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La Ligne du Devoir

Patrice Auvray in ‘’Souviens-toi du Joola’’ : ‘’La mémoire des disparus est nécessaire au respect des vivants, car nous ne pouvons pas prétendre être attentifs à la sécurité de nos proches, si nous savons que nous oublierons leur existence dés qu’ils seront morts’’ Le Joola : ‘’Les yeux fermés, les yeux ouverts…’’

Nous nous souvenons.

Oui, nous nous souviendrons toujours qu’en l’an 2002, sous la pression des hommes politiques, des commerçants et des natifs de la région naturelle de Casamance, le gouvernement de Wade décide de mettre à flot, après plus d’une année d’arrêt, le bateau ‘’Joola’’.

Le jour de la rotation inaugurale, pour Ziguinchor en Casamance, a été l’occasion de manifestations festives et grandioses au port de Dakar. La joie se lisait alors sur tous les visages, car l’enclavement de la région constituait une des préoccupations essentielles des populations de cette partie du Sénégal. Ce jour-là, les populations, heureuses et les yeux fermés, avaient accordé beaucoup d’indulgence aux autorités, pour avoir été longtemps sevrées de moyen de transport maritime.

Mais des témoins affirment que ce premier voyage suscitera néanmoins beaucoup d’interrogations sur la navigabilité du navire. Des appréhensions balayées d’un revers de main par les responsables chargés de la gestion du navire et ce qui arriva par la suite est connue de tous. Pourtant la commission d’enquête, dirigée par le Médiateur de la République M. Madany Sy, reprendra point par point, de manière exhaustive, l’examen des éléments (concernant le matériel et la sécurité) du navire pour en relever les disfonctionnements et corroborer ainsi l’absence de responsabilité à tous les niveaux.

Et quand “Le Joola’’ quitta Ziguinchor, au retour de cette première rotation, surchargé au-delà de ses limites, se traînant littéralement, sur le quai l’appréhension se lisait sur les visages des personnes venues accompagner leurs parents. Et c’est le soir que, par une mer agitée et une nuit pluvieuse, froide et tourmentée par les bourrasques de vent,  ‘’Le Joola’’,  à bout de souffle, chavirera au large des côtes gambiennes.

Plus de mille personnes resteront coincées dans le navire et seulement une poignée réussira à s’extirper par miracle des entrailles du bateau.

Certains rescapés, interrogés, ont fait un récit de leur calvaire, un récit le plus souvent verbal qui occulte bien des aspects terrifiants de cette lutte pour la survie. Patrice Auvray, le seul rescapé blanc de cette odyssée, nous donne une version complète, à la fois poignante et révoltante. Avec un regard circonspect et insistant sur les éléments défaillants, une belle plume directe, incisive et mordante, Patrice Auvray nous guide, par des remarques sur les défaillances notées ici et là, pas à pas vers l’inéluctable, le chavirement d’un navire mal conçu et dont personne ne s‘est réellement occupé de vérifier le bon état et les normes de navigabilité.

Dans cette nuit sombre et glaciale, endoloris, ballotés par les vagues déchainées, fouettés de toutes parts par les rafales de pluie, hagards, les rescapés luttaient opiniâtrement pour survivre ; ne pas se laisser surprendre, rester éveillés, s’accrocher par tous les moyens à la coque du navire, c’est à cet instant la seule bataille qui vaille.

Patrice nous plonge ainsi, à travers son livre ‘’Souviens-toi du Joola’’, dans ces minutes qui choquent, nouent les tripes,  ces minutes où chaque geste est douloureusement vécu par le lecteur.

Patrice révèle par ailleurs que ‘’[…] Les sons m’assaillent comme des lumières. À croire que tout est métallique dans ce bateau. Ils tintent comme des notes venant d’instruments insolites, dans une musique… où même des cœurs psalmodient… Il n’y a pas de silence, juste des soupirs… Une voix crie en permanence parmi tous ces sons, puis une autre… Puis, quand je tape de mon couteau, comme la baguette du chef d’orchestre libérant les voix de leur repos, le cœur des oubliés se joint à elle… Ces voix indistinctes reflètent toutes la même détresse, quelle que soit sa langue, quel que soit son diapason.’’

