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Rencontre de Montpellier: Ce qu’ils n’ont pas dit De notre correspondant en France, Séga Fall MBODJI, Paris

Droits de tirage spéciaux, dette africaine, intégration des sans-papiers. Il y avait du réel face à l’idéal-type.

Ce vendredi 8 octobre, le 28ème sommet Afrique-France s’est tenu à l’Arena de Montpellier sans la présence de chefs d’Etat africains : le président français Emmanuel Macron a voulu privilégier un dialogue avec la jeunesse africaine et de la diaspora.  Ce rendez-vous particulier pour la rupture avec le passé a accueilli près de 3.000 jeunes venus du continent ou membres de la diaspora.

Un débat de plus de 3 tours d’horloge sur diverses thématiques a suscité plusieurs commentaires et critiques sur les réseaux sociaux.

L’intervention des participants, notamment notre concitoyen activiste Cheikh Fall et la représentante du Burkina Faso Eldaa Koama, est sans langue de bois sur des sujets sensibles que nos chefs d’Etat africains n’ont jamais eu le courage d’évoquer devant leur maître. La détermination de nos frères s’est manifestée à travers leur discours qui a mis en évidence leurs ambitions à prendre en main l’avenir de l’Afrique. Ils ont pointé du doigt la dictature flagrante dans certains pays africains qui se disent démocratiques. En effet, la « démocratie » vient étymologiquement du grec « démos » qui signifie ‘peuple’ et « cratos » qui veut dire ‘pouvoir’. Donc par définition, la démocratie signifie ‘le pouvoir du peuple’. Mais malheureusement, en Afrique, cette expression est transformée en ‘démoNcratie’, c’est-à-dire le ‘pouvoir des démons’, par lequel la plupart de nos chefs d’Etat tripatouillent la Constitution  pour s’éterniser au pouvoir. Par exemple, la situation récente de la Guinée avec la destitution de Alpha Condé…

De plus, ces jeunes ont condamné l’ingérence française dans les conflits en Afrique avec l’installation de leurs bases militaires, sous prétexte que les terroristes y sont présents. Dans ce contexte, l’ivoirienne Nathalie Yamb dans une de ses vidéos live : « Là où l’armée française passe, la paix trépasse et les djihadistes avancent ». La France est plutôt invitée à une collaboration transparente et un partenariat fructueux. Parmi les questions du public, une intervenante sénégalaise n’a pas hésité à rappeler à la France la reconnaissance envers les anciens combattants. Un autre intervenant a préféré inviter le président Macron et l’ensemble des chefs d’Etat africains ultérieurement autour d’une table pour discuter de la Françafrique.

Malgré les vérités crues de cette jeunesse africaine, le président Macron a pris son courage à deux mains pour apporter des réponses aux questions auxquelles des éclaircissements devraient être fournis plutôt par nos dirigeants. Cela témoigne du manque de dialogue entre les chefs d’Etat africains et leurs peuples.

Cette ouverture d’esprit du président français est quand même à saluer, même si la plupart de ses réponses n’est pas convaincante et complètement à côté de la plaque. Par ailleurs, il s’est beaucoup indigné des accusations que les Africains portent toujours à l’égard de la France, sachant qu’elle n’est pas la seule responsable du passé douloureux du continent. Il n’a pas tort sur ce point car le congrès de Berlin, par exemple, marqua l’organisation et la collaboration européenne pour le partage et la division de l’Afrique. Les pays participants tels que l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Empire Ottoman, l’Espagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Russie, la Suède-Norvège et les USA sont aussi coupables que la France, sans oublier que le Portugal est aussi à l’origine de l’esclavage au milieu du XVe siècle.

Si la France est très ciblée, c’est parce que son influence en Afrique, particulièrement l’Afrique francophone, est un frein au développement des pays anciennes colonies.

L’Afrique doit admettre puis tourner cette page de son histoire et panser ses blessures en cessant cette victimisation qui rejette jusqu’à nos jours la faute sur l’autre. L’avenir du continent est entre les mains de la jeunesse africaine. Aujourd’hui, le plus grand ennemi de l’Afrique c’est l’Africain.

