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Passé-Présent: Tromelin, l’île des esclaves oubliés. La mémoire, 245 ans plus tard

Un navire français s’échoue en 1761 sur un récif désertique de l’océan Indien. C’est là, sur l’île de Sable, que l’équipage abandonne sa cargaison d’esclaves malgaches, avec la promesse non tenue de revenir les sauver. Quinze ans plus tard, une corvette récupère huit survivants, dont un enfant. Comment ont-ils survécu ? Que s’est-il passé ? Quelle micro-société ont-ils réinventée ? Historiens et archéologues peuvent aujourd’hui retracer l’histoire des esclaves de Tromelin, 245 ans plus tard.



C’est seulement en 1776, après quinze ans d’oubli et trois tentatives manquées, qu’une corvette, commandée par l’enseigne de vaisseau Jacques Marie de Tromelin, gagne enfin l’île. Seuls sept femmes et un bébé de huit mois ont survécu. Une fois sur l’île de France, les huit rescapés sont déclarés libres et l’enfant est baptisé ; mais leur trace se perd. A l’origine, ils étaient près de 160.

Jusqu’en 2006, la survie des esclaves oubliés n’est connue que par bribes, colportées par les journaux et correspondances du XVIIIe siècle.

Sans le succès des quatre missions archéologiques, l’histoire s’en tiendrait à ces anecdotes. En effet, sur l’île battue par les cyclones et perturbée dans les années 1950 par la construction d’une piste d’atterrissage et d’infrastructures météo, les fouilles archéologiques auraient pu ne rien livrer. C’est là toutefois que l’Utile ressurgit du passé ; son naufrage marque désormais l’histoire de l’océan Indien. L’île de Sable rebaptisée du nom de Tromelin – le sauveur de 1776 – prend une valeur particulière : rares sont les contextes historique et archéologique où l’esclavage a pu ainsi être mis en lumière. La cartographie imprécise de cet îlot fantomatique de l’océan Indien a longtemps tourmenté les marins. À fleur d’eau, battue par la houle et le bruit incessant du ressac, Tromelin est la partie émergée d’un volcan sous-marin, à 500 km de toute autre terre. Hormis la végétation arbustive du veloutier ou rampante du pourpier, aucun arbre n’y pousse. Dénué de toute vie humaine, ce rude environnement de corail administré par les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) héberge depuis 1953 une station météorologique affectée à l’observation des cyclones.

De Bayonne à l’océan Indien

L’Utile, un navire de la Compagnie française des Indes orientales, prend la mer à Bayonne en novembre 1760. Sa destination : l’île de France (ancien nom de l’île Maurice), dans l’océan Indien, dont il doit assurer le ravitaillement. Lafargue, le capitaine, commande un équipage de 140 hommes exerçant les divers métiers de pilote, charpentier, boulanger, aumônier, chirurgien, écrivain… Des vivres pour 18 mois occupent une grande partie de la cale. Embarquer la cargaison et tout un équipage, enclin aux désertions, a demandé 6 mois : la guerre de Sept Ans, qui déchire l’Europe et ses espaces coloniaux depuis 1756, pèse en effet sur la mission. Déjouant le blocus anglais des côtes françaises, une navigation périlleuse s’engage : 147 jours à travers mers et vents redoutés, sans perte humaine. Le 12 avril 1761, l’Utile jette enfin l’ancre à Port-Louis, sa première étape. « Je fleurirai là où je serai portée » : telle est la devise de la Compagnie française des Indes orientales créée par Colbert en 1664 – pour importer et négocier thé, café, épices, cotonnades ou soieries – et « seule autorisée à naviguer, depuis le Cap de Bonne-Espérance jusque dans toutes les Indes et mers orientales ».

