le gouvernement et la confédération syndicale des travailleurs. Le 9 juin, les étudiants et syndicalistes arrêtés sont libérés.

14 septembre 1968 :  L’université de Dakar rouvre ses portes, les bourses sont revalorisées, les examens sont organisés avec pour règle l’admission automatique de l’ensemble des candidats. Les étudiants étrangers expulsés sont autorisés à revenir au Sénégal.

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