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La Ligne du Devoir

Nina Penda Faye, une journaliste hors pair Entretien dirigé par Chérifa Sadany SOW

Une vraie femme africaine et moderne

Intervieweur interviewée !

De la 2stv, nous avons accompagné Nina Penda Faye faire une interview avec Mme Tening Sène, directrice générale de l’Agence nationale de l’Aquaculture, dans le cadre du 08 mars, fête de la femme. Vingt ans d’expériences dans le journalisme, Nina Penda continue toujours à pratiquer son métier avec abnégation et autant de passion. Cela a été encore prouvé dans les locaux de l’agence nationale de l’aquaculture où elle a été félicitée (avec des yeux étincelants de fierté) par l’équipe retrouvée. Empruntée à Pierrot, sa plume mouillée de vérité, et son verbe facile et accrochant époustouflent de manière encyclopédique les téléspectateurs qui suivent ses chroniques. Forte, Enthousiaste, Modeste, Motivée, Eloquente, elle incarne les cinq lettres du mot femme.

Qui est Nina Penda Faye ?

Je suis née à Ndiaganiao dans une localité qui est à plus de 100 km de Dakar, à deux heures de route de Dakar et qui fait 60 mille habitants maintenant. Je suis née un 15 janvier en 1979 et je suis l’aînée d’une fratrie de 10 enfants dont cinq garçons et cinq filles. Je suis issue d’une famille où ma mère est chrétienne issue de famille animiste devenue musulmane. Ma mère est la seule chrétienne de sa famille, mon père est issu d’une famille où ses deux parents sont des chrétiens. Je suis née à Ndiaganiao mais je n’y ai pas grandi. J’ai grandi à Dakar parce que mon père était gendarme garde rapprochée de deux présidents de la république du Sénégal : Senghor et Abdou Diouf. Je suis une fille de caserne parce que j’y ai grandi pendant 20 ans. Parce que les fonctions de mon père appelaient à ce qu’on reste dans la même zone puisqu’il s’occupait de la sécurité du chef de l’Etat.

Quand on parle du milieu où j’ai grandi, on sait que les casernes c’est l’Armée, c’est l’ordre et la discipline, et on exécute les ordres qu’on nous donne. Peut-être c’est ce qui fait de moi pour certains la femme rigoureuse que je suis, sérieuse. Ils peuvent se tromper parce qu’aussi j’ai une autre facette de moi qui fait peut-être la personnalité que ma famille intime, mes proches, connaissent mais ça a beaucoup influencé mon éducation, le fait d’avoir grandi dans une caserne. J’ai fait des études dans l’enseignement privé catholique parce que c’était le choix de mon père. J’ai fait tout mon cycle primaire dans le privé catholique. Et ensuite je suis allée comme toute bonne sénégalaise enfant du pays dans l’école d’enseignement public : c’était important pour mon père et pour ma mère de savoir ce que c’est que d’étudier dans l’enseignement public. J’ai fait ma 6e jusqu’à ma 3e au CEM de Yoff après le collège de notre Dame du Liban, et j’ai rejoint le lycée John Kennedy. Figurez-vous que ma mère ne voulait pas que j’aille à John Kennedy parce que c’était un lycée de jeunes filles avec peut-être ce qu’elle entendait dire de ce lycée, j’ai tout fait pour y aller parce que j’y allais pour étudier donc y’a pas de raison que je n’y aille pas. J’ai donc fait le lycée jusqu’au baccalauréat avant de rejoindre l’université Cheikh Anta Diop. J’ai fait le concours pour être journaliste en faisant le baccalauréat.

Expériences professionnelles

Je rends grâce à Dieu parce que j’ai fait le métier que j’ai toujours voulu faire. J’ai eu à rencontrer quelqu’un dans ma vie, (j’étais très jeune, 11 ans, et peut être que ce n’est pas le hasard mais c’est le fruit du bon Dieu) qui m’a dit en m’entendant discuter, échanger avec eux : « Nina, si tu ne fais pas du journalisme, tu auras raté ta vocation ; tu es destinée à faire les médias, donc fait tout pour être journaliste ». Malgré mon âge je comprenais ce qu’il disait. J’étais mature parce que mes parents m’avaient très tôt responsabilisée, surtout ma maman, qui était couturière et qui a laissé son métier pour s’occuper de nous.