Semblable aux navires de charge qui équipent la marine royale au XVIIIe siècle, l’Utile est une flûte de près de 45 m. Elle emporte farine, biscuits, barriques de vin, d’eau et d’eau-de-vie, viande et morue salées mais aussi volailles et bétail sur pied, pois, fèves, fayots, bois à brûler. Elle n’est pas conçue pour la traite négrière… Depuis Port-Louis, l’Utile est envoyé à Madagascar pour réunir des vivres, riz et bœufs notamment, destinés à ravitailler les colonies. Mais arrivé à Foulepointe, le capitaine s’empresse d’embarquer aussi près de 160 esclaves malgaches, contre une somme considérable et l’espoir d’un profit estimé à plus du double. Hormis de nombreuses complicités locales, celles de l’état-major et des officiers mariniers du bord sont acquises : ils feront eux aussi commerce des esclaves, selon leurs moyens. La fraude n’échappe en rien au gouverneur « parfaitement informé que l’Utile a embarqué à Madagascar (…) des Noirs de pacotille qu’il devait jeter à Rodrigues ». C’est effectivement le projet : écouler discrètement les esclaves depuis une autre île, Rodrigues. La route va s’en trouver modifiée : le navire ne prend pas le cap de l’île de France…

« La famine est dans l’isle, les Noirs meurent de faim dans les habitations ». Ainsi, le gouverneur de l’île de France tente de suspendre le trafic des esclaves à partir de décembre 1760, afin de limiter les bouches à nourrir.

Les esclaves

La traite négrière, omniprésente dans l’océan Indien, fournit la main-d’œuvre nécessaire à l’économie de plantation des îles françaises, depuis le Mozambique ou Madagascar et son poste avancé de Foulepointe. Le récit de l’écrivain éclaire les prémices du naufrage : pressé par sa cupidité, le capitaine fait route de nuit, contre l’avis de son pilote alarmé par les indications divergentes de deux cartes. Le manque de prudence d’un seul homme se conjugue aux imprécisions de la navigation de l’époque : l’Utile s’échoue sur un récif de corail, au milieu des déferlantes. Pour soulager le navire en proie aux brisants, le premier lieutenant Castellan fait couper les mâts et jeter les canons à la mer. Malmené par la houle, le gouvernail est arraché, les structures et les ponts s’effondrent. Piégés dans les cales où ils sont enfermés chaque nuit par crainte des révoltes, les esclaves n’en sont délivrés que par la dislocation de la coque. Tandis que 18 marins et près de 70 esclaves se noient, 210 rescapés gagnent à la nage les plages désertes de l’île de Sable, pour s’échouer sur 1 km2 à peine…
31 juillet 1761·Le naufrage

« Un officier a le soir dit à un autre que nous courrions un risque de nous perdre dans la nuit (…) et qu’il ne dormiroit pas tranquille si on ne viroit de bord. » Ainsi relatée par l’écrivain de bord, l’angoisse étreint l’équipage tandis que le capitaine suit aveuglément une carte erronée ; la frayeur atteint son paroxysme le 31 juillet vers 22h30 : « La mer nous a pris alors en travers. »

Le navire brisé, vestiges et cargaison s’échouent sur la plage. Pour sauver ce qui peut l’être et subvenir aux besoins de première nécessité, les rescapés organisent un va-et-vient et prélèvent à même l’épave tout matériau et outil déterminant pour leur survie. Sur l’île hostile, le premier lieutenant Castellan organise la survie. Privés de toute boisson, huit esclaves succombent dès les premières heures. Chargé de creuser un puits, le maître-canonnier, après plusieurs échecs, trouve enfin une eau saumâtre par 5 m de profondeur. L’écrivain tient une liste méticuleuse des vivres ; tout vol est passible de peine de mort. Pêche, capture de tortues et de sternes fournissent l’alimentation de base. Des tentes sont fabriquées avec des voiles. On bâtit une forge et un four. Castellan dessine les plans d’une embarcation, construite avec les débris de l’épave et avec « les secours que nous avons tirés depuis le premier moment jusqu’au dernier, de ces malheureux esclaves que nous avons été obligés d’y abandonner », comme le reconnaît l’écrivain de bord. Après deux mois de cohabitation, l’équipage reprend la mer à bord de l’embarcation baptisée (sans malice, Ndlr) La Providence ; faute de place, les esclaves restent sur l’île, avec la promesse qu’on viendra les secourir… « Les Noirs qu’on était forcés de laisser dans l’île, demeurèrent dans un silence accablant au moment du départ. Mais quel parti prendre dans une pareille extrémité ? Ce fut de laisser les vivres aux malheureux Noirs en leur promettant de les envoyer chercher. »