Il faut d’ores et déjà dissocier l’Afrique-France de la Françafrique. Le concept « Afrique-France » qui met le continent au premier plan impliquerait les propositions de collaboration et de partenariat faites à la France selon les politiques de développement pensées, étudiées et mises en œuvre par l’Afrique. Quant à la « Françafrique », nous attendons de la France des actions fortes par rapport à l’intégration de la diaspora africaine dans l’Hexagone. Les participants au sommet se sont trop focalisés sur la mal-gouvernance, soutenue par la diplomatie française, des dirigeants africains, et l’implantation des bases militaires françaises. Ils auraient pu évoquer les conditions de vie desAfricains en France pour lesquelles il reste à faire des efforts considérables.

De même, ils pouvaient effleurer la dette africaine et les ventes d’armes françaises en Afrique du Nord et dubsaharienne. Macron assume que le lien entre la France et l’Afrique n’a pas besoin d’une politique de pardon mais plutôt de reconnaissance. « La reconnaissance », un mot qui en dit long et que chacun pourrait interpréter sous un angle différent.

Cette reconnaissance macroniste aurait dû commencer par régulariser des sans-papiers. Ce volet de l’immigration mérite un développement plus profond en tant que sujet d’actualité. Comme disait Jean Luc Mélenchon lors de ses campagnes électorales de 2017, avec une reformulation de ses propos : « Qu’on  régularise ou pas ces immigrés, ils ont besoin de vivre et de travailler. Donc autant les régulariser pour qu’ils puissent payer des impôts et subvenir à leurs besoins. C’est un boost de l’économie française…». L’intégration des sans-papiers renforce la fraternité prônée par la devise « Liberté–Egalité-Fraternité ». De plus, l’égalité dans la devise est en régression surtout par rapport à l’égalité des chances. On sait tous que l’effort fourni par un Français doit être décuplé par l’étranger s’il espère arriver au même niveau. Dans ce sens, on peut rappeler le cas de Tidjane Thiam qui a fait de brillantes études à l’X. Sa carrière professionnelle stagnait en France et il lui a fallu quitter l’Hexagone pour l’Angleterre afin que sa carrière internationale puisse marquer les esprits : le 10 mars 2015, il a été nommé à la tête du groupe bancaire Crédit suisse…

Même si nos aînés ont eu le courage de dénoncer le rôle pseudo-paternaliste que joue la France en Afrique, ils n’ont pas suffisamment secoué leur interlocuteur, faute de chiffres à l’appui dans leurs discours. Par exemple, sur :

  • La dette africaine : pourquoi nos chefs d’Etat vous sollicitent-ils pour l’annulation de la dette africaine, sachant que la dette de la France devrait s’établir en 2021 aux alentours de 118% de son PIB ?
  • La Covid-19 : Le FMI devait décider en juin une émission massive de DTS de 650 milliards de dollars au nom de l’Afrique, dont 34 milliards pour l’Afrique (24 milliards pour l’Afrique subsaharienne), soit 5% des émissions. Et qui empoche les 616 Mds restants ?
  • L’aide, un mot récurrent du discours : la France fait partie des pays engagés via le programme d’Aide publique au Développement (APD) qui consiste à soutenir, avec au moins 0,7% de son Revenu national brut (RNB), les pays pauvres. Elle n’a jamais atteint ce seuil minimal de 0,7%. Pourquoi ?
  • Les ventes d’armes : la vente d’armes en Afrique Subsaharienne, notamment au Sénégal, est passée de 0,2 à 217,2 millions d’euros entre 2019 et 2020. Comment justifierez-vous cette hausse considérable ? Un 3ème mandat de Macky Sall n’est-il pas en train d’être mijoté avec votre soutien ?
  • Etc.

Il n’est pas du ressort de la France de prendre l’initiative de la réflexion, de l’action, de l’accompagnement de l’action et de l’expertise pour les africains. Sinon la Françafrique se réduirait à une nouvelle forme de colonisation pour faire de la France – à – fric grâce à l’Afrique-France. Aujourd’hui, le véritable problème de l’Afrique est ses dirigeants qui n’ont ni l’ambition, ni la volonté d’être autonomes.

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