Il fallait que je m’occupe de mes sœurs, de l’aider dans les tâches ménagères en allant à l’école et quand ce monsieur m’a dit il faut que tu sois journaliste, je l’ai gardé dans un coin dans ma tête et c’est au fur et à mesure que j’ai compris que ce n’était pas évident de rencontrer quelqu’un qui vous dit voici votre voie et il faut la suivre. Donc en seconde, première, je savais que je voulais faire du journalisme et qu’il me fallait passer le concours du Cesti. Donc j’ai fait ma première terminale que j’ai échoué et pourtant assez bien à l’école. Mais j’ai échoué pour beaucoup de contingences […] En refaisant ma terminale, dès le début de l’année j’ai commencé à aller au Cesti. Je suis allée rencontrer un cousin (Diégane Sène, enseignant historien à l’Ucad et au CESTI) pour lui dire que je voulais faire le concours du CESTI. Il a mis en rapport avec le responsable de la média-tech, et m’a demandé de venir tous les jours après la descente de l’école lire les journaux, m’imprégner de l’actualité, faire des recherches. Donc du coup j’ai commencé les recherches en marchant de Kennedy au CESTI avant de rentrer. Je l’ai fait du moins pendant quatre mois ou un peu plus en allant à la média-tech, lire tout ce que je voyais qui trainait. Je passe ensuite le concours que j’ai réussi en même temps que le baccalauréat (au second tour) sous l’encadrement de mon professeur de français, Badoua Singuiné. Quand je remplissais la fiche du concours, on me demandait qu’est-ce-que je voulais faire comme médium, et j’avais choisi la télévision parce que moi mes modèles en télé c’était Mamadou Malaye Diop, parce qu’il avait une voix présente, un style particulier de présentation de journal. C’était lui mon modèle. En première année, dès mes premiers cours, j’ai eu un professeur de radio du nom de Lamine Touré que je remercie infiniment. Je lui dois tellement, que j’aime beaucoup et je sais que c’est réciproque. La première fois qu’on a fait un exercice de voix il m’a dit : « Vous êtes une femme de radio. Si vous ne faites pas la radio vous serez passé à côté. Vous allez faire une excellente femme de radio. Vous avez une voix ».

 J’ai écouté ses conseils, j’ai fait la radio. J’ai fait la première année avec Lucien Lemoine qui me disait pareil. On a suivi la formation normale jusqu’à la troisième année et j’ai fait mon mémoire de fin d’étude sur la musique et le droit d’auteur au Sénégal toujours à la radio. J’ai toujours fait les études et les rédactions, dès ma première année, ce qui était interdit à l’époque mais je ne me voyais pas rester à la maison. Je suis ensuite allée à l’Agence de presse sénégalaise pour travailler la presse écrite. Le style de l’agence m’avait beaucoup intéressé parce qu’on avait un professeur qui nous disait il faut démarrer avec l’agence pour comprendre comment on confectionne un article, quand on parle de matière première en média se sont les agences de presse et je voulais tester l’expérience. Je suis allée à APS d’où j’ai fait un an et demi… Je fais 13 ans à la radio Sénégal avec le soutien de Seynabou Cor. Ensuite je suis arrivée à la télévision par le biais de Aliou Ndiaye du « Grand rendez-vous », une émission dans laquelle j’étais chroniqueuse. Donc avant la fin de la saison, la direction de la 2stv m’a approchée, j’ai rencontré madame Ndiaye directrice générale. Ses inquiétudes, c’était d’avoir quelqu’un pour présenter l’émission « Femme africaine moderne ». Alors je me suis dit que je peux et dois pouvoir apporter quelque chose à cette émission. Donc depuis septembre 2013 je suis à la 2stv en tant que présentatrice d’une émission phare, et très suivie au-delà du Sénégal. Et j’en remercie à la direction qui a fait et qui continue à me faire confiance. Je continue aussi à me former sur des questions de paix et sécurité et des questions sur les femmes et sur la formation en genre et au développement que j’ai faite au CESTI à ma deuxième année, grâce à mon mentor que je remercie fort. Nous sommes dans un milieu qui se renouvelle toujours, la communication digitale qui est un autre pan qu’il faut maitriser, donc je suis à fond dans la formation.

Quel critère doit avoir une femme pour percer dans le milieu du journalisme ?

Je dis toujours que quand on décide d’être journaliste, on fait face à tous les obstacles auxquels font face les hommes. On est sur le même pied. Au-delà du beau visage, il y a l’intellect. Il faut être brillant : la culture générale, une bonne plume, une bonne communication, un certain niveau qui permet de pouvoir exceller. Avoir une rigueur, parce que quand même c’est ce que demande le métier. Respecter les règles d’éthique et de la déontologie. C’est valable pour les hommes ainsi que les femmes. Se former tout le temps et se spécialiser. Une femme journaliste ce n’est pas comme un homme. Dans notre société, ce qu’on peut accepter qu’un homme fasse, on ne peut l’accepter chez la femme et encore dans le milieu professionnel. Il faut se battre, avoir le niveau, toujours se former et surtout faire du terrain.

Comment analysez-vous le journalisme d’aujourd’hui ?

Je trouve qu’aujourd’hui on traite l’information avec beaucoup de légèreté. Je me rappelle encore à APS, je suis arrivée un mois après le naufrage du bateau « Le Diola ». Quand il y’a eu le naufrage, j’ai eu des informations parce que j’avais des contacts qui travaillaient au niveau de la marine marchande.  Y’avait un ami qui était un amiral à la retraite que j’avais interrogé sur le nombre de personnes que doit contenir le bateau. Il me répond à peu près 1.500 personnes mais que le bateau était toujours en surcharge. Jeune journaliste fougueuse, j’ai commencé à rédiger ma dépêche lorsqu’un de mes confrères m’interpelle. Je le mets au courant concernant mon papier, il me dit : « Efface tout ». J’ai insisté il me dit efface tout. Pour dire, qu’il fallait recouper l’information parce qu’une seule source ne suffisait pas, c’était une catastrophe qui avait touché tout le Sénégal et on ne va pas laisser une jeune journaliste qui vient d’arriver et nous dire que le bateau contenait plus de 1.500 personnes au départ de Dakar : c’était mon titre… Quelques mois après, à l’époque, le premier ministre Idrissa Seck va en France et dit que le bateau contenait à peu près 2.000 personnes. Jeune journaliste, si j’avais écrit cette dépêche, c’aurait été un scoop mais comme on dit toujours, les règles de l’information demandent qu’on recoupe, qu’on ait plusieurs sources en fonction de l’ampleur de l’événement. Pour dire encore que si on était en 2021, peut-être j’aurais écrit ma dépêche, peut-être que l’Armée aurait démenti cette information et bonjour les problèmes, quelles sont vos sources, …

Pour revenir à la question, les nouvelles technologies et les sites d’informations aujourd’hui nous montrent un autre visage qui n’est pas celui du journalisme. Parce qu’ils ne font pas du journalisme. Ce dernier est un métier qu’il faut apprendre. Il est différent de l’animation. Donc quelle que puisse être l’information, demandez-vous si l’information ne va pas entacher ou causer des effets non attendus. En journalisme, on ne peut pas tout dire. La jeune génération doit tout faire pour aujourd’hui, tenir le flambeau. Elle doit donner plus que les Lamine Touré, Mame Less Camara, Sokhna Dieng, Élisabeth Ndiaye, Diattou Cissé ont donné.

Leadership féminin : pour une future égalitaire dans le monde de la Covid-19 est le thème retenu pour le 08 mars 2021 ; comment l’interprétez-vous ?

Ce que j’en retiens, c’est que les femmes ont toujours vécu des inégalités, surtout en cette période de Covid-19. Quand on parle d’inégalité, c’est dans les salaires. Dans notre milieu, devait y avoir un à diplôme égal, salaire égal, à compétence égale, salaire égal, et ce n’est pas le cas. Ça c’est une première inégalité. L’autre inégalité, c’est par rapport à l’accès à l’éducation et aux ressources. Exemple :  quand je suis un homme qui vient présenter un projet d’un milliard, je suis financé. Une femme qui présente un projet d’un milliard n’est pas financée, il y’a une inégalité. On doit être à égale chance encore que la femme ait les possibilités de réussir son projet et l’homme pas (…)

Les violences verbales, physiques, le harcèlement dans tous les secteurs… Ça n’arrête pas. Nous sommes dans une société où les hommes, on les a éduqués en leur disant : « Vous êtes au-dessus et les femmes en dessous. Vous décidez, les femmes exécutent ». C’est une inégalité. On n’a pas dit que nous avons la même force que les hommes, mais on doit avoir la même chance que les hommes. Nous sommes les mêmes humains créés par le même Dieu. Nous avons le même cerveau, la même connaissance, nous avons fait les mêmes études, nous avons été dans les mêmes milieux pour l’information ; pourquoi, quand on arrive dans le monde du travail, on a des salaires différents ?

Au-delà de ça, on a parlé du viol, et du harcèlement. Et durant cette période de Covid-19 on sait que le taux de violence a augmenté parce que les gens sont confinés. L’homme est supérieur à la femme quand on veut parler de force mais pas d’intellect, ni de savoir-faire ; au contraire, la femme est multi tache. Demandez à un homme de se lever le matin et de faire toutes les tâches ménagères, inversons les rôles et on verra qu’ils ne réussiront pas. Les femmes sont dans tous les domaines, elles sont des super-women. Il faut qu’on les accompagne à pouvoir montrer tout ce qu’elles savent faire. La Covid a exacerbé la violence alors que nous sommes 52 pourcent des Sénégalais.

Le Devoir

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