Le campement

C’est seulement en 1776, après quinze ans d’oubli et trois tentatives manquées, qu’une corvette, commandée par l’enseigne de vaisseau Jacques Marie de Tromelin, gagne enfin l’île. Seuls sept femmes et un bébé de huit mois ont survécu. Une fois sur l’île de France, les huit rescapés sont déclarés libres et l’enfant est baptisé ; mais leur trace se perd. Que s’est-il passé entre-temps ? Comment les esclaves ont-ils appris à se protéger des tempêtes tropicales ? À pallier le manque d’eau douce et de nourriture ? À tenir le feu allumé sur une île dépourvue d’arbres ? À s’équiper d’outils et d’ustensiles ? À combler l’isolement et garder espoir ? Une équipe d’historiens et d’archéologues interroge les traces de leur séjour forcé.
Quinze ans d’oubli 1761–1776

Le naufrage reste marqué par la patte d’une ancre qui émerge à 30 m du rivage, et par des canons, si érodés qu’ils ont perdu leur forme initiale. Ces vestiges, signalés par un ingénieur météo basé sur l’île, ont déclenché la curiosité des chercheurs en archéologie navale. Sous la direction du Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN) et avec l’appui de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), les quatre missions archéologiques sur l’île font appel à une équipe pluridisciplinaire.

La survie des Malgaches sur l’île s’est longtemps résumée à de rares informations historiques. Pour combler ce vide, une fouille sous-marine et terrestre intervient pour la première fois en 2006. L’épave qui gît par 5 m se livre aux plongeurs. Hormis les équipements lourds – artillerie, ancres, lest – rien n’a subsisté des structures et du gréement du navire. Des éléments, souvent en plomb – boulets, balles de fusils – sont dégagés du corail. À terre, les archéologues mettent au jour 734 objets. Certains déplacés sur le site d’habitat témoignent de nombreux réemplois ; d’autres ont été créés de toute pièce, pour répondre aux besoins des rescapés. L’ensemble des découvertes retrace leur existence, sur une île minuscule, cernée par les déferlantes et les ouragans. Mission 2006 : fouille sous-marine de l’épave, tandis qu’à terre le four est mis au jour. Un mur construit par les esclaves sur le point haut de l’île est localisé. Mission 2008 : trois bâtiments riches en ustensiles, des restes de faune consommée et les ossements de deux sujets humains sont dégagés du sable.

Une intelligence de bâtisseurs

L’étude du bâti montre que les esclaves s’approprient un matériau inusité, expérimentent sa robustesse et sa mise en œuvre. Abandonnant aux tempêtes tropicales les tentes dressées avec les voiles du navire échoué, ils gagnent le point haut de l’île, se réfugient autour d’un espace central, orientent les ouvertures à l’abri du vent. Rompant ainsi avec l’habitat malgache – individuel et orienté selon les points cardinaux –ils intègrent des contraintes géographiques propres à l’île. En tirant les leçons des dégâts successifs et en améliorant leurs constructions, ils font preuve d’une compréhension pragmatique de l’environnement. Des constructions en dur. Si l’espace intérieur des bâtiments mis au jour est petit, les murs ont plus de 1 m d’épaisseur et une grande résistance aux assauts climatiques. Leur partie supérieure ayant disparu, la toiture n’a pu être étudiée. En l’absence de bois et d’argile, leur construction brave un interdit malgache qui réserve la pierre aux tombeaux.