 À la lecture de ce paragraphe poignant sur ces coups répétés pour décrypter les appels désespérés des ‘’enfermés’’, un épais brouillard m’enveloppe l’esprit, car à l’instant, c’est comme si j’entendais les appels de mes trois enfants. Et me revient en mémoire la vision de ces grappes humaines massées sur les berges du port de Dakar, au milieu des sanglots et des cris, se relayant, à partir des portables, les messages sonores sortis des abysses et que la mer dépose à leurs pieds. Moments d’intense émotion où l’immensité de toute la bêtise des hommes reflue en moi et me saute brutalement au visage.

Nous porterons toujours le deuil, même si des années après, la vie continue de dérouler ses activités saisonnières et donne l’impression que la tragédie du “Joola” semble bien loin, désertant parfois notre enveloppe charnelle. L’esprit faussement apaisé s’engouffre alors dans les méandres artificiellement douillets de la vie quotidienne. Nulle épine ne vient de ce fait égratigner ni pénétrer cette écorche de chair. Et la plaie petit à petit semble se refermer. Et puis un jour, au détour d’un chemin, une vision ou même une présence, comme une main criminelle sème des pics acerbes où le corps s’empale, laissant béante une blessure non réellement fermée.

Merci à toi Patrice Auvray, de perpétuer par ton ouvrage, par ton existence et celle des autres rescapés, le douloureux souvenir d’une tragédie qui aura marqué à jamais tout un peuple. Oui, le souvenir d’un peuple hébété, perdu à un moment de son histoire, dans l’ambiance d’une irresponsabilité collective. Patrice, vous avez raison de nous faire la morale. Mais l’homme ‘’mérite plus qu’une morale, plus qu’un ensemble abstrait de bons sentiments, il mérite une éthique !’’. Nous sortons de cette douloureuse épreuve, traumatisés certes, mais la conscience encore floue sur notre part de responsabilité en tant qu’individu. Le spectacle des bus, des cars rapides nous renvoie encore l’image insolite des masses humaines agglutinées sur les marche-pieds des véhicules bondés à certaines heures de la journée.

La relation d’accidents mortels qui jalonnent les routes font souvent état de l’imprudence de quelques conducteurs ivres de sommeil, d’alcool ou de chanvre. Les passerelles qui surplombent certaines artères, plus que des éléments de sécurité pour les usagers, dressent leur majestueuse et imposante silhouette comme de simples objets d’art. La liste est longue de toutes les imprudences que, quotidiennement, les Sénégalais commettent et qui peuvent être source de tragédie.

Le Prophète Mohammad (PSL) a dit : ‘’Dieu ne change l’état d’un peuple que si ce peuple change ce qu’il a en lui-même’’. Alors la ‘’fatalité’’ que nous évoquons à tout moment et dans les circonstances pénibles n’est donc pas d’essence divine. L’espèce humaine est sacrée et nous avons l’obligation de l’honorer et de la sauvegarder. Dès lors, avons-nous le droit de fermer, sans suite et à jamais, une page aussi douloureuse de l’histoire de notre pays ? Le Sénégal est un beau pays de douceurs qu’il faut renouer avec ses vertus. Que nulle situation de profits ne nous oblige à transgresser les règles élémentaires de sécurité. Aussi, nous invitons l’État, les Guides religieux et toutes les personnes qui ont une parcelle d’autorité à œuvrer pour une émergence d’un nouveau type de Sénégalais.

Nous les implorons tous de nous ouvrir les yeux sur les indispensables mesures de sécurité, afin que pareille tragédie en mer, sur terre ou dans les cieux ne se reproduise plus au Sénégal.

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