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Menaces sécuritaires : Makeur Ndiaye Formula (Audio)

– Forum du MEDAYS, 14ème édition du 02 au 05 novembre 2022, Tanger-

Thème : Terrorisme, instabilité politique et menaces sécuritaires en Afrique. Existe-t-il une solution pour mettre fin à ce cercle vicieux ?

 

La Mankeur Ndiaye formula

retrace les racines et les ailes

de l’instabilité politique en Afrique

L’on dit souvent que « tout terrorisme, même international, a cependant des racines locales. Il se nourrit avant tout des problèmes propres à un pays, ou à une région du monde ». Partant de ce postulat, l’on peut, peut-être, plus aisément, analyser et comprendre « la carte » du terrorisme sur le continent, d’Ouest (Mali, Nigéria par exemple) à l’Est (Somalie, Kenya, du Nord (Algérie, Libye) au Sud (Mozambique).

Le terrorisme est et demeure une grave menace à la paix à la sécurité et à la stabilité politique du continent et porte gravement atteinte aux équilibres socio-économiques institutionnels et politiques dans nos pays.

L’on peut s’interroger sur la multiplicité des acteurs et de leurs modes opératoires qui varient d’une zone à une autre, d’un pays à un autre, ce qui rend particulièrement difficiles les stratégies de lutte antiterroriste qui peinent à s’adapter aux changements des modes opératoires des groupes ou entités terroristes : Cas de Boko Haram au Nigéria et dans le Golfe de Guinée, Al-Qaïda au Maghreb islamique, Al Mourabitoune, AnSar-dine, El Chabab ou AnSar Al Charia.

Le rapport final de la conférence internationale organisée par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) les 06, 07 et 08 juin 2016 à Paris sur la lutte contre le terrorisme et la prévention de la radicalisation violente, notait avec beaucoup d’intérêt, nombre de facteurs de vulnérabilité (j’en citerai 6) et 3 leviers d’actions à privilégier. 

Au nombre de facteurs de vulnérabilité, il y a :

– L’absence de contrôle de l’État sur l’ensemble du territoire qui laisse des espaces non gouvernés aux mains de groupes criminels  transnationaux et de groupes terroristes, corrélée à la circulation des biens et des personnes rendue possible par la très grande porosité des frontières.

– La jeunesse de la population, qui représente dans certains États, plus de 40% de la population (ceci est particulièrement vrai dans les sociétés des États Sahélo- Sahariens).

– L’absence de perspectives d’avenir pour les populations jeunes vivant dans certaines zones.

– L’attractivité des groupes terroristes qui proposent des activités plus lucratives et attirent les jeunes en quête d’espoir et d’alternative.

– Le renouveau du discours anti-néocolonialiste repris par les acteurs terroristes auprès d’une jeunesse désabusée.

– Et le 6ème facteur de vulnérabilité identifié : la très grande homogénéité d’identité dans la bande Sahélo-Saharienne qui complexifie le contrôle des frontières  et la gouvernance de ces espaces  et de ces communautés transnationales, rôle souvent dévolu aux autorités centrales.

Au regard de ce qui précède, quels sont les 3 leviers d’action à privilégier

– Le levier politique :

Il s’agit là de déconcentrer ou de décentraliser certains services de l’Etat dans les zones les plus enclavées et privilégier la politique de prévention en s’inscrivant dans une dynamique proactive, notamment en déléguant des compétences aux communautés locales.

– Le levier sécuritaire :

Il s’agit là de sécuriser les frontières, lutter contre les trafics et la criminalité organisée, promouvoir la coopération régionale

– Le levier économique :

Relancer le développement notamment en améliorant les infrastructures (routières, sanitaires, éducatives etc.), l’accès des populations aux services sociaux de base et en particulier en proposant, des plans de soutien à l’activité économique et à l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes.

Voilà les 6 facteurs de vulnérabilité et les 3 leviers principaux à activer, pour combattre le terrorisme. Je rappelle que ces points essentiels ne sont pas limitatifs et nous pourrions bien en ajouter d’autres, tellement les causes sont nombreuses. Ce combat contre le terrorisme exige ou requiert une synergie sous-régionale et régionale forte et une coordination des services de renseignements des États au plan continental, ce qui fait gravement défaut même au plan sous régional et régional.

En effet, le terrorisme est aujourd’hui l’une des plus graves menaces sécuritaires en Afrique et le plus dangereux facteur de déstabilisation de nos États. Lutter contre le terrorisme, c’est aussi tarir les sources multiples et sophistiquées, complexes de son financement, y compris les versements de rançons aux groupes terroristes. En parlant de l’instabilité politique et des menaces sécuritaires, l’Afrique reste aujourd’hui le théâtre de conflits internes parmi les plus graves de la planète. Les principales opérations de maintien de la paix des Nations Unies sont en Afrique et les 3 d’entre elles les plus importantes sont dans l’espace Francophone (la République démocratique du Congo avec la MONUSCO, la République centrafricaine avec la MINUSCA et le Mali avec la MINUSMA). La situation au Sud Soudan, au Soudan, en Somalie, le conflit Erythrée/Ethiopie qui perdure et s’aggrave avec des conséquences humanitaires catastrophiques, les attaques terroristes persistantes au Mozambique, les menaces terroristes en Ouganda et au Kenya, les tensions entre la RDC et le Rwanda (tensions qui viennent de connaître leur paroxysme avec l’expulsion de l’ambassadeur du Rwanda en RDC).

Je me félicite de la reprise des négociations entre les deux pays et surtout de l’intervention il y a quelques jours du Secrétaire général des Nations Unies qui reste en contact permanent avec les deux chefs d’État et aussi du rôle joué par le président Lourenço de l’Angola. Pour ne citer que ces cas-là, ces menaces demeurent autant de facteurs d’instabilité qui préoccupent gravement l’Union Africaine, les Nations Unies et les Organisations régionales.

À cela, il faut malheureusement ajouter le retour des coups d’État  en Afrique de l’Ouest notamment, le cas du Mali, de la Guinée, du Burkina Faso, et la tentative de coup d’État que l’on a connue il y a quelques mois en Guinée Bissau. Coup d’État contre lesquels à ce jour, aucune solution n’est trouvée. Les condamnations et les sanctions ont montré leurs inefficacités et leurs limites. Que faire devant ces ruptures inacceptables de l’ordre constitutionnel ? Faut-il envisager d’autres méthodes fortes pour rétablir l’ordre constitutionnel et décourager toute tentative d’accès  au pouvoir par des voies anticonstitutionnelles ? 

À cet égard, il ne serait pas sans intérêt de s’interroger sur les causes profondes  de ces coups de force.

L’autre facteur d’instabilité politique dans les pays africains tient aussi à la volonté de certains dirigeants  de modifier la Constitution de leur pays pour s’éterniser au pouvoir contre la volonté des peuples ou de passer en outre la limitation des mandats fixée par les Constitutions. Quelles solutions pour mettre fin à ce cercle vicieux (Terrorisme, Instabilité politique, et menaces sécuritaires) ?       

À mon avis, il n’y a pas de solutions-miracles. Il est bien possible de mettre fin au terrorisme en Afrique et d’engager définitivement le Continent sur la voie de la stabilité, de la paix, du développement et de l’intégration régionale économique et politique. Il faut à cet effet s’attaquer aux causes profondes du terrorisme et de la radicalisation violente en Afrique en mettant en œuvre les stratégies clairement définies par l’Union africaine et les Organisations régionales à travers les différentes Conventions des Déclarations régionales et internationales de lutte contre le terrorisme et le financement du terrorisme. Je citerai la convention de l’OUA sur la prévention et la lutte contre le terrorisme adoptée en juillet 1999, je citerai la déclaration de Dakar contre le terrorisme adoptée par le Sommet Africain réuni à Dakar en octobre 2001 à la suite des évènements dramatiques du 11 septembre 2001 avec les attaques terroristes aux États-Unis, je citerai le protocole de la Convention de l’OUA sur la prévention et la lutte contre le terrorisme adopté le 08 juillet 2004.

Les solutions aux menaces sécuritaires passent par la consolidation des institutions démocratiques, la prévention des conflits, le respect des droits de l’homme, la lutte contre la corruption, la promotion de la bonne gouvernance et la lutte contre les changements climatiques, les trafics de tous genres : Trafic de drogue, trafic de ressources naturelles, trafic d’êtres humains, trafic d’organes, trafic d’armes et de munitions, et j’en passe.

Pour conclure je dirai, chers collègues : Vaincre toutes les menaces dépasse les seules capacités d’un État. D’où l’impératif de renforcer la coopération et la solidarité africaine et internationale. 

Merci de votre attention. 

Mankeur NDIAYE,

ancien ambassadeur, ancien ministre des Affaires Etrangères du Sénégal

et ancien Représentant Spécial du Secrétaire général des Nations Unies en RCA

   Tanger, le 03 Novembre 2022