Une réponse à la pénurie

Les fouilles archéologiques nous éclairent sur la survie des esclaves. Sur l’île, ils apprennent à optimiser les ressources naturelles et les vestiges de l’épave selon leurs besoins. Quinze ans durant, leur régime alimentaire ne varie qu’au rythme des saisons de ponte ou de nidification. Ils prélèvent la faune locale, la préparent et la font cuire, en économisant le combustible fourni par la charpente de l’Utile, et peut-être le bois mort du veloutier. Ils s’abreuvent au puits, dont l’eau saumâtre est portée sur la zone d’habitat – 750 m plus loin – dans divers récipients. Cette carapace marquée de stries est celle d’une tortue verte (Chelonia mydas), traînée sur le dos depuis la plage où son espèce pond principalement de novembre à mai. D’autres stries sur sa face interne résultent du prélèvement des chairs. Avec les sternes noires, les œufs et les coquillages, l’espèce fournit aux naufragés une alimentation plutôt abondante, là où la pêche est périlleuse. Des ustensiles de fortune Son ouïe ayant été évasée, cette coquille de triton semble aménagée en louche. Retrouvée parmi des récipients de cuivre, c’est l’un des rares objets issus des ressources naturelles de l’île. Les vestiges d’un foyer ouvert et son trépied de cuisson sont trouvés lors d’un sondage. Sous le vent des bâtiments, le feu a pu être entretenu grâce aux briquets, silex et bois provenant de l’Utile.

Les fouilles livrent un mobilier marqué par la main des esclaves. Ils se sont approprié les restes de l’Utile : tels quels (hameçon, pointe de harpon…), ou reconvertis en hache, marteau, enclume, burin. Habiles à fabriquer ou à réparer, ils ont su découper, marteler, fondre et couler le plomb, façonner le cuivre. Cette maîtrise du métal revisite les savoir-faire ancestraux malgaches. L’ingéniosité se lit dans tous les gestes comme la découpe des oiseaux. Les extrémités d’aile sont préservées, suggérant que les plumes ont pu servir à créer des pagnes. L’industrie déployée par les esclaves confirme la diversité des compétences mises au service de la collectivité.

Un recyclage permanent

L’étude de ce récipient, sept fois réparé, fait état de nombreux gestes pour le faire durer : découpe de pièces, percement de trous pour ajuster chaque rustine, enroulement de fines tôles de cuivre pour former les petits rivets ensuite écrasés au marteau. Usés par les années, les récipients patiemment rapiécés illustrent à la fois le temps qui passe et la volonté de survivre. Découpées à l’aide d’un ciseau puis façonnées au marteau, fixées à un manche de bois ou de cuivre, une quinzaine de cuillères sont retrouvées dans la cuisine, parfaitement rangées. Trouvés près des cuillères, ces pics en cuivre évoquent les pointes-démêloirs utilisées à Madagascar pour la coiffure. Ils font écho à d’autres objets non utilitaires (bracelets, chaînettes), fabriqués sur place.

Une organisation sociale? Une scène de vie

Ce bâtiment interprété comme étant la cuisine est retrouvé dans l’état précis où il a été laissé le jour du sauvetage. Près de 50 ustensiles soigneusement rangés présentent un instantané de la vie d’alors. Cette bassine mise au jour devant l’entrée du bâtiment 1 semble correspondre à une tradition malgache, qui consiste à placer une cruche d’eau à l’entrée des habitations. Sur les os de deux individus découverts, aucune marque de violence ni d’anthropophagie ; mais leur dispersion (due à la construction de la station météo) a gommé toute information concernant les pratiques funéraires. L’analyse des stratégies de survie montre que les Malgaches, coupés de leurs racines, n’ont pas cédé à l’abattement ; ils se sont organisés, ont déployé une inventivité propre à surmonter l’hostilité de l’environnement, le manque de ressources, l’isolement. Discerner une trace de vie sociale reste délicat ; cependant, les initiatives des rescapés pour s’adapter à des contraintes étrangères à leur région d’origine, ne peuvent avoir été prises que collectivement. Contredisant les préjugés de l’époque qui les tiennent pour des « sauvages », ils s’entendent à rebâtir une micro-société, au-delà des impératifs de survie.

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Sources
l’île des esclaves oubliés – Inrap
https://www.inrap.fr

Les esclaves oubliés de Tromelin – Tome 0 – Les esclaves oubliés de Tromelin Broché – Illustré, 24 avril 2015
de Savoia Sylvain (Auteur, Illustrations